Quatre capteurs sismologiques de Lithium de France s'installent en forêt indivise de Haguenau, au nom d'une étude académique sur la sismicité. Mais la fibre optique qui les accompagne sert aussi à imager le réservoir géothermal. L'emprise est minuscule, ce qu'elle révèle ne l'est pas : le projet d'extraction de lithium avance, sur un bien que la Ville partage avec l'État, sans débat.

Deux mètres carrés et un signal

Le fait, en apparence, est minuscule. Sous délégation du conseil municipal, la Ville de Haguenau a autorisé la SAS Lithium de France à implanter quatre capteurs sismologiques en forêt indivise de Haguenau, sur deux mètres carrés chacun, pour un an, moyennant 1 600 euros, selon le compte rendu de la décision municipale. L'argument avancé est une étude de recherche menée avec l'Institut de technologie de Karlsruhe (KIT), destinée à comparer des mesures par fibre optique à celles de capteurs sismologiques classiques, pour évaluer la robustesse de ces techniques d'analyse des sous-sols.

Le dossier est exact dans ce qu'il dit. Il l'est moins dans ce qu'il tait.

La fibre n'est pas un capteur neutre

La technologie en jeu, le DAS (Distributed Acoustic Sensing), transforme un simple câble à fibre optique en un réseau de milliers de capteurs de vibration. En géothermie, elle a deux usages indissociables : surveiller la micro-sismicité en temps réel, l'argument mis en avant, et imager le réservoir profond, ses écoulements, sa structure, autrement dit caractériser le gisement. Le DAS sert à reconnaître la ressource autant qu'à la surveiller, comme le confirment plusieurs travaux récents en géophysique appliquée à la géothermie.

Le partenaire industriel ne dit d'ailleurs pas autre chose. La description officielle du projet annonce qu'il vise à « affiner la compréhension des structures et des propriétés du sous-sol tout en testant des technologies de surveillance sismique de nouvelle génération ». Affiner la compréhension du sous-sol et tester la surveillance : les deux objectifs sont énoncés d'un même souffle. Présenter l'installation comme une pure étude de robustesse des méthodes revient donc à n'en montrer qu'une face. Les mêmes données qui mesurent les secousses aident à cartographier la saumure chaude d'où l'on compte extraire le lithium.

Une étude qui ne précède pas le forage, elle l'accompagne

Lithium de France, filiale du groupe coté Arverne, n'en est plus au stade des intentions. Le forage géothermique de son site de Schwabwiller, à Betschdorf, venait d'être achevé lorsque le partenariat avec le KIT a été rendu public, à la mi-2026. Ce partenariat ne défriche pas un terrain vierge : il accompagne un chantier déjà engagé, en lui adjoignant la caution d'un institut scientifique. La forêt de Haguenau, elle, se situe dans le périmètre des permis exclusifs de recherche détenus par l'entreprise en Alsace du Nord, dont le permis géothermique « Les Sources » et le permis lithium « Les Sources Alcalines », ce dernier couvrant environ 158 km² selon la société.

Pourquoi la sismicité, ici, n'est pas un détail

Si l'on parle de capteurs sismiques en Alsace, c'est qu'il y a une mémoire. À Vendenheim, au nord de Strasbourg, un projet de géothermie profonde a déclenché une série de séismes induits entre 2019 et 2021, jusqu'à une magnitude de 3,9 le 26 juin 2021 selon le réseau national de surveillance sismique, avant l'arrêt des opérations par la préfète. Un point d'exactitude s'impose : les arrêtés ordonnant l'arrêt définitif de l'exploitation ont ensuite été annulés par la justice administrative, en 2022 puis confirmés en appel en 2026, pour un vice de procédure (l'absence de procédure contradictoire), non sur le fond. La mise à l'arrêt en urgence des opérations, elle, n'a pas été remise en cause, et le risque reste établi par les experts : forage descendu trop profond, surpressions de réinjection, failles réactivées. Dans un fossé rhénan faillé, en zone de sismicité modérée, tout forage profond est désormais lu à cette aune.

Un bien que la Ville ne possède qu'à moitié

Reste une question de droit. La forêt indivise de Haguenau n'appartient pas à la seule Ville : elle est partagée, pour moitié, avec l'État, dans une indivision ancienne gérée par l'Office national des forêts. C'est pourquoi la redevance est répartie à parts égales entre les propriétaires indivis : 800 euros pour l'État, 800 pour la Ville. Le massif est par ailleurs intégré au réseau Natura 2000.

Dès lors, plusieurs questions méritent une réponse publique. Une occupation sur un domaine que la commune ne détient qu'à moitié pouvait-elle être autorisée sans l'accord formel de l'État co-indivisaire et de l'ONF ? L'implantation et son câblage ont-ils donné lieu à une évaluation des incidences au titre de Natura 2000 ? Et pourquoi le conseil municipal et les habitants n'apprennent-ils cette décision qu'après coup, au détour d'un compte rendu ?

La vraie question

Quatre capteurs ne menacent pas une forêt de plusieurs milliers d'hectares. Mais ils disent quelque chose de la méthode : un projet industriel d'ampleur avance par petites touches, un forage ici, une étude là, une convention discrète sur un domaine public, sans jamais offrir le débat d'ensemble qu'il mériterait. C'est précisément ce que le morcellement des procédures permet d'éviter. La transparence, le respect de la copropriété avec l'État et l'information de la population conditionnent un consentement éclairé. Leur absence, ici, est le vrai sujet.

Sources

  • Décision municipale (occupation du domaine forestier indivis, quatre capteurs, deux mètres carrés chacun, un an, 1 600 euros, redevance répartie 800/800) : compte rendu de la Ville de Haguenau.
  • Partenariat Lithium de France / KIT et déploiement de fibre optique et de capteurs au site de Schwabwiller : ThinkGeoEnergy, Lithium de France, KIT to collaborate on induced seismicity research in Upper Rhine Graben (2026), citant le soutien du GFZ Helmholtz-Zentrum.
  • Périmètres et permis de recherche (« Les Sources », « Les Sources Alcalines », environ 158 km²) : site officiel lithiumdefrance.com (rubrique Our sites).
  • Technologie DAS appliquée à la géothermie (surveillance et caractérisation du réservoir) : littérature en géophysique appliquée (revues Geothermal Energy, GEOPHYSICS).
  • Sismicité induite de Vendenheim (magnitude maximale 3,9 le 26 juin 2021 ; annulation des arrêtés d'arrêt définitif pour vice de procédure par le TA de Strasbourg en 2022, confirmée en appel par la CAA de Nancy en 2026) : Rue89 Strasbourg ; rapports de l'Ineris et du BRGM sur la sismicité anthropique.
  • Forêt indivise de Haguenau et statut Natura 2000 : ville-haguenau.fr ; ONF ; Inventaire national du patrimoine naturel.

Cet article est publié sous licence Creative Commons BY-NC-ND par HydroLooney : reproduction libre avec attribution, sans modification ni usage commercial.