Depuis le 5 mai 2025, onze communes de l'agglomération de Saint-Louis, dans le Haut-Rhin, vivent une crise sanitaire aussi discrète que grave. Un arrêté préfectoral interdit la consommation de l'eau du robinet pour les personnes dites « vulnérables », les enfants, les femmes enceintes et les personnes immunodéprimées, après la détection de 0,3407 µg/L de PFAS dans la nappe phréatique. Ce niveau dépasse plus de trois fois la limite de qualité réglementaire de 0,1 µg/L fixée pour la somme de vingt PFAS par la directive européenne 2020/2184. Le responsable est clairement identifié : l'aéroport binational de Bâle-Mulhouse, dont les mousses anti-incendie ont contaminé les sols pendant des années d'exercices répétés.

Un seuil dépassé, un risque réel, une réponse insuffisante

Cette concentration ne correspond pas à une toxicité aiguë immédiate, mais elle représente un risque sanitaire chronique pour les personnes les plus sensibles. Les PFAS sont soupçonnés d'agir à faibles doses sur le système hormonal, immunitaire, reproductif, et d'augmenter les risques de certaines maladies métaboliques ou cancéreuses. Une telle exposition sur le long terme, surtout pendant la grossesse ou la petite enfance, justifie pleinement une action précoce.

Pourtant, les premières alertes datent d'octobre 2023. Des concentrations élevées sont alors relevées sur plusieurs captages, notamment à Blotzheim. L'ARS était informée, la collectivité aussi. Rien n'a été fait. Ce n'est qu'en avril 2025, soit un an et demi plus tard, qu'un arrêté préfectoral restreint les usages de l'eau. Pourquoi ce délai ? Parce qu'aucune limite de qualité contraignante n'existe encore pour les PFAS : leur intégration au Code de la santé publique n'interviendra qu'en 2026 (Directive 2020/2184). En attendant, les autorités se retranchent derrière des valeurs sanitaires maximales indicatives, juridiquement non opposables.

Ce vide juridique n'empêchait pas d'agir. Le principe de précaution, inscrit dans la Constitution française, autorise et même oblige les pouvoirs publics à intervenir en cas de risque avéré, même sans certitude absolue. À Saint-Louis, ils ont choisi de ne pas voir et de ne pas contraindre. L'aéroport a continué d'utiliser ses installations, les élu·es ont temporisé, l'État a laissé faire. Le retard administratif tient ici à une forme de démission politique.

Pendant ce temps, plusieurs dizaines de milliers d'habitantes et d'habitants de l'agglomération sont concernés directement par des restrictions qui touchent leur quotidien, écoles, crèches et établissements de santé compris. La réponse de la collectivité, deux litres d'eau embouteillée par personne et par jour, reste un bricolage logistique loin de garantir le droit à l'eau dans des conditions dignes.

Quand les pollueurs ne paient pas

Les travaux de dépollution annoncés, par des unités de traitement au charbon actif, ne doivent être pleinement opérationnels qu'en fin d'année 2025. Le coût estimé approche les 20 millions d'euros, dont une partie revient à l'Agence de l'eau, c'est-à-dire à la facture des habitants. À ce jour, la répartition de la charge avec l'exploitant de l'aéroport n'est pas tranchée, et l'on ne voit ni sanction immédiate, ni mesure de réparation forcée, ni réduction de la pollution à la source.

Le renversement des responsabilités est difficile à accepter : les habitantes et les habitants paient pour une pollution industrielle, pendant que l'activité responsable se poursuit. Cette gestion n'a rien d'exceptionnel ni d'isolé ; elle reproduit un schéma répandu, où les normes sont retardées et la réparation renvoyée à plus tard.

La réponse retenue tient d'une logique technicienne : installer des filtres pour contenir la pollution existante, sans remettre en cause les pratiques qui l'ont provoquée. Le charbon actif piège une partie des PFAS, mais pas tous ; il demande un entretien régulier, produit des déchets à retraiter, et son efficacité décroît avec le temps.

D'autres technologies, comme l'osmose inverse, sont encore plus coûteuses, énergivores et mal adaptées à une gestion collective. Elles nourrissent surtout un marché de l'angoisse, où des entreprises vendent de l'eau « purifiée » au prix fort, réservée de fait aux ménages les plus aisés. Cette fuite en avant technologique entretient une double injustice, sanitaire et sociale.

Une réponse politique est possible

Interdire les PFAS, sauf cas exceptionnels, dès maintenant : le Danemark l'a fait pour les emballages alimentaires dès 2020, la France gagnerait à suivre. Il s'agit moins d'un luxe écologique que d'une mesure de salubrité publique.

Le programme L'Avenir en commun propose une stratégie cohérente : interdiction, renforcement des normes, transparence des données, assemblée de l'eau. Il pose l'eau comme un commun, qui ne devrait jamais être soumis aux logiques de marché ni aux intérêts industriels.

Et pour les habitant·es de Saint-Louis ?

Interdire les PFAS ne réglera pas, à court terme, la situation de Saint-Louis. Une réponse immédiate et réparatrice supposerait à mon sens un accès gratuit à une eau potable de qualité, sans quota arbitraire, la prise en charge des coûts par les responsables de la pollution, une enquête sanitaire indépendante associant les habitantes et les habitants, et des moyens publics durables pour analyser, surveiller et anticiper sur l'ensemble du territoire.

Ce que vivent les habitantes et les habitants de Saint-Louis, d'autres territoires le connaissent déjà : dans les Vosges, autour des bassins industriels, dans les Landes, les PFAS sont largement répandus. Ne rien faire reviendrait à accepter cette banalisation. Une nappe polluée peut se traiter ; le droit à l'eau, lui, ne se rétablit pas par un filtre, mais par une décision politique.

Bibliographie

  • ANSES. (2023). Avis sur les PFAS dans l'eau potable. Disponible sur : https://www.anses.fr/fr/content/pfas-eau-potable
  • Directive (UE) 2020/2184 du Parlement européen et du Conseil du 16 décembre 2020 relative à la qualité des eaux destinées à la consommation humaine.
  • Kwiatkowski, C.F. et al. (2020). Scientific basis for managing PFAS as a chemical class. Environmental Science & Technology Letters, 7(8), 532-543.
  • Rue89 Strasbourg. (2025a). Pollution aux PFAS : l'eau impropre à la consommation dans 11 communes de Saint-Louis.
  • Rue89 Strasbourg. (2025b). Saint-Louis : 20 millions pour filtrer les PFAS d'ici fin 2025.