Une fois les PFAS dans l'eau, deux questions restent ouvertes, et elles se répondent l'une l'autre : est-il possible de les en retirer, et à quel prix, puis qui doit fixer les seuils et payer la mise en conformité. Cette troisième partie du guide prolonge les pages consacrées à la chimie et aux usages et effets sanitaires. Elle montre pourquoi le traitement en aval, coûteux et incomplet, déplace le problème plus qu'il ne le résout, et pourquoi la réponse se joue en amont.
Aucune technologie ne détruit les PFAS directement dans l'eau à l'échelle industrielle en 2026. Les procédés disponibles les concentrent par adsorption ou filtration, ou les transfèrent d'une phase à une autre sous forme de concentrats et de boues, et la destruction effective des PFAS ainsi concentrés demeure un problème ouvert. Le charbon actif granulaire est la technologie la plus déployée et la plus accessible : les PFAS s'y adsorbent par interactions hydrophobes et électrostatiques, avec une bonne efficacité sur les chaînes longues, nettement moindre sur les chaînes courtes et quasi nulle sur le TFA, le charbon entrant de surcroît en concurrence avec la matière organique naturelle de l'eau, ce qui abrège sa durée de vie. Le charbon saturé doit ensuite être régénéré ou incinéré à plus de 1 100 °C, au risque de sous-produits fluorés si les conditions ne sont pas maîtrisées.
Les procédés membranaires, nanofiltration et osmose inverse basse pression, retiennent les PFAS par exclusion de taille et répulsion de charge, la première abattant 90 à 95 % des PFAS à chaîne longue et moyenne, la seconde dépassant 95 % y compris sur les chaînes courtes. Le point noir est énergétique et financier : le Syndicat des eaux d'Île-de-France, qui alimente quatre millions de Franciliens, a engagé l'équipement de ses trois usines principales en osmose inverse basse pression pour plus d'un milliard d'euros hors taxes, avec une hausse de consommation énergétique de l'ordre de moitié en plus. Surtout, les membranes produisent un concentrat chargé en PFAS et en tous les autres micropolluants retenus, soit 10 à 25 % du volume traité, aujourd'hui rejeté au cours d'eau faute de filière dédiée, ce qui déplace le problème vers l'aval. Les résines échangeuses d'ions offrent, elles, une capacité de sorption supérieure au charbon, notamment sur les chaînes courtes, et deviennent d'autant plus intéressantes que les normes se durcissent, mais leurs éluats concentrés restent à traiter à leur tour.
Plusieurs approches destructives sont à l'étude en laboratoire pour rompre effectivement la liaison carbone-fluor, de l'oxydation électrochimique à la sonochimie et à la photocatalyse, avec des résultats prometteurs sur de faibles volumes très concentrés, mais aucune n'est opérationnelle à l'échelle industrielle en 2026. À l'inverse, il faut le dire sans détour, les traitements conventionnels de potabilisation ne font rien contre les PFAS : chloration, ozonation, UV classiques, coagulation-floculation et filtration sur sable les laissent passer comme s'ils n'existaient pas.
| Technologie | Coût d'exploitation (EUR/m³) | Observation |
|---|---|---|
| CAG (seuil 100 ng/L) | ~0,24 | Renouvellement fréquent du charbon |
| CAG (seuil 30 ng/L) | ~0,60 | Économiquement défavorable |
| Résine échangeuse d'ions (seuil 30 ng/L) | ~0,21 | Meilleur rapport coût/efficacité à normes strictes |
| Nanofiltration + résine (seuil 30 ng/L) | ~0,26 | Inclut la gestion du concentrat |
| OIBP (programme SEDIF) | >1 milliard EUR HT d'investissement | 3 usines, 4 millions d'habitants |
À l'échelle d'un service d'eau, la mise en conformité PFAS pourrait renchérir le prix de l'eau de 0,40 à 0,60 EUR par mètre cube au cours de la prochaine décennie, coûts d'exploitation tirés des travaux de Schwarz et al. (2025). Reste la question, ouverte et profondément politique, de savoir qui paie : l'habitant, le contribuable ou le pollueur. C'est elle qui commande la suite, car aucun choix technique ne dispense d'y répondre.
La directive européenne 2020/2184 du 16 décembre 2020 introduit pour la première fois des limites contraignantes pour les PFAS dans l'eau potable : 0,10 µg/L pour la somme de vingt PFAS listés à l'annexe III, et 0,50 µg/L pour le total des PFAS dosables. La France l'a transposée par ordonnance de décembre 2022 et arrêté du 30 décembre 2022, et depuis le 1er janvier 2026 les agences régionales de santé intègrent systématiquement les PFAS aux contrôles sanitaires. Sur le versant des produits, la loi du 27 février 2025, issue d'une proposition de Nicolas Thierry, interdit à compter du 1er janvier 2026 la fabrication et la mise sur le marché de produits contenant des PFAS dans les cosmétiques, les farts de ski et les textiles d'habillement grand public, l'interdiction s'étendant à l'ensemble des textiles en 2030, à l'exception des vêtements de protection des militaires et des pompiers ; elle prévoit une carte des sites émetteurs et une redevance sur les rejets. En amont, cinq États membres ont soumis en janvier 2023 à l'ECHA, au titre de REACH, la proposition de restriction la plus large de l'histoire du règlement, couvrant environ dix mille PFAS, dont la décision finale n'est pas attendue avant 2027 au plus tôt.
La comparaison avec les États-Unis mesure l'écart. L'EPA a publié en avril 2024 une règle finale plus stricte, avec des seuils de 4 nanogrammes par litre pour le PFOA et le PFOS pris isolément, soit vingt-cinq fois plus sévères que la norme européenne. Mais cette avancée est déjà fragilisée : en 2025, l'administration Trump a maintenu ces deux seuils tout en annonçant la suppression de ceux du PFHxS, du PFNA et du GenX, et un report de l'échéance de conformité de 2029 à 2031. Les seuils ne sont jamais des acquis, mais des rapports de force.
La réponse la plus honnête est que l'individu peut peu de chose et le collectif beaucoup. À titre personnel, quelques gestes réduisent l'exposition sans la supprimer, comme écarter les ustensiles antiadhésifs abîmés, préférer les emballages sans traitement anti-graisse ou vérifier la composition des cosmétiques ; pour l'eau de boisson, un filtre à charbon actif domestique atténue les chaînes longues sans rien contre les chaînes courtes ni le TFA. La vraie réponse, à mon sens, est politique, parce que l'exposition aux PFAS relève de la santé publique et ne se règle pas par des choix de consommation. Les leviers sont collectifs : l'interdiction à la source, dont la loi de 2025 marque un premier pas, l'application effective du principe pollueur-payeur pour financer la dépollution, l'accélération de la mise en conformité des stations, et la transparence pleine sur les données locales. L'engagement des habitantes et des habitants dans les commissions consultatives des services publics locaux et les commissions locales de l'eau offre, ici, une prise concrète pour peser sur ces décisions.
EPA. PFAS National Primary Drinking Water Regulation. Federal Register, 2024, vol. 89, n° 82, p. 32532-32606.
Loi n° 2025-188 du 27 février 2025 visant à protéger la population des risques liés aux substances perfluoroalkylées et polyfluoroalkylées. JORF, 28 février 2025.
Directive (UE) 2020/2184 du Parlement européen et du Conseil du 16 décembre 2020 relative à la qualité des eaux destinées à la consommation humaine (refonte). JOUE, L 435, 23 décembre 2020, p. 1-62.
SCHWARZ, A. et al. PFAS : quel traitement à quel coût ? Aqua & Gas, 2025, vol. 105, n° 3, p. 24-31.
Pour la part littéraire de ce dossier, deux titres récents éclairent le moment PFAS dans le débat public français : Stéphane Horel, La Fabrique du mensonge (Paris : La Découverte, 2018), sur les stratégies de production du doute, et l'enquête Forever Pollution de Gaspard d'Allens (2023), reprise dans Reporterre, qui a cartographié les sites contaminés à l'échelle du continent.