Les 24 écorégions proposées. Carte HydroLooney, calcul propre sur fonds BD Carthage / TOPAGE et IGN.
Les écorégions gagnent du terrain dans le débat public. Le terme circule dans les rapports, les tribunes et les programmes, chacun y logeant une intuition souvent juste et un contenu rarement défini. Si cet espace existe, c'est que je tiens la question pour trop sérieuse pour la laisser à l'air du temps : je la prends par où il me semble qu'elle doit être prise, par l'eau.
Mon parti est simple à énoncer, exigeant à tenir : partir de l'eau. Non pas l'eau comptée comme une ressource, mais l'eau comme trame du vivant, qui relie les milieux, les sols, les usages et les habitantes et les habitants d'un même territoire. Le réseau hydrographique dessine des solidarités que les frontières administratives ignorent ; le cycle de l'eau, un et indivisible, se moque des limites de département. Redécouper la France sur ses bassins n'est pas un exercice cartographique de plus, c'est chercher l'échelle où l'eau se pense et se décide vraiment.
Les écorégions, et plus largement le biorégionalisme, séduisent, et cela se comprend. Face au changement climatique, à l'effondrement du vivant et à une décision publique fragmentée, faire coïncider les frontières de l'action avec celles des milieux a quelque chose d'évident : agir et décider à l'échelle où les choses tiennent ensemble, celle du bassin, du fleuve et de la nappe, plutôt qu'à celle, arbitraire, des découpages hérités. C'est la promesse d'une prise sur le réel écologique, et d'une démocratie plus proche de ce qu'elle prétend servir.
Je n'arrive pas à ce sujet par opportunité. Voilà des années que je le travaille, que je le retourne et que je l'éprouve, en hydrologue autant qu'en habitant attaché à un territoire. Ce que je propose ici n'est pas une position de circonstance ; c'est le fruit d'un long compagnonnage avec la donnée, la carte et les milieux, que j'ai fini par mettre en forme pour le rendre discutable.
Si je lie étroitement les agences du cycle de l'eau et les écorégions, c'est à dessein, non par confusion. Tout part de l'eau, et tout doit en partir : ancrer l'écorégion dans l'institution qui gère déjà l'eau, c'est refuser l'abstraction et donner au projet une prise sur le réel. L'écorégion n'est pas pour autant une agence agrandie ; c'est une maille de territoire et de démocratie, dont l'agence de l'eau est le premier organe, le point d'appui concret à partir duquel le reste s'articule. Partir de l'eau n'est pas une clause de style, c'est la méthode qui rend le projet réel.
Je n'ai pas voulu en rester à la carte. Une écorégion ne vaut que par ce qu'elle permet de faire : j'ai donc réfléchi aux compétences qu'elle pourrait porter (l'eau d'abord, mais aussi ce qui s'y noue) et, surtout, aux manières de l'instituer simplement, sans ajouter une strate au millefeuille, en réorganisant plutôt qu'en empilant.
Car je ne prétends pas trancher. Je souhaite participer au débat, y verser une méthode explicite, des données sourcées et des cartes que chacun peut examiner, contester, refaire. Les écorégions que je dessine ne sont pas une vérité à imposer ; ce sont une hypothèse argumentée, offerte à la critique, que je révise à mesure que la discussion et les chiffres l'exigent.
J'ai posé une première pierre de ce travail dans un article publié sur Médiapart, « Éco-régions, redécouper l'eau sans en faire des frontières ». Cet espace en est le prolongement, plus complet et mieux outillé.
Cet espace réunit ce travail : la méthode de délimitation et ses arbitrages, le portrait des vingt-quatre écorégions, la comparaison avec les découpages existants, les scénarios de maille, et la manière dont ces territoires pourraient nourrir une démocratie de l'eau à hauteur d'habitant. J'y joins, en toute transparence, les scripts et les requêtes qui produisent ces cartes, ainsi que les fiches des données mobilisées : qui les produit, à quelle date, sous quelle licence. Un commun ne se construit pas en cachant ses outils.