Publié le 23/06/2026

Qui pilote l'eau au niveau national ?

On imagine souvent qu'au sommet de la politique de l'eau se trouve un chef d'orchestre unique, qui fixerait le cap, arbitrerait les conflits entre territoires et veillerait à ce que les régions pauvres en eau ne soient pas abandonnées. La réalité est plus déroutante : ce chef d'orchestre n'existe pas. Le pilotage national de l'eau est réparti entre plusieurs mains qui ne tiennent chacune qu'une portion de la partition. Comprendre cette carte est le préalable à toute discussion sérieuse sur la réforme de la gouvernance de l'eau.

Ce qui existe réellement aujourd'hui

Au niveau national, quatre briques se partagent le travail, et aucune ne porte le titre ronflant qu'on lui prête parfois.

L'administration centrale. La politique de l'eau est préparée et animée par le ministère chargé de l'écologie, et plus précisément par sa direction de l'eau et de la biodiversité. C'est elle qui écrit les textes, fixe la doctrine et transpose les directives européennes. C'est une administration, pas une autorité indépendante.

L'opérateur de terrain. L'Office français de la biodiversité, établissement public né en 2020, porte la police de l'eau et de l'environnement, la connaissance et les données. C'est le bras armé opérationnel de l'État.

L'instance de conseil. Le Comité national de l'eau, créé par la loi fondatrice du 16 décembre 1964, rend des avis sur les grandes orientations, les projets de loi, la répartition des financements. Retenons bien son nom exact : c'est un comité, pas un conseil, et surtout une instance consultative dont les avis sont, pour l'essentiel, de simples avis, sans force contraignante.

L'architecture de bassin. C'est le cœur du modèle français, une invention de 1964 souvent citée en exemple : administrer l'eau par grands bassins hydrographiques plutôt que par départements. Six comités de bassin, les « parlements de l'eau », votent les schémas directeurs ; six agences de l'eau perçoivent les redevances et redistribuent les aides. Au-dessus de chaque grand bassin, un préfet coordonnateur représente l'État, arrête les schémas et coordonne les services. C'est par ce préfet que passe, aujourd'hui, la tutelle de l'État sur la gestion de bassin.

À cela s'est ajoutée, depuis 2022, une couche de planification transversale confiée au secrétariat général à la planification écologique, rattaché au Premier ministre. Sa traduction pour l'eau porte un nom que beaucoup connaissent : le Plan eau de 2023, cinquante-trois mesures et un objectif de dix pour cent de prélèvements en moins d'ici 2030.

Le trou dans la raquette

Posons alors les trois questions qui comptent vraiment. Qui fixe le cap national ? Qui arbitre entre bassins, quand l'un manque d'eau et l'autre en a trop ? Qui garantit la solidarité entre les territoires riches et les territoires pauvres en eau ?

La réponse honnête est décevante : aucune institution ne porte clairement ces trois fonctions. Le cap est éclaté entre l'administration de l'eau et la planification interministérielle. L'arbitrage entre bassins n'a pas d'instance dédiée. Et la solidarité joue surtout à l'intérieur de chaque bassin, très peu entre eux, d'autant que les recettes des agences sont bridées par un plafond qui reverse le surplus au budget général de l'État. La Cour des comptes l'a documenté sans ménagement en 2023 : une gouvernance où l'État est minoritaire dans les comités de bassin, où l'échelle où se décident vraiment les actes, le sous-bassin, reste le parent pauvre, et où le financement est structurellement bridé.

C'est ce vide qui explique pourquoi, ces dernières années, plusieurs voix ont proposé de créer, au niveau national, une institution qui tiendrait enfin le cap, la solidarité et la trajectoire.

Deux mots qui reviennent, et qu'il faut manier avec prudence

Deux termes circulent dans le débat public. Ni l'un ni l'autre ne désigne une institution existante. Ce sont des propositions, et il est essentiel de ne pas les confondre avec la réalité.

Le « Haut Conseil de l'eau ». C'est une proposition, portée notamment par le président du Comité national de l'eau lui-même et par un sénateur, qui consiste à transformer ce comité consultatif en un véritable organe d'évaluation, d'anticipation et de régulation, sur le modèle du Haut Conseil pour le climat. Il pourrait s'auto-saisir et rendre, sur certains documents stratégiques, des avis contraignants et non plus seulement consultatifs. Attention au piège : le Haut Conseil pour le climat, lui, existe bel et bien depuis 2018. Le Haut Conseil de l'eau n'existe pas encore ; il prend simplement le premier pour modèle.

Le « Haut-Commissariat à l'eau ». C'est une autre proposition, distincte de la première. Elle imagine une autorité politique placée sous l'autorité du Premier ministre, chargée de fixer le cap national, d'arbitrer entre les grands bassins et de tenir la trajectoire climatique. On la retrouve notamment dans un rapport parlementaire récent consacré à l'eau potable. Là encore, il s'agit d'une idée sur la table, pas d'un organe en fonction.

Le vrai débat : un cap national sans retour de la tutelle

Derrière ces termes se joue une question de fond qui dépasse le vocabulaire. Comment tenir ensemble deux exigences qui semblent tirer dans des sens opposés ?

D'un côté, on veut décentraliser la décision, la rapprocher des habitants d'un territoire de l'eau, la sortir de la main d'un préfet qui arbitre d'en haut. De l'autre, on ne peut pas se passer d'un cap national : sans lui, chaque territoire redéfinirait ses propres objectifs, la trajectoire climatique se dissoudrait, et les régions déficitaires en eau seraient laissées à leurs seules ressources. La solidarité entre territoires est, par nature, une fonction nationale.

Tout l'enjeu est de loger ce national quelque part, sans qu'il ne revienne par la fenêtre sous la forme d'une nouvelle tutelle. Deux familles de réponses s'affrontent dans le débat. La première maintient une figure de l'État déconcentré au-dessus de chaque grand territoire, un préfet rénové, adossé à la planification écologique. La seconde préfère une autorité nationale dédiée qui fixe un socle d'exigence, un plancher que les territoires ne pourraient que relever, jamais abaisser. Dans cette seconde voie, la cohérence nationale est garantie non par un arbitre posé au-dessus des habitants, mais par une règle simple : on peut faire mieux que le national, jamais moins bien.

Ce mécanisme du plancher qu'on ne peut que relever mérite d'être médité. Il répond à une inquiétude légitime : que se passe-t-il si un territoire très agricole s'empare de sa nouvelle autonomie pour tirer ses règles vers le bas, au bénéfice de quelques usages ? La réponse tient dans le sens unique du cliquet : la liberté locale ne s'exerce que dans le sens de la protection. On peut alors décentraliser la décision sans craindre le nivellement, précisément parce que le socle est verrouillé par le bas.

Ce qu'il faut retenir

Le pilotage national de l'eau n'a pas de chef d'orchestre unique : il est éclaté entre une administration, un opérateur, une architecture de bassin héritée de 1964 et une couche récente de planification. Aucune institution ne tient clairement, aujourd'hui, le cap, l'arbitrage entre bassins et la solidarité entre territoires. Les termes de « Haut Conseil de l'eau » et de « Haut-Commissariat à l'eau » qui reviennent dans le débat désignent des propositions, pas des institutions en place. Et derrière ces mots se joue la vraie question : comment donner aux habitants d'un territoire le pouvoir de décider de leur eau, tout en gardant un cap national et une solidarité que nul territoire ne peut porter seul.

Pour aller plus loin

Sources

  • Comité national de l'eau, loi n° 64-1245 du 16 décembre 1964 ; ministère chargé de l'écologie.
  • Office français de la biodiversité, établissement public créé le 1er janvier 2020.
  • Plan eau, 30 mars 2023, cinquante-trois mesures ; secrétariat général à la planification écologique.
  • Conférences territoriales sur l'eau, instruction du 2 mai 2025.
  • Cour des comptes, La gestion quantitative de l'eau en période de changement climatique, juillet 2023.
  • Jean Launay, « Comité national de l'eau : pour une capacité d'agir à la hauteur de ses responsabilités », tribune, 2025 (proposition de transformation en Haut Conseil de l'eau, avec le sénateur Hervé Gillé).
  • Assemblée nationale, rapport d'information n° 2687 (délégation aux collectivités territoriales), rapporteurs Gabriel Amard et Jean-Michel Brard, sur l'eau destinée à la consommation humaine (proposition de Haut-Commissariat à l'eau sous l'autorité du Premier ministre).