Publié le 26/03/2026

Proposition de mise à jour de L'Avenir en commun : chapitre 14, section 2 « L'eau ».

Cette mesure gagnerait, selon moi, à passer de la consultation à la délibération réelle : des assemblées de bassin versant à tirage au sort, dotées d'un avis conforme. Je propose ainsi de remplacer la formule « participation citoyenne » par une architecture institutionnelle complète, détaillée dans Assemblées de bassin versant.

Ce que dit le programme public

Le programme L'Avenir en commun est un texte public : sa version en ligne est citée ici pour la mesure qui touche au sujet.

  1. Renforcer la participation citoyenne dans les syndicats d'assainissement et créer des régies publiques locales

Source : programme public en ligne (section eau du chapitre 14), consulté le 15/05/2026, melenchon2027.fr/programme2025/livre. La page section eau, ma proposition de réécriture en donne, à part, la version que je propose à titre personnel.

Ce qui manque

Le mot « participation » est un piège. Sur l'échelle d'Arnstein (1969), la participation peut aller de la manipulation pure à la délégation de pouvoir. La mesure 6 ne dit rien du niveau de participation visé. En pratique, la « participation citoyenne » dans la gestion de l'eau en France se limite à :

  • Les CCSPL : commissions consultatives, pas délibératives. L'avis n'est pas contraignant. Seuil d'obligation : communes de plus de 10 000 habitants, EPCI de plus de 50 000 habitants. Aucune statistique nationale sur leur fonctionnement réel.
  • Les enquêtes publiques : avis simples, souvent ignorés. La loi prévoit une réponse du maître d'ouvrage, pas une prise en compte effective.
  • Les CLE des SAGE : composition 50 % élus, 25 % État, 25 % usagers. Les « usagers » sont des représentants d'intérêts organisés (chambres d'agriculture, industriels, associations). Pas de citoyens ordinaires, pas de tirage au sort, pas de délibération ouverte.

Le problème ne tient pas à l'absence de dispositifs, mais à leur nature. Ce sont des dispositifs de consultation, non de délibération. La distinction compte : la consultation recueille un avis dont l'autorité fait ce qu'elle veut ; la délibération construit une décision commune, qui engage.

Proposition de reformulation

Renforcer la délibération citoyenne dans la conduite démocratique de l'eau en créant des assemblées de bassin versant composées à parité de citoyens tirés au sort et d'un conseil technique et scientifique. Ces assemblées délibèrent sur les usages, les prélèvements et les priorités de protection à l'échelle de chaque sous-bassin versant. Leur avis est conforme (il s'impose à l'autorité décisionnaire).

Fondements

La double délégation (Callon, Lascoumes, Barthe)

La gestion de l'eau en France repose sur une double délégation. D'abord une délégation politique : les citoyens délèguent aux élus, qui délèguent aux syndicats, EPCI, agences. Ensuite une délégation technique : les élus délèguent aux ingénieurs, bureaux d'études, exploitants.

Le résultat : personne ne délibère sur l'eau. Les élus n'ont pas la compétence technique ; les techniciens n'ont pas la légitimité politique ; les citoyens n'ont accès à rien.

Callon, Lascoumes et Barthe, Agir dans un monde incertain, 2001 : les « forums hybrides » sont des espaces où experts, élus et citoyens délibèrent ensemble sur les controverses sociotechniques. Ils rompent avec la double délégation en mettant les profanes en situation de produire du savoir et de peser sur la décision.

L'échelle d'Arnstein revisitée

Arnstein (1969) distingue 8 niveaux de participation. Les niveaux 1-2 (manipulation, thérapie) sont de la non-participation. Les niveaux 3-5 (information, consultation, conciliation) sont du tokenisme. Seuls les niveaux 6-8 (partenariat, délégation de pouvoir, contrôle citoyen) constituent un pouvoir réel.

La mesure 6 actuelle se situe au niveau 4 (consultation). La proposition vise le niveau 7 (délégation de pouvoir via l'avis conforme).

La conduite polycentrée (Ostrom)

Le 7e principe d'Ostrom stipule que les institutions de gestion des communs doivent être reconnues par les autorités extérieures. Autrement dit : si une assemblée locale décide de protéger un cours d'eau, cette décision doit avoir une force juridique, pas être un simple voeu.

Ostrom, Governing the Commons, 1990 : « Principle 7: Minimal recognition of rights to organize. The rights of appropriators to devise their own institutions are not challenged by external governmental authorities. »

Chiffres

  • 202 SAGE en France en 2024, couvrant 55 % du territoire (Gest'eau, 2024).
  • environ 48 % de la population desservie en eau potable par des régies publiques en 2023, contre 31 % en 1998 (SISPEA, Rapport national 2025).
  • Chaque année, 1 à 1,5 % de la population française bascule de la gestion privée à la gestion publique.

Voir aussi

Sur d'autres espaces du site - CCSPL : la situation actuelle (consultative) - Régie publique : le cadre institutionnel - L'eau comme commun