Admettons qu'on veuille organiser une part de la décision publique à l'échelle des milieux, et de l'eau en particulier. Reste une question qu'on escamote trop vite : à quelle taille ? Trop grand, on dilue et l'on retombe dans l'abstraction administrative ; trop fin, on fragmente et plus rien n'est pilotable. La bonne réponse n'est pas un chiffre unique mais un emboîtement, et l'hydrologie donne des repères pour le construire.
On débat beaucoup du principe, découper ou non selon les milieux, et assez peu de la maille, qui est pourtant là que tout se joue en pratique. Une circonscription trop vaste retrouve les défauts qu'on lui reproche déjà : elle mélange des situations sans commune mesure, éloigne la décision de celles et ceux qu'elle concerne, et finit par ressembler à l'administration lointaine qu'elle prétendait remplacer. Une circonscription trop fine produit l'inverse : une poussière d'unités sans moyens, incapables de porter une politique un peu ambitieuse, et si nombreuses qu'aucune coordination n'est possible.
Entre ces deux écueils, il n'existe pas d'échelle idéale valable pour tout. Ce qui existe, c'est une gamme d'échelles emboîtées, chacune pertinente pour un type de décision. L'eau offre justement cet emboîtement tout fait, parce que c'est ainsi que les bassins versants s'organisent dans la nature.
Deux référentiels existants aident à raisonner la maille, à condition de ne pas les confondre avec des circonscriptions, ce qu'ils ne sont pas.
Le premier est la carte des hydro-écorégions (HER), que j'ai présentée dans le premier texte de cette série. Elle offre deux niveaux de finesse. Le niveau 1 découpe la France hexagonale en une vingtaine de grandes unités homogènes par leur géologie, leur relief et leur climat ; le niveau 2 les subdivise en une centaine d'unités plus fines (Wasson et al., 2002). Cet emboîtement du général au particulier est exactement le genre de repère qu'on cherche quand on se demande à quelle échelle raisonner : une vingtaine de grands ensembles écologiques, une centaine de sous-ensembles. Encore une fois, une HER décrit un milieu, elle ne régit rien ; mais elle donne une idée concrète de ce que « grand » et « fin » veulent dire à l'échelle du pays.
Le second repère est l'emboîtement propre des bassins versants. Un grand bassin, comme celui de la Loire ou du Rhône, se divise en sous-bassins, eux-mêmes divisés en petits bassins de rivière, jusqu'à la zone hydrographique élémentaire du référentiel officiel. Cette hiérarchie n'est pas une invention administrative : elle suit l'arborescence physique du réseau, l'affluent qui rejoint la rivière qui rejoint le fleuve. C'est un emboîtement gigogne déjà cartographié, déjà utilisé pour toutes les données publiques sur l'eau.
De ces deux repères je tire une conviction simple : la bonne réponse à « quelle taille ? » n'est pas une taille, c'est une échelle de tailles. Chaque décision a son échelon.
Le partage quotidien de l'eau, la renaturation d'un cours d'eau, la gestion de la pluie à la source se décident bien au niveau du sous-bassin, là où les habitantes et les habitants connaissent leur rivière et peuvent en suivre l'état. Les grands arbitrages, la répartition entre amont et aval, la cohérence des programmes d'intervention, la solidarité financière entre territoires riches et pauvres en eau, relèvent d'un échelon plus large, celui du bassin ou du grand bassin. Chercher une maille unique qui ferait tout, c'est se condamner à mal faire les deux : trop loin pour le local, trop étroit pour la solidarité.
Ce raisonnement rejoint une intuition ancienne des théoriciens des communs. Elinor Ostrom, à partir de l'observation de systèmes d'irrigation et de pêcheries à travers le monde, a montré qu'une ressource partagée se gère durablement lorsque les règles s'organisent à plusieurs niveaux imbriqués plutôt qu'à un seul, chaque échelon prenant en charge ce qu'il est le mieux placé pour décider (Ostrom, Governing the Commons, 1990). L'eau, qui circule justement du ruisseau au fleuve, se prête exactement à cette imbrication.
Il reste une difficulté que ni la HER ni le référentiel actuel ne règlent seuls : la carte de l'eau bouge. Le bouleversement climatique déplace les lignes, avec des étiages plus sévères, une recharge des nappes modifiée, des régimes de pluie déformés. Une maille tracée sur l'hydrologie d'hier vieillira mal.
C'est pourquoi une découpe de l'eau bâtie pour durer gagnerait à s'appuyer non seulement sur la carte actuelle, mais sur des projections. Nous disposons pour cela d'un outil public récent, Explore2, qui projette l'hydrologie de la France sur tout le XXIe siècle, débits, étiages, recharge des nappes, et met ses données à disposition (Sauquet et al., 2026). Cela ne dispense pas de trancher une échelle ; cela permet de la choisir en regardant l'eau de demain, et d'assumer qu'elle sera révisable. Une bonne maille n'est pas une maille définitive, c'est une maille qui sait qu'elle devra bouger.
La question « écorégions, à quelle taille ? » n'appelle donc pas un chiffre. Elle appelle un principe d'emboîtement : de grandes unités pour la solidarité et les arbitrages, de fines unités pour la décision proche, chacune logée dans l'autre comme les sous-bassins dans les bassins. Les hydro-écorégions et le référentiel hydrographique donnent les repères de ce gigogne ; les projections climatiques disent dans quel sens le faire évoluer. Le reste, savoir qui décide à chaque étage, est une question de démocratie, que j'aborde dans les textes suivants.