Quand on propose de réorganiser le pays « à partir des bassins versants », une question revient toujours : de quel découpage parle-t-on au juste ? Hydro-écorégion, bassin versant, grand bassin, biorégion, ces mots circulent sans qu'on les distingue. Or ils ne décrivent pas la même chose et ne servent pas la même chose. Les démêler, c'est se donner les moyens d'une proposition solide.
Réorganiser la gestion de l'eau autour des bassins versants est une idée juste, mais elle ne tient que si l'on sait précisément ce qu'on découpe, à quelle échelle, et au nom de quoi. Trop souvent, le débat mélange une carte scientifique (l'hydro-écorégion), une réalité physique (le bassin versant), une circonscription administrative (le grand bassin de l'agence de l'eau) et un projet politique (la biorégion). Ce sont quatre objets différents. Les confondre fragilise le propos et prête le flanc à la caricature du « grand redécoupage technocratique ».
Comme hydrologue, je tiens à poser ces distinctions proprement, parce que c'est le préalable de toute proposition crédible de prise en charge de l'eau par bassin.
Un découpage du territoire répond toujours à une question. Selon la question, les limites changent.
À ces trois lectures techniques s'ajoute une quatrième, ouvertement politique : la biorégion, qui propose d'habiter et de régir un territoire à partir de ses limites écologiques, souvent le bassin versant lui-même.
Le bassin versant est le territoire qu'une rivière et ses affluents drainent, de la ligne de partage des eaux jusqu'à l'exutoire. C'est l'échelle où l'eau circule réellement, la seule où l'on tient le cycle d'un bout à l'autre : la pluie qui tombe en tête de bassin finit dans le même cours d'eau que le rejet de la station de traitement en aval.
C'est pour cette raison que le bassin versant est la bonne unité de gestion. Ce n'est pas une vue de l'esprit : la France a fondé sa politique de l'eau sur ce principe dès 1964, bien avant la plupart des autres pays. Le bassin versant s'emboîte d'ailleurs dans un référentiel officiel et hiérarchisé (régions, secteurs, sous-secteurs et zones hydrographiques), géré par le Sandre, qui sert de support à toutes les données sur l'eau.
L'hydro-écorégion (HER) est tout autre chose. C'est une carte du fonctionnement écologique des cours d'eau. Les hydrologues du Cemagref (devenu INRAE) ont découpé la France hexagonale en régions homogènes du point de vue des trois facteurs qui commandent la vie des rivières : la géologie, le relief et le climat.
« Au total, 22 HER-1 ont été identifiées sur des critères combinant la géologie, le relief et le climat, considérés de manière universelle comme les déterminants primaires du fonctionnement des écosystèmes d'eaux courantes. » (Wasson, Chandesris, Pella et Blanc, Les hydro-écorégions de France métropolitaine, Cemagref, 2002, résumé)
Ces 22 hydro-écorégions de niveau 1 sont précisées par un niveau 2 plus fin, qui en compte environ une centaine. Le décompte exact varie selon les versions du référentiel et les consolidations cartographiques successives, si bien qu'on rencontre plusieurs chiffres dans la littérature : mieux vaut retenir l'ordre de grandeur (une centaine d'unités de niveau 2) que se fier à un nombre précis.
À quoi sert cette carte ? À classer les rivières en types, pour la directive cadre européenne sur l'eau (DCE). En croisant l'hydro-écorégion avec la taille du cours d'eau, on obtient des types de rivières, et pour chaque type on définit ce que serait un cours d'eau en bon état. L'état écologique d'une rivière se mesure alors comme l'écart à cette référence.
Point capital : une hydro-écorégion n'est pas une circonscription de gestion. On ne gère pas l'eau « par hydro-écorégion ». Une HER traverse plusieurs bassins versants, et un grand bassin recoupe plusieurs HER. Les deux découpages sont transversaux, pas emboîtés. La HER dit de quel type est une rivière ; le bassin versant dit où va l'eau ; la circonscription dit qui décide.
C'est l'héritage de 1964 : six agences de l'eau couvrent la France hexagonale (Adour-Garonne, Loire-Bretagne, Rhin-Meuse, Rhône-Méditerranée-Corse, Seine-Normandie, Artois-Picardie), chacune adossée à un comité de bassin. Le bassin de Corse, rattaché à l'agence Rhône-Méditerranée-Corse, dispose toutefois de son propre comité de bassin et d'une gestion largement confiée à la collectivité de Corse. On compte donc six agences, pas sept.
C'est l'échelle où se décident les SDAGE, où se prélèvent les redevances, où se votent les programmes d'intervention. Mais c'est une échelle vaste, tracée il y a soixante ans, et figée depuis. Le climat, lui, redessine la géographie de l'eau. C'est tout l'enjeu de la suite.
La biorégion relève moins d'un concept d'hydrologue que d'un projet de société. Née dans l'écologie nord-américaine des années 1970 (Peter Berg et Raymond Dasmann), elle propose d'habiter un territoire à partir de ses limites écologiques, et souvent ce territoire est le bassin versant lui-même (la « conscience du bassin versant », watershed consciousness).
En France, l'idée a été reprise récemment (Marin Schaffner et Mathias Rollot, Qu'est-ce qu'une biorégion ?, Wildproject, 2024), portée par le collectif Hydromondes et par le mouvement des « parlements de rivières et de fleuves ». Elle porte une charge bien plus large que la seule gestion technique : reconfigurer la démocratie autour des entités naturelles, donner une voix au fleuve, décider ensemble de l'usage de l'eau là où elle coule.
Il faut tenir les deux registres distincts sans les opposer : l'hydro-écorégion est un outil scientifique exact et défendable ; la biorégion est un horizon politique mobilisateur. L'un arme l'autre. On peut assumer le mot scientifique comme socle et le mot politique comme ambition.
Quand on propose de réorganiser les régions à partir des bassins versants et de leur confier l'eau comme première responsabilité, on ne part pas de rien : on s'appuie sur le bassin versant (l'unité physique juste), informé par les hydro-écorégions (l'unité écologique), à une échelle plus fine et plus juste que les six grands bassins de 1964.
Mais redécouper sur la carte hydrologique d'hier ne suffit pas. Le bouleversement climatique déplace les lignes : étiages plus sévères, recharge des nappes modifiée, régimes de pluie déformés. Une circonscription de l'eau bâtie pour durer doit être bâtie sur l'eau de demain. Nous disposons pour cela d'un outil public récent, Explore2, qui projette l'hydrologie de la France sur tout le XXIe siècle (débits, étiages, recharge des nappes) et met ses données à disposition. C'est la base sur laquelle fonder un redécoupage qui anticipe, au lieu de courir derrière.
La logique se tient alors d'un bout à l'autre :
C'est le lien direct avec le reste de ce site : penser l'eau comme un seul cycle, le gérer par la gestion à la source et l'urbanisme de l'eau à l'échelle locale, et l'organiser démocratiquement à l'échelle du bassin. Le découpage n'est pas une fin, c'est le support d'un projet : rendre l'eau accessible, publique et protégée.
| Découpage | Question | Nature | Producteur | Sert à |
|---|---|---|---|---|
| Bassin versant | Où va l'eau ? | Physique | Topographie, Sandre | Comprendre l'écoulement, gérer à la bonne échelle |
| Hydro-écorégion | Quel milieu ? | Écologique | Cemagref / INRAE (Wasson, 2002) | Typer les rivières, fixer les références de bon état (DCE) |
| Grand bassin | Qui décide ? | Administrative | Loi de 1964 | Administration actuelle (SDAGE, agences, redevances) |
| Biorégion | Comment habiter ? | Politique | Courant biorégionaliste | Refonder la démocratie autour du vivant |