En 2001, trois sociologues des sciences proposent de repenser la démocratie à partir de ce que la science ne sait pas. Leur notion de « forum hybride » est devenue, pour moi, l'un des outils les plus féconds pour penser le pouvoir sur l'eau.
Le point de départ est un paradoxe que je trouve d'une grande actualité. Le développement des sciences et des techniques, loin de produire un monde plus certain, engendre des incertitudes nouvelles et radicales : amiante, vache folle, OGM, déchets nucléaires, perturbateurs endocriniens. Ces controverses, que les auteurs appellent « sociotechniques », débordent les cadres habituels de la décision. Ni les scientifiques, ni les responsables politiques, ni les experts ne peuvent prétendre trancher seuls, parce que la donnée scientifique elle-même est instable, discutée, parfois introuvable au moment où il faut décider.
Michel Callon, Pierre Lascoumes et Yannick Barthe analysent en détail plusieurs de ces controverses, du nucléaire à l'épidémie de sida, des OGM aux déchets, pour montrer qu'un nouveau type d'espace démocratique émerge spontanément à leur occasion. Ils nomment ces espaces « forums hybrides » et proposent d'y voir non pas une anomalie à corriger, mais le germe d'une démocratie plus profonde, qu'ils appellent « démocratie dialogique ». Leur thèse, en somme, est que l'incertitude n'est pas seulement un problème à résoudre : elle est aussi une chance pour la démocratie, à condition d'organiser autrement la rencontre entre savoirs savants et savoirs ordinaires.
L'ouvrage s'inscrit dans le courant des Science and Technology Studies et constitue, à ma connaissance, l'une des contributions de langue française les plus citées sur ce que les auteurs nomment la démocratie technique. Je le lis ici en lecteur engagé sur les questions d'eau, pour ce qu'il m'apporte et non comme un commentaire universitaire complet.
La notion qui me frappe le plus à la lecture est celle de la « double délégation ». Dans le fonctionnement standard de la démocratie représentative, les habitantes et les habitants délèguent la décision aux élus : c'est la première délégation, celle du bulletin de vote. Mais face à des questions techniques complexes, qualité de l'eau, risques chimiques, choix énergétiques, le pouvoir politique délègue à son tour à l'expertise scientifique le soin de dire ce qui est vrai : c'est la seconde délégation. Le résultat, c'est que les personnes concernées se retrouvent doublement dépossédées. Elles n'ont délégué qu'une fois, par le vote, mais la décision a circulé deux fois et leur échappe d'autant.
Ce que cette idée éclaire, à mon sens, c'est moins une faute morale qu'un mécanisme. Personne n'a confisqué le pouvoir par mauvaise intention. C'est l'architecture même qui éloigne la décision de celles et ceux qu'elle engage, à mesure que les sujets deviennent plus techniques. Et l'eau, justement, est devenue très technique.
« Forums, parce qu'il s'agit d'espaces ouverts [...] hybrides, parce que ces groupes engagés et les porte-parole qui prétendent les représenter sont hétérogènes. » (Callon, Lascoumes et Barthe, Agir dans un monde incertain, 2001)
Le forum hybride n'est donc pas un dispositif qu'il faudrait inventer de toutes pièces. C'est, selon les auteurs, un phénomène qui se produit dès qu'une controverse éclate : pollution d'une nappe, contamination aux PFAS, projet minier à proximité d'un captage. Il est « hybride » à un double titre, par les acteurs qu'il réunit, scientifiques, techniciens, élus, habitants, associations, entreprises, et par les registres qu'il mêle, expertise technique, valeurs, intérêts, émotions. L'intérêt politique, à mon sens, n'est pas de fabriquer ces forums, mais de les reconnaître, de les organiser et de leur donner un pouvoir réel sur la décision plutôt que de les cantonner à la consultation.
Une autre notion de l'ouvrage me paraît indissociable de celle-ci, c'est l'opposition entre « recherche confinée » et « recherche de plein air ». La recherche confinée se déroule en laboratoire, entre pairs ; la recherche de plein air associe d'emblée chercheurs et profanes, pour faire apparaître des réalités que les premiers ne voyaient pas. Le forum hybride est, en quelque sorte, le lieu social de cette recherche de plein air.
Les auteurs ne proposent pas de remplacer la démocratie représentative par la démocratie dialogique, et ce point me semble important pour éviter les contresens. Ils soutiennent que la première peine structurellement à traiter les controverses sociotechniques, parce qu'elle suppose le savoir d'un côté, chez les experts, et la décision de l'autre, chez les élus. La démocratie dialogique viendrait la compléter en intégrant trois choses qu'elle tend à refouler : l'incertitude scientifique, la pluralité des savoirs et le caractère productif du conflit. La question que les auteurs posent en sous-titre de cette idée, le passage d'une démocratie déléguée à une démocratie dialogique, résume assez bien leur pari.
L'idée qui traverse tout le livre, et qui me parle le plus en tant qu'hydrologue, c'est que les profanes ne sont pas des ignorants. Ils détiennent des savoirs situés, des connaissances pratiques, des expériences du terrain que l'expertise ne capte pas. Les associations de malades l'ont montré de façon spectaculaire : à force de s'approprier les enjeux de la recherche, elles sont devenues, selon l'expression des auteurs, de véritables contre-experts. Je transpose volontiers : le riverain d'un site pollué connaît les écoulements, les odeurs, les rythmes saisonniers que l'hydrogéologue ne lira jamais dans ses seuls piézomètres. Reconnaître ce savoir-là ne relève pas de la figuration participative : c'est admettre qu'une partie de la connaissance utile à la décision se trouve hors du laboratoire.
L'eau me paraît un cas d'école du forum hybride. Les controverses sur la qualité de l'eau potable, pesticides, PFAS, métabolites, sur les prélèvements agricoles et les retenues de substitution, sur le lithium géothermique ou sur la délégation du service public répondent presque trait pour trait à la définition de la controverse sociotechnique. Elles mêlent indissociablement des données scientifiques incertaines, des intérêts économiques puissants, des valeurs politiques et des savoirs locaux. Aucune n'est purement technique ; aucune n'est purement politique.
La note Démocratie de l'eau propose de regarder comment la double délégation joue concrètement dans le pouvoir sur l'eau en France : les habitantes et les habitants délèguent à l'élu, qui ne maîtrise pas le sujet de l'eau, et l'élu délègue à l'expert, qui ne rend pas de comptes à la population. L'eau circule, mais la décision, elle, ne circule pas. C'est, je crois, l'une des raisons du sentiment de dépossession qui entoure tant de conflits locaux.
Le forum hybride appliqué à l'eau, ce pourrait être une assemblée de bassin versant où l'hydrologue, l'agricultrice, l'élu, l'industriel et l'habitant débattent ensemble du partage de la ressource, en partant de l'idée que la science seule ne tranche pas. « Combien d'eau pour l'irrigation ? » n'est pas une question technique à laquelle un modèle hydrologique répondrait par un chiffre : c'est un choix de société, qui engage des priorités. Ce que la lecture de Callon, Lascoumes et Barthe me suggère, c'est qu'une telle assemblée gagnerait à être pensée non comme une instance de plus, mais comme le lieu où l'expertise se dépose au milieu de la table, à parité avec les autres savoirs, et où la décision se reconstruit ensemble. La parenté avec les institutions emboîtées décrites par Ostrom me paraît évidente : le forum hybride est le moment délibératif dont l'autogouvernement des communs a besoin pour ne pas se figer.
La critique qui me semble la plus solide porte sur la question du pouvoir, et elle est ancienne. Dès 2002, dans la revue Mouvements, Christophe Bonneuil et Jean-Paul Gaudillière reprochaient au modèle une vision trop pacifiée et trop symétrique des relations entre acteurs, où chacun parlerait en son nom sur un pied d'égalité. Pour un lecteur formé à Marx, à Bourdieu ou à Foucault, la notion même de pouvoir paraît curieusement absente de ce plaidoyer pour le dialogue. L'objection vaut pleinement pour l'eau : un forum où siègent à la même table un grand irrigant et un riverain précaire n'est pas équitable du seul fait qu'il est formellement ouvert. Les asymétries de moyens, de temps disponible et de maîtrise du langage technique pèsent avant, pendant et après la délibération. C'est, à mon sens, le point de vigilance le plus important quand on rêve d'assemblées de bassin.
Deux autres réserves me semblent justes. Le livre est ancré dans les controverses de la fin du vingtième siècle, nucléaire, OGM, amiante, et n'aborde évidemment pas celles qui me préoccupent aujourd'hui, PFAS, lithium, dérèglement climatique. Son cadre conceptuel reste néanmoins, je crois, parfaitement opérant pour les analyser. Enfin, on peut trouver les auteurs un peu optimistes sur la capacité des forums hybrides à transformer réellement les décisions, face à des structures économiques et politiques qui ne se laissent pas si facilement « dialoguer ». C'est la même tension que Pierre Dardot et Christian Laval déplacent en pensant le commun non comme un objet à gérer mais comme une activité politique conflictuelle : voir Dardot et Laval, Commun. Le dialogue, à lui seul, ne suffit pas s'il ne déplace pas le pouvoir.
CALLON, Michel, LASCOUMES, Pierre et BARTHE, Yannick. Agir dans un monde incertain : essai sur la démocratie technique. Paris : Éditions du Seuil, 2001, 358 p. (La couleur des idées). ISBN 978-2-02-040432-7.
BONNEUIL, Christophe et GAUDILLIÈRE, Jean-Paul. À propos de « démocratie technique ». Mouvements, 2002, no 21-22, p. 191-200. URL : https://www.cairn.info/revue-mouvements-2002-3-page-191.htm
DURAND, Claude. Compte rendu de Callon Michel, Lascoumes Pierre, Barthe Yannick, Agir dans un monde incertain. Essai sur la démocratie technique. Revue française de sociologie, 2002, vol. 43, no 4, p. 782-783. URL : https://www.persee.fr/doc/rfsoc_0035-2969_2002_num_43_4_5547