L'eau potable, l'assainissement et les eaux pluviales ne sont pas trois sujets distincts. Ce sont trois regards posés sur le même cycle. Tant qu'on les traite séparément, on rate l'essentiel : l'eau ne s'arrête jamais, elle circule, et c'est cette circulation qui gagnerait à être prise en charge, pas chacun de ses morceaux.
En France, l'eau est administrée par services étanches. L'eau potable d'un côté, l'assainissement de l'autre, les eaux pluviales dans un troisième tiroir. Chaque service a son budget, ses agents, ses normes, ses élus référents. Il arrive qu'ils ne se parlent même pas.
Cette séparation n'a rien de naturel : c'est un héritage du XIXe siècle. La ville moderne s'est construite autour de deux gestes simples, amener l'eau propre et évacuer l'eau sale, tandis que l'eau de pluie restait une affaire d'ingénieur routier, un volume à conduire au caniveau le plus vite possible. Trois problèmes, trois tuyaux, trois administrations. Un siècle et demi plus tard, la logique du tout-à-l'égout structure encore nos réseaux et nos esprits.
Le résultat se lit dans le paysage. Des réseaux unitaires qui mêlent eaux usées et eaux pluviales débordent à chaque orage et déversent des polluants bruts dans les rivières. Des nappes phréatiques se rechargent mal parce que l'imperméabilisation interdit à la pluie de s'infiltrer. Des stations d'épuration se retrouvent surdimensionnées pour absorber le surplus pluvial mais sous-dimensionnées pour traiter les micropolluants. Et des captages d'eau potable puisent dans des nappes contaminées par les eaux usées et les eaux de ruissellement non traitées. À chaque étage, le cloisonnement fabrique le problème qu'il prétend résoudre.
L'eau ignore nos organigrammes. La pluie qui tombe sur un toit suit un parcours continu : elle ruisselle, s'infiltre, rejoint une nappe ou une rivière, est prélevée pour l'eau potable, consommée, rejetée comme eau usée, traitée (ou pas), restituée au milieu, évaporée, condensée, et retombe en pluie. Ce parcours ne forme pas une succession d'étapes indépendantes, mais un cycle unique, bouclé sur lui-même, où chaque maillon conditionne le suivant.
Dès lors, traiter chaque segment isolément revient à soigner un symptôme en ignorant sa cause. Quand on potabilise sans se soucier de l'assainissement, on dépollue en aval ce que l'on a laissé se polluer en amont. Quand on traite les eaux pluviales comme un déchet à évacuer, on prive les nappes de leur alimentation naturelle et on aggrave les inondations en concentrant les flux là où le sol ne peut plus les absorber. Quand on loge assainissement et eaux pluviales dans des budgets distincts, on s'interdit la solution la plus simple : agir à la source, avant que les eaux ne se mêlent et ne deviennent un problème indémêlable.
Penser l'eau comme un système, c'est tenir ensemble quatre dimensions qui ne se laissent pas découper :
La gestion à la source des eaux pluviales est le pivot de cette approche. Plutôt que d'expédier la pluie dans des conduites vers une station lointaine, on l'infiltre, on la stocke, on la ralentit là où elle tombe : jardins de pluie, noues, désimperméabilisation, toitures végétalisées. L'eau cesse d'être un flux que l'on chasse pour redevenir une présence que l'on accueille.
Là où la gestion par tuyaux traite chaque problème séparément, et mal, l'action à la source les résout d'un même geste :
| Problème | Gestion par tuyaux | Gestion à la source |
|---|---|---|
| Inondations urbaines | Bassins de rétention en béton | Infiltration répartie sur tout le territoire |
| Recharge des nappes | Aucune (l'eau est évacuée) | Infiltration directe vers la nappe |
| Îlots de chaleur | Aucun effet | Végétation et évapotranspiration |
| Qualité des rejets | Traitement en station (coûteux, partiel) | Filtration par les sols (naturelle, locale) |
| Biodiversité | Aucun effet | Trames vertes et bleues, habitats |
La gestion à la source n'est donc pas une technique parmi d'autres : c'est un renversement de paradigme. On passe d'une logique d'évacuation, où l'eau en trop est un fardeau à expédier ailleurs, à une logique de valorisation, où l'eau est un bien que l'on garde, que l'on infiltre et que l'on rend au cycle.
L'urbanisme de l'eau inscrit cette approche dans l'aménagement. Au lieu de dessiner un quartier puis d'y raccorder les réseaux après coup, on part du cycle de l'eau pour organiser l'espace : où infiltrer, où stocker, où protéger, où densifier, où laisser le sol respirer. L'eau redevient une donnée de conception, et non une contrainte que l'on subit à la fin.
Cela suppose que les documents d'urbanisme (PLUi, SCoT) intègrent les données hydrologiques (SAGE, SDAGE, zonage pluvial) dès leur élaboration. Le décret n° 2024-1098 du 2 décembre 2024 fait un pas dans ce sens en imposant la cartographie des zones humides du SAGE dans les documents graphiques du PLU, lorsque cette cartographie est suffisamment précise. Le verrou demeure toutefois structurel : entre SAGE et PLU, le droit n'exige qu'un rapport de compatibilité, et non de conformité. Un plan local peut donc rester « compatible » avec un schéma de l'eau tout en en contredisant l'esprit.
Si la gestion fragmentée résiste malgré son inefficacité manifeste, c'est qu'elle repose sur trois piliers solides.
La compétence juridique. Le droit attribue l'eau potable et l'assainissement à l'intercommunalité (loi NOTRe, 2015), laisse les eaux pluviales urbaines (GEPU) en compétence communale ou intercommunale facultative, et confie aux EPCI la GEMAPI (milieux aquatiques et prévention des inondations), obligatoire depuis 2018. Trois compétences, trois périmètres, trois calendriers.
Le financement. L'eau potable et l'assainissement sont payés par la facture d'eau, dans un budget annexe au principe « l'eau paie l'eau ». Les eaux pluviales, elles, n'ont pas de ressource propre : la taxe pluviale créée en 2010 a été abrogée en 2015 sans avoir jamais vraiment fonctionné, et aucun dispositif généralisé ne l'a remplacée. La GEMAPI s'appuie sur une taxe additionnelle plafonnée. Cette fragmentation budgétaire interdit toute vision d'ensemble : on ne peut pas arbitrer entre des dépenses logées dans des tuyaux comptables qui ne communiquent pas.
La culture professionnelle. Les spécialistes de l'eau potable, ceux de l'assainissement et les urbanistes ont été formés dans des filières distinctes, avec des référentiels, des revues et des réflexes différents. La transversalité reste l'exception, là où, pour un objet aussi indivisible que l'eau, elle gagnerait à être la règle.
Si l'eau est un seul cycle, sa prise en charge gagnerait à être pensée comme un seul système. C'est tout le sens de la gouvernance polycentrée théorisée par Elinor Ostrom : non pas un centre unique qui déciderait de tout, mais des lieux de décision emboîtés à chaque échelle (parcelle, commune, bassin versant, grand bassin), articulés par des règles communes, chacun traitant l'ensemble du cycle à son niveau.
« Appropriation, provision, monitoring, enforcement, conflict resolution, and governance activities are organized in multiple layers of nested enterprises. » (Ostrom, Governing the Commons, 1990, principe 8, p. 90)
La CLE pourrait être le lieu où cette vision intégrée prend corps : elle réunit les acteurs du grand cycle (protection de la ressource) et pourrait articuler le petit cycle (les services) et l'aménagement (l'urbanisme). En pratique, les CLE abordent rarement l'assainissement ou les eaux pluviales, et presque jamais l'urbanisme. Le SAGE couvre en théorie l'ensemble du cycle, mais sa portée juridique limitée (la compatibilité, encore elle) l'empêche d'imposer une gestion réellement intégrée aux services comme aux documents d'urbanisme.
À mon sens, penser l'eau comme un seul cycle conduit aussi à repenser la démocratie de l'eau. Plutôt qu'un parlement de l'eau potable, un parlement de l'assainissement et un parlement des inondations, je verrais bien un lieu unique où l'on délibère sur l'ensemble du cycle, à l'échelle du bassin versant, en tenant ensemble tous les usages et tous les milieux. Découper la décision, c'est reconduire dans les institutions la fragmentation que l'on déplore dans les tuyaux.
Au fond, ce que l'organisation administrative oublie, un écrivain l'avait dit mieux que tout rapport. Antoine de Saint-Exupéry, perdu dans le désert, écrivait de l'eau retrouvée :
« Eau, tu n'as ni goût, ni couleur, ni arôme, on ne peut pas te définir, on te goûte sans te connaître. Tu n'es pas nécessaire à la vie : tu es la vie. » (Saint-Exupéry, Terre des hommes, 1939, chap. VII)
L'eau est un tout indissociable parce qu'elle est la vie même. On ne découpe pas la vie en services : on en prend soin d'un seul tenant.