En 2014, les philosophes Pierre Dardot et Christian Laval renversent une idée reçue : le commun tient moins d'une chose à protéger que d'une activité à instituer. Pour la conduite démocratique de l'eau, ce renversement change tout. Voici ma lecture de cet ouvrage, et ce que j'en retire pour penser l'eau.

L'ouvrage en bref

Commun est une entreprise intellectuelle ambitieuse. En près de six cents pages, Dardot et Laval retracent l'histoire du concept de commun, du droit romain jusqu'aux mouvements sociaux contemporains (altermondialisme, logiciels libres, Printemps arabe, mouvement des places) pour en dégager un principe politique. Leur thèse tient en une formule : rien n'est commun par nature, le commun est toujours institué par l'activité collective. Aucune chose, prise en elle-même, ne porte la qualité d'être commune ; seules des pratiques partagées décident, au bout du compte, de son caractère commun.

De là découle la distinction qui structure tout le livre, et qui en est l'apport décisif : la séparation du commun (substantif, principe politique, activité) et des biens communs (choses, ressources). La tradition des commons, de Garrett Hardin à Elinor Ostrom, part des propriétés de la ressource, rivale ou non, soustractible ou non, aisément clôturable ou non, pour en déduire le mode d'administration le mieux ajusté. Dardot et Laval refusent ce point de départ. Ce n'est pas la nature de l'eau, de la forêt ou du code informatique qui en fait un commun ; c'est la décision collective de les prendre en charge en commun. À mes yeux, ce déplacement est exactement ce dont la question de l'eau a besoin : il fait passer la discussion du statut de la ressource à la pratique qui l'institue.

Le commun est donc un projet politique. Il s'agit de substituer à la rationalité néolibérale (concurrence généralisée, privatisation des services publics, extension continue du domaine du marché) une « raison du commun » fondée sur la co-activité, la co-obligation et l'auto-institution. Les auteurs nomment cette pratique vivante la praxis instituante : l'activité par laquelle un collectif se donne ses propres règles et, ce faisant, se constitue lui-même comme sujet.

Les concepts clés

Le commun comme activité, non comme chose

« C'est seulement l'activité pratique des hommes qui peut rendre des choses communes. » (Dardot et Laval, Commun, 2014, p. 49.)

Cette phrase est le cœur du livre. Elle signifie que l'eau ne « possède » pas la qualité d'être un commun, comme elle posséderait une densité ou une température. L'eau devient un commun si, et seulement si, des institutions délibératives la régissent comme tel. Les auteurs sont sans ambiguïté sur ce point : « le commun n'est pas un bien, mais est à la fois une activité et un principe politique qui découle de cette activité » (p. 49). Sans assemblées, sans règles co-décidées, sans surveillance partagée, l'eau demeure une ressource appropriable par les plus puissants, quel que soit son statut juridique. Le commun se pense, écrivent-ils encore, « comme co-activité, et non comme co-appartenance, co-propriété ou co-possession » (p. 48). Posséder ensemble ne suffit pas : il faut agir ensemble.

La co-obligation

Le commun est « le principe politique d'une co-obligation pour tous ceux qui sont engagés dans une même activité ». (Dardot et Laval, Commun, 2014, p. 23.)

La co-obligation lie réciproquement tous les participants d'une même activité. Elle ne se confond ni avec un contrat, qui suppose des intérêts particuliers négociés, ni avec une loi, qui s'impose du dehors. C'est l'engagement mutuel de celles et ceux qui prennent en charge ensemble une ressource, à respecter les règles qu'ils se sont eux-mêmes données. Ce qui oblige n'est pas une autorité extérieure : c'est la participation à l'œuvre commune. J'y vois la pièce qui manque le plus cruellement aux institutions françaises de l'eau, où l'on consulte beaucoup et où l'on s'oblige peu.

La praxis instituante

La praxis instituante est l'« autoproduction d'un sujet collectif dans et par la coproduction continuée de règles de droit ». (Dardot et Laval, Commun, 2014, p. 445.)

Le commun relève moins d'un état stable que d'un processus continu. Les règles ne sont pas fixées une fois pour toutes mais sans cesse reformulées par celles et ceux qui les pratiquent. L'institution du commun est une activité permanente, non un acte fondateur que l'on accomplirait une fois pour le ranger ensuite dans une constitution. C'est, à mon sens, l'idée la plus exigeante du livre, et la plus féconde pour l'eau : un commun n'est jamais acquis, il se refait à chaque délibération.

L'inappropriable

Dardot et Laval introduisent enfin la catégorie de l'inappropriable. Certaines choses ne doivent être ni propriété privée ni propriété publique, c'est-à-dire étatique. Le commun institue un régime de l'inappropriable, où l'usage est réglé collectivement sans que quiconque, l'État compris, ne puisse revendiquer la propriété de la ressource. Pour l'eau, la portée est immédiate : la nationaliser ne suffirait pas à la rendre commune, car un bien d'État reste un bien approprié. L'inappropriable trace une voie qui échappe au double piège de la marchandisation et de l'étatisation.

Ce que ça change pour l'eau

La distinction entre le commun et les biens communs a des conséquences très concrètes pour la politique de l'eau. Inscrire « l'eau est un bien commun » dans la Constitution, comme le proposent plusieurs programmes politiques, est un geste symbolique important, mais à lui seul insuffisant. Si les institutions qui décident restent les mêmes (comités de bassin dominés par les grands usagers, commissions locales de l'eau purement consultatives, commissions consultatives des services publics locaux sans pouvoir réel), le statut constitutionnel ne changera rien aux pratiques. On aura nommé un commun sans l'avoir institué.

Ce qui institue l'eau comme commun, en suivant Dardot et Laval, c'est l'auto-institution elle-même : des assemblées où les habitantes et les habitants co-décident, des règles qu'ils se donnent et qu'ils peuvent modifier, une obligation réciproque de les respecter. Autrement dit, créer des assemblées délibératives de bassin versant (avec tirage au sort, avis conforme, conformité ascendante) ne serait pas un aménagement institutionnel parmi d'autres, mais l'acte même par lequel l'eau est instituée comme commun. La praxis instituante n'a ici rien d'une métaphore : elle fonctionne comme un cahier des charges.

L'article Démocratie de l'eau développe cette lecture : les trois niveaux actuels de l'administration de l'eau en France (comité de bassin, commission locale de l'eau, commission consultative des services publics locaux) ne pratiquent pas la co-obligation. Ils consultent, ils valident, mais ils n'instituent pas.

En regard d'Ostrom

Le livre se lit, je crois, en regard de Elinor Ostrom, qu'il prolonge autant qu'il critique. Ostrom décrit empiriquement les conditions sous lesquelles des communautés réussissent à régir durablement une ressource partagée : ses huit principes de design sont une grille d'observation. Dardot et Laval refusent précisément de partir de la ressource ; ils posent d'abord le principe, le commun comme activité instituante, puis en tirent les exigences. Là où Ostrom demande « à quelles conditions cela tient-il ? », Dardot et Laval demandent « qu'est-ce qui, au fond, fait commun ? ». Les deux lectures se complètent : la première outille l'analyse des institutions existantes, la seconde fonde la critique de leur insuffisance et le projet de les refaire.

Limites et critiques

Plusieurs recensions, Pierre Sauvêtre dans La Vie des idées, Paul Sereni dans Lectures sur OpenEdition, soulignent que l'ouvrage est davantage une philosophie politique adossée à l'histoire des idées qu'une étude empirique des pratiques de mise en commun. Qui cherche, au terme de six cents pages, une description sociologique fine des formes juridiques et sociales alternatives à la propriété privée restera sur sa faim. Les auteurs négligent aussi certaines stratégies de subversion du droit de propriété, comme les Creative Commons, qui illustrent pourtant très concrètement le commun numérique.

Plus fondamentalement, la distinction entre le commun (principe) et les communs (pratiques empiriques), si éclairante soit-elle, demeure parfois abstraite : comment passe-t-on de la praxis instituante théorisée par Dardot et Laval aux règles concrètes d'une assemblée de bassin versant ? Le livre ouvre la question avec force ; il ne la referme pas. C'est, à mes yeux, moins un défaut qu'une invitation : à nous de faire le travail d'institution que la philosophie a seulement nommé.

Références

DARDOT, Pierre et LAVAL, Christian. Commun : essai sur la révolution au XXIe siècle. Paris : La Découverte, 2014, 593 p. ISBN 978-2-7071-6937-1. [Réédition en poche : La Découverte, coll. « La Découverte/Poche », 2015, 600 p. ISBN 978-2-7071-8820-4.]

SAUVETRE, Pierre. Le commun contre l'État néolibéral. La Vie des idées, 21 novembre 2014. Disponible sur : https://laviedesidees.fr/Le-commun-contre-l-Etat-neoliberal.html

SERENI, Paul. Pierre Dardot et Christian Laval, Commun. Essai sur la révolution au XXIe siècle. Lectures [en ligne], mis en ligne le 18 avril 2014. Disponible sur : https://journals.openedition.org/lectures/14410

Voir aussi