Parmi tous les découpages possibles du territoire, un seul suit la matière elle-même plutôt qu'une décision d'homme : le bassin versant. L'eau ne connaît ni la commune, ni le département, ni la région ; elle connaît la pente. Comprendre pourquoi le bassin versant est l'unité naturelle de l'eau, et comment il se relie aux hydro-écorégions, éclaire tout le débat sur l'organisation de l'eau.
Un bassin versant est la surface dont toutes les eaux de pluie s'écoulent vers un même point : un cours d'eau, un lac, une mer. Il est délimité par les lignes de crête, ces reliefs qui séparent les eaux entre deux vallées. Un bassin versant n'a donc pas été tracé par quelqu'un : il a été creusé par l'eau et la gravité, sur des milliers d'années. C'est en cela qu'il est une unité naturelle, au sens propre, et non une convention.
Le mieux est de se représenter un entonnoir. Quand il pleut sur un bassin versant, l'eau ruisselle sur les pentes, s'infiltre dans les sols, alimente les nappes et les sources, rejoint les ruisseaux puis les rivières, jusqu'à l'exutoire. Tout est connecté, et cette connexion a une direction : elle va de l'amont vers l'aval, jamais l'inverse. Un parking imperméabilisé en tête de bassin accélère le ruissellement et aggrave les inondations en bas de vallée ; une zone humide drainée en amont prive l'aval d'un volant de stockage qui retenait l'eau lors des crues. Le bassin versant est le seul territoire où l'on tient cette chaîne de cause à effet d'un bout à l'autre.
De cette continuité découle une conséquence pratique : toute décision sur l'eau prise à une échelle qui coupe le bassin en morceaux est vouée à rater une partie du problème. Si une commune gère sa pluie sans se soucier de sa voisine d'amont, elle subit un ruissellement qu'elle ne maîtrise pas. Si un département protège une nappe que le département voisin surexploite, sa protection est vaine. L'eau se moque des limites administratives, et c'est pour cette raison que la gérer commune par commune ou région par région produit des politiques incohérentes.
Raisonner par bassin versant remet la décision au niveau où l'eau fait réellement système. C'est la logique, déjà, des SAGE et des SDAGE, ces plans qui organisent la gestion de l'eau par bassin et sous-bassin. C'est aussi la logique de la gestion à la source des eaux pluviales, qui agit sur chaque parcelle du bassin pour réduire le ruissellement global, au lieu de tout concentrer sur un ouvrage en aval. La France a d'ailleurs consacré ce principe dès 1964, en organisant sa politique de l'eau autour des grands bassins hydrographiques, bien avant la plupart des autres pays.
Le bassin versant porte en lui une dimension qu'on oublie souvent, et qui est pourtant politique autant qu'hydrologique : il relie des responsabilités. Parce que l'eau descend, ce qui se décide en amont s'impose à l'aval. Celui qui pollue, prélève ou imperméabilise en tête de bassin déplace le coût de son geste vers ceux qui vivent en dessous, sans jamais le croiser ni lui rendre de comptes.
Or, dans le découpage actuel, cette solidarité de l'eau n'a pas d'espace politique où s'exprimer. Un pollueur d'amont et un habitant d'aval peuvent appartenir à deux régions différentes, deux assemblées différentes, deux mondes qui ne se parlent pas. Organiser une part de la décision à l'échelle du bassin, c'est au contraire réunir dans une même enceinte celles et ceux que l'eau relie déjà, et rendre visible la question que le découpage administratif efface : qui, en amont, fait porter à l'aval le prix de ses choix ? Le bassin versant n'est pas seulement l'échelle technique juste ; c'est l'échelle où la responsabilité de l'eau redevient lisible.
Le bassin versant dit où va l'eau ; il ne dit pas de quel type est la rivière qui la porte. Deux bassins voisins peuvent abriter des cours d'eau très différents, l'un de plaine calcaire, l'autre de montagne granitique, aux régimes, aux températures et aux vies aquatiques sans commune mesure. C'est là qu'intervient l'hydro-écorégion.
L'hydro-écorégion (HER) apporte au bassin versant la connaissance du milieu. En classant le territoire selon la géologie, le relief et le climat, elle permet de savoir ce que serait, pour chaque type de rivière, un bon état écologique (Wasson et al., 2002). Les deux cartes ne se superposent pas et ne s'emboîtent pas : une HER traverse plusieurs bassins, un bassin recoupe plusieurs HER. Elles se complètent. Le bassin versant fournit le cadre de gestion, parce qu'il suit l'écoulement ; l'hydro-écorégion fournit la grille de lecture écologique, parce qu'elle suit le milieu. On gère par bassin, on évalue par type de rivière.
Cette complémentarité est la clé d'un découpage à la fois juste et informé. Prendre le bassin versant comme charpente, parce que c'est l'unité naturelle de l'eau, et l'éclairer par les hydro-écorégions, parce qu'elles disent la vie des rivières, donne une base plus fine et plus fondée scientifiquement que les six grands bassins tracés en 1964 et figés depuis. C'est cette base que je crois solide pour penser l'organisation de l'eau de demain.