Le mot « écorégion » circule beaucoup, et rarement dans le même sens. Pour les uns, c'est une carte scientifique du fonctionnement des rivières ; pour d'autres, un projet de réorganisation du pays. Entre les deux, le bassin versant et la biorégion viennent brouiller les pistes. Ces mots ne décrivent pas la même chose, et je crois utile de les séparer proprement avant d'aller plus loin. C'est le préalable de tout le reste.
Pour une vue d'ensemble condensée, avec un tableau récapitulatif, voir Découper l'eau ; ce texte-ci reprend chaque objet plus lentement.
Quand on lit qu'il faudrait réorganiser la gestion de l'eau « à partir des écorégions » ou « à partir des bassins versants », une confusion s'installe vite, parce que quatre objets différents se cachent derrière un vocabulaire commun : une carte écologique (l'hydro-écorégion), une réalité physique (le bassin versant), une circonscription administrative (le grand bassin des agences de l'eau) et un horizon politique (la biorégion). Les confondre n'est pas un péché de pédant. C'est ce qui prête le flanc à la caricature du « grand redécoupage technocratique », et c'est ce qui empêche de discuter sereinement de ce qui relève de la science, de ce qui relève de l'administration et de ce qui relève du choix collectif.
Comme hydrologue, je tiens à poser ces distinctions calmement. Elles ne tranchent aucun débat politique à elles seules, mais elles évitent d'en fausser les termes.
L'hydro-écorégion (HER) est d'abord un outil de connaissance. À la fin des années 1990, des hydrologues du Cemagref (devenu INRAE) ont cherché à découper la France hexagonale en régions homogènes du point de vue des trois facteurs physiques qui commandent la vie des cours d'eau : la géologie, le relief et le climat. Le résultat est une carte du fonctionnement écologique des rivières.
« Au total, 22 HER-1 ont été identifiées sur des critères combinant la géologie, le relief et le climat, considérés de manière universelle comme les déterminants primaires du fonctionnement des écosystèmes d'eaux courantes. » (Wasson, Chandesris, Pella et Blanc, Les hydro-écorégions de France métropolitaine, Cemagref, 2002, résumé)
Ces 22 hydro-écorégions de niveau 1 sont précisées par un niveau 2 plus fin, de l'ordre d'une centaine d'unités. Le décompte exact varie selon les versions du référentiel et les consolidations cartographiques successives, si bien qu'on rencontre plusieurs chiffres dans la littérature. Mieux vaut retenir l'ordre de grandeur, une vingtaine d'unités au niveau 1 et une centaine au niveau 2, que se fier à un nombre précis qu'on verrait circuler sans source.
À quoi sert cette carte ? À classer les rivières en types. En croisant l'hydro-écorégion avec la taille du cours d'eau, on obtient un type de rivière, et pour chaque type on définit ce que serait un cours d'eau en bon état. L'état écologique d'une rivière se mesure alors comme l'écart à cette référence, ce qui est précisément la logique de la directive cadre européenne sur l'eau (DCE).
Un point mérite d'être souligné, parce qu'il est souvent perdu : une hydro-écorégion n'est pas une circonscription de gestion. On ne gère pas l'eau « par hydro-écorégion ». Une HER traverse plusieurs bassins versants, et inversement un grand bassin recoupe plusieurs HER. La HER dit de quel type est une rivière ; elle ne dit ni où va l'eau, ni qui décide.
Le bassin versant répond, lui, à une tout autre question : où va l'eau ? C'est le territoire qu'une rivière et ses affluents drainent, de la ligne de partage des eaux jusqu'à l'exutoire. C'est l'échelle où l'eau circule réellement, la seule où l'on tient le cycle d'un bout à l'autre. La pluie qui tombe en tête de bassin finit dans le même cours d'eau que le rejet de la station de traitement en aval ; ce qui se passe en amont se retrouve en aval, toujours.
C'est cette continuité physique qui fait du bassin versant la bonne unité de gestion, et ce n'est pas une vue de l'esprit récente : la France a fondé sa politique de l'eau sur ce principe dès 1964, avant la plupart des autres pays. Le bassin versant s'emboîte d'ailleurs dans un référentiel officiel et hiérarchisé, du grand bassin jusqu'à la zone hydrographique élémentaire, qui sert de support à toutes les données publiques sur l'eau.
Contrairement à l'hydro-écorégion, le bassin versant est bien un candidat naturel à devenir une échelle de décision, parce qu'il correspond à la réalité de l'écoulement. C'est là toute la différence entre une carte qui décrit un milieu et une carte qui suit une matière.
Le troisième objet est l'échelle où l'on décide aujourd'hui. C'est l'héritage de 1964 : six agences de l'eau couvrent la France hexagonale, chacune adossée à un comité de bassin, le bassin de Corse étant géré à part par la collectivité de Corse. C'est là que se décident les grandes orientations, que se prélèvent les redevances, que se votent les programmes d'intervention.
Cette échelle a un mérite, celui d'avoir consacré le bassin comme cadre de la politique de l'eau. Elle a aussi deux limites que je développe ailleurs : elle est vaste, et elle est figée depuis soixante ans, quand le climat, lui, redessine la géographie de l'eau. Retenons ici seulement qu'un grand bassin administratif est une limite de gestion, décidée par une loi, et non une donnée de la nature comme le bassin versant, ni une carte scientifique comme l'hydro-écorégion.
Reste un quatrième mot, d'une autre nature encore. La biorégion ne relève pas de l'hydrologie mais d'un projet de société. Née dans l'écologie nord-américaine des années 1970 (Berg et Dasmann, 1977), elle propose d'habiter et de décider un territoire à partir de ses limites écologiques, souvent le bassin versant lui-même. L'idée connaît un fort regain francophone récent (Schaffner et Rollot, Qu'est-ce qu'une biorégion ?, Wildproject, 2024).
La biorégion ajoute toujours quelque chose que la carte n'a pas : habiter ensemble, décider ensemble. C'est un horizon, pas une mesure de laboratoire. Je le mentionne ici pour ce qu'il est, un registre distinct, et je m'y attarderai dans un autre texte, notamment sur ce qui distingue une biorégion ouverte et démocratique d'une biorégion refermée sur des appartenances figées.
Ces quatre mots répondent donc chacun à une question propre. L'hydro-écorégion demande : de quel type est cette rivière ? Le bassin versant demande : où va l'eau ? Le grand bassin administratif demande : qui décide aujourd'hui, et avec quel budget ? La biorégion demande : comment voulons-nous habiter ce territoire ? Ce sont quatre questions séparables, et rien n'oblige à ce que la même carte y réponde toutes.
C'est précisément le point de départ des textes qui suivent : à quelle taille découper, pourquoi le bassin versant est l'unité juste pour l'eau, et comment la culture et la démocratie s'articulent avec cette géographie de l'eau sans lui être sacrifiées.