Dès qu'on propose d'organiser une part de la décision publique à partir des bassins versants, une objection revient, sérieuse et récurrente : les régions historiques, la Bretagne, l'Alsace, le Pays Basque, la Corse, l'Occitanie, portent des cultures, des langues, des mémoires plusieurs fois séculaires ; les découper sur une carte de l'eau reviendrait à sacrifier la géographie humaine à la géographie physique. L'objection mérite mieux qu'un haussement d'épaules. Je crois pourtant qu'elle repose sur un malentendu, celui d'une carte unique qui remplacerait toutes les autres.
Voici l'argument dans sa force. Les régions historiques ne sont pas des créations administratives récentes ; ce sont des réalités culturelles, linguistiques et démocratiques anciennes. Une carte de l'eau, elle, suit la géologie et la pente, indifférente à ce que les habitantes et les habitants ont tissé au fil des siècles. Aligner les régions sur les bassins versants ferait donc primer le naturel sur l'humain, et l'on connaît le précédent : la réforme territoriale de 2015, largement rejetée parce qu'elle avait ignoré les identités, fusionné des ensembles sans cohérence vécue et privé les habitants du sentiment de décider chez eux. Recommencer au nom de l'écologie, ce serait répéter l'erreur en changeant seulement de prétexte.
Cet argument a le mérite de rappeler une évidence : on ne réorganise pas un pays contre le sentiment d'appartenance de ceux qui l'habitent. Une transition qui piétinerait les cultures et les langues se paierait d'un rejet, et ce rejet serait justifié. Sur ce point, il n'y a pas de désaccord.
Le désaccord commence à l'étape suivante, quand l'objection suppose que proposer une échelle de l'eau reviendrait à effacer toutes les autres échelles. C'est là, me semble-t-il, que le raisonnement dérape, parce qu'il prête au projet une ambition qu'il n'a pas.
Organiser la décision sur l'eau à l'échelle du bassin versant ne dit rien de la carte des lycées, des trains, du théâtre subventionné ou de l'enseignement des langues régionales. Un territoire fonctionne toujours par superposition de plusieurs géographies, chacune adaptée à sa fonction : le bassin versant pour l'eau, le bassin d'emploi pour les mobilités, l'académie pour l'éducation, le massif pour certains risques naturels, la nation pour la solidarité et la loi commune. Personne ne gère les tribunaux à l'échelle des rivières, ni les rivières à l'échelle des académies. Ce pluralisme des cartes n'est pas une concession qu'on ferait à contrecœur : c'est le fonctionnement normal de toute administration un peu mûre.
Reconnaître que l'eau a son échelle propre ne revient donc nullement à décréter que cette échelle deviendra le moule unique de la vie politique. On peut parfaitement confier l'eau à des circonscriptions de bassin, dotées de vrais pouvoirs sur le cycle, et conserver par ailleurs des espaces de représentation qui épousent, eux, les cohérences historiques et culturelles. Les deux ne s'excluent pas ; ils ne répondent pas à la même question.
Il faut lire de près ce que porte réellement la proposition qui alimente ce débat. Son promoteur le plus visible ne dit pas que le bassin versant remplacera la culture ; il dit que le bassin versant fournit un socle de base.
« Les bassins versants fournissent un modèle de base pour cette organisation. » (Jean-Luc Mélenchon, meeting de Saint-Denis, 7 juin 2026)
Ce modèle, à l'entendre, n'a rien d'exclusif : il est présenté comme devant être complété par d'autres réalités, les reliefs, les forêts, les côtes et les aires culturelles. Les aires culturelles sont donc nommées comme une des réalités qui viennent informer le découpage, aux côtés des montagnes et des littoraux. Autrement dit, l'écorégion telle qu'elle est proposée n'oppose pas l'eau à la culture, elle range la culture parmi ses critères. On peut trouver la formule encore trop rapide, et souhaiter qu'elle soit précisée, c'est légitime ; mais l'accusation de sacrifier l'humain au physique vise une version caricaturale du projet, pas le projet tel qu'il s'énonce.
Reste l'argument de bon sens qui traverse l'objection : quand la carte de l'eau et la carte des cultures divergent, laquelle l'emporte ? Ma réponse est qu'elles n'ont pas à se départager, parce qu'elles ne servent pas la même fonction. Là où l'eau commande, c'est-à-dire pour décider des prélèvements, de la qualité, du partage entre amont et aval, l'échelle du bassin est la bonne, et une limite culturelle qui couperait un bassin en deux serait un handicap de gestion, exactement comme aujourd'hui une nappe partagée entre plusieurs régions se gère mal. Là où la langue, la mémoire et l'appartenance commandent, l'échelle culturelle est la bonne, et aucune ligne de crête n'a de titre à la contredire. Le tort serait de vouloir une seule carte ; la réponse n'est pas de choisir entre les deux, c'est de les faire coexister.
L'objection ajoute une note plus fine, qui mérite une réponse franche : comment défendre la reconnaissance du peuple corse ou des peuples d'outre-mer, et paraître dans le même mouvement indifférent à la Bretagne ou à l'Occitanie ? La contradiction n'est qu'apparente, et elle se dissout dès qu'on cesse de croire que l'écorégion prétend tout absorber.
Reconnaître une communauté historique relève de la représentation et de la culture ; confier l'eau à des circonscriptions de bassin relève de la prise en charge d'un commun physique. Ce sont deux gestes de nature différente, qui portent sur deux plans distincts, et rien n'empêche de les tenir ensemble, et je crois même que c'est la seule position cohérente : accorder aux appartenances vécues l'espace démocratique qui leur revient, et accorder à l'eau l'échelle physique qui la rend enfin pilotable. Le pluralisme territorial n'affaiblit ni l'un ni l'autre ; il refuse seulement de les confondre.
La culture ne s'oppose donc pas au bassin versant, sauf à supposer que l'un doive dévorer l'autre, ce que personne de sérieux ne propose. L'écorégion de l'eau range les aires culturelles parmi ses critères, et coexiste avec des échelles de représentation qui, elles, épousent les cohérences historiques. L'enjeu, me semble-t-il, tient moins à trancher entre l'eau et l'identité qu'à admettre qu'un territoire vit de plusieurs géographies à la fois. Reste alors la question que l'objection culturelle laisse dans l'ombre, et qui est peut-être la plus décisive : à qui profite le maintien des grandes régions actuelles, et qui aurait à perdre d'une décision de l'eau rendue au bassin ? C'est l'objet du texte suivant.