Un découpage ne se décrète pas d'en haut. Il se construit pas à pas, en partant de quelque chose de solide et en acceptant de revenir sur ses choix. Je pars de l'eau et montre ici, étape par étape, ce que cette manière de partir produit : d'abord une coupe brute, tenue à la seule logique des bassins, puis amendée à mesure qu'elle est confrontée à ce qu'elle prétend servir. Le nombre d'écorégions obtenu n'est pas un point de départ mais une conséquence, et reste ouvert à la discussion. Les requêtes, les scripts et les calculs qui produisent ces cartes sont renvoyés à des notes séparées, pour garder ici le fil du raisonnement.
L'eau, en France, est administrée depuis la loi du 16 décembre 1964 par sept grandes circonscriptions dont les limites n'ont pas bougé en soixante ans. Deux défauts s'y accumulent. Le premier est une disproportion démographique considérable : la plus peuplée de ces circonscriptions pèse plus de cinquante fois la moins peuplée, ce qui rend toute comparaison et toute solidarité difficiles. Le second est une inadaptation à la réalité physique : des territoires au comportement hydrologique semblable se trouvent répartis entre plusieurs bassins, quand des territoires très contrastés sont réunis dans un même ensemble.
Mon point de départ n'a pas été de dessiner une carte administrative améliorée, par le haut. Il a été de partir de l'eau elle-même, c'est-à-dire des lieux où l'eau se gère et se délibère concrètement : les bassins versants, et les assemblées que je voudrais y voir naître. Le pari est simple à énoncer : en partant de l'eau, des ensembles cohérents doivent émerger presque d'eux-mêmes. Reste à vérifier ce pari, et à en montrer les limites.
Un mot de méthode, avant d'entrer dans le détail. Il n'existe qu'un seul cycle de l'eau. Les distinctions parfois posées entre un « grand cycle » naturel et un « petit cycle » urbain sont des conventions de gestion, non des réalités physiques : ce qui est prélevé et rejeté en un point d'un bassin agit sur tout le reste du bassin. C'est cette continuité qui justifie de réunir dans une même enceinte celles et ceux que l'eau relie, par-delà les limites administratives qui les séparent.
La description hydrographique de la France est organisée en trois niveaux emboîtés : vingt-quatre régions hydrographiques, cent quatre-vingt-sept secteurs, mille cent quarante sous-secteurs. Ce sont les briques disponibles.
Le sous-secteur, le plus fin, m'a d'abord semblé le grain naturel d'une assemblée de bassin. À l'usage, mille cent quarante unités m'ont paru beaucoup trop nombreuses pour fonder des lieux de délibération praticables. Ce jugement est pratique, et je l'assume comme tel : il ne repose pas sur un seuil calculé, mais sur l'appréciation qu'un tel émiettement rendrait le dispositif ingérable. J'ai donc retenu le secteur hydrographique, cent quatre-vingt-sept unités, comme brique de travail : ni le grain trop grossier des agences actuelles, ni la fragmentation des sous-secteurs.
La première version du découpage n'a obéi qu'à une règle : regrouper les secteurs selon leur code hydrographique, celui qui les rattache à une région et à un fleuve. Rien d'autre à ce stade, ni la population, ni le climat, ni le relief. Je suivais l'eau qui descend, et rien de plus. Cette coupe initiale a produit un premier ensemble d'unités dont je ne connaissais pas encore le nombre, et dont ce nombre n'était pas le but.
Je livre cette étape telle qu'elle fut, car elle est instructive : une part de la logique de regroupement s'est faite au jugé, secteur par secteur, sans que je puisse toujours en donner après coup une justification stricte. Reconstruire cette justification fait partie du travail, et je l'entreprends honnêtement plutôt que de la maquiller.
Une coupe hydrographique n'a de valeur que confrontée à ce qu'elle prétend servir. J'ai donc éprouvé ce premier découpage à travers plusieurs regards, chacun révélant une qualité ou un défaut.
L'équilibre démographique, d'abord : l'écart de population entre unités s'était nettement resserré par rapport aux sept agences, sans jamais viser l'égalité, qui n'est pas l'objectif.
Le climat, ensuite. La classification de Köppen, dans sa version récente à haute résolution (Beck et al., 2023), sert à vérifier l'homogénéité climatique des unités. Mais le climat se déplace : les travaux du projet Explore2 (Strohmenger et al., 2024) indiquent qu'un réchauffement marqué pourrait faire reculer le tempéré océanique, de la plus grande partie du territoire aujourd'hui à une fraction faible d'ici la fin du siècle. Caler des frontières de l'eau sur celles du climat les condamnerait à vieillir. Le climat est donc un comparant, pas un principe de construction.
Les hydro-écorégions de l'INRAE (Wasson et al., 2002), la répartition des masses d'eau souterraines, le relief et la densité du réseau hydrographique ont fourni les autres regards. Chacun a soit validé la coupe, soit désigné un point à amender.
Les corrections sont venues au fil de ces confrontations, et je les décris dans l'ordre où elles se sont imposées.
L'arc méditerranéen a parlé le premier, par son climat : j'ai distingué un ensemble bas-rhodanien et provençal, dont la spécificité méditerranéenne ne se laissait pas fondre dans le couloir du Rhône.
La continuité géographique a exigé quelques retouches : réunir des fragments épars à leur ensemble le plus proche, et réaffecter un secteur du Rhône aval pour ne pas laisser une unité coupée en deux.
Le nommage, enfin : j'ai renoncé aux étiquettes en « côtiers », peu parlantes, au profit du cours d'eau qui structure chaque unité.
Deux cas résistent encore. Le premier est Paris et sa région : ramener la Seine centrale au seul cœur dense de l'agglomération produit une unité minuscule et surpeuplée, difficile à manier. Il faut sans doute lui donner l'assise des départements franciliens, et lui consacrer une étude à part. Le second tient à deux secteurs partagés entre deux ensembles, dont le traitement, scinder ou rattacher, reste un arbitrage assumé.
Je ne me suis pas arrêté à une seule coupe. J'ai construit et conservé plusieurs scénarios : les sept agences actuelles, comme référence ; des regroupements plus larges en une dizaine de grands ensembles ; le découpage fin issu des secteurs. Aucun de ces scénarios n'est meilleur en soi. Ils se jugent sur plusieurs critères tenus ensemble : la réduction de la disproportion démographique, la part de nappes coupées par les limites, l'homogénéité climatique, la cohérence écologique au regard des hydro-écorégions, le nombre d'unités réellement administrables, et le nombre de départements traversés.
C'est ce faisceau, et non un critère unique, qui départage. Le découpage fin réduit le plus fortement la disproportion et colle au plus près des bassins versants, au prix d'un nombre d'unités plus élevé. Le scénario que je retiens à ce stade en découle : vingt-trois écorégions. Ce nombre n'est pas fixé d'avance : la première coupe, strictement hydrographique, produit vingt-trois ensembles, et l'amendement qui distingue l'arc méditerranéen, imposé par le climat, en ajoute un. Vingt-quatre par accumulation d'arbitrages traçables, donc, assez pour équilibrer, assez peu pour rester lisibles. Le grain est désormais arrêté ; le découpage reste révisable si la discussion et les données l'exigent, mais le compte, lui, résulte de la démarche.
Le découpage retenu, sa carte et ses chiffres sont présentés dans les portraits des écorégions et dans la note la note de statistiques comparatives des zonages, où les populations sont recalculées à partir des populations légales de l'INSEE. Je les tiens pour un état de travail, revisable à mesure que la discussion et les données l'exigent.
Les assemblées de bassin s'inscrivent à l'intérieur des écorégions, sans jamais les chevaucher : chaque assemblée appartient à une seule écorégion. Construites depuis les secteurs hydrographiques, elles offrent l'échelle fine de la délibération, quand l'écorégion offre l'échelle large du pilotage de la ressource. Leur construction précise est détaillée dans une note dédiée.
Plusieurs points restent en suspens, et je préfère les nommer que les taire. La justification secteur par secteur de la première coupe demande à être reconstruite là où elle s'est faite au jugé. Le cas de Paris et de sa région appelle une étude propre. Le partage de certains massifs se tranche à la ligne de crête : les Vosges vont au Rhin et à l'Alsace pour leur versant est, à la Moselle et à la Meuse pour leur versant ouest, un partage que les limites départementales confirment et que les hydro-écorégions éclairent. Réintroduire ainsi un critère écologique dans un découpage parti de l'eau ne trahit pas la démarche : cela l'affine, sans rien céder de la justesse hydrologique. Enfin, aucune limite tracée sur une carte ne règle le sort des nappes souterraines, qui traversent tout découpage : la coordination entre unités voisines est une nécessité, pas une option. Une maille est un cadre de gestion, jamais une clôture.