Cadmium : un verrou politique et agricole

Le cadmium circule du sol à la nappe, et sa toxicité est établie de longue date : cette première partie du dossier en retrace le parcours. Reste la prise possible sur le métal, qui se joue non dans l'eau du robinet, où les dépassements sont rares, mais dans les engrais épandus sur les champs, où la réglementation française accuse un retard que ni l'argument technique ni l'argument économique ne justifient plus. Ce retard révèle un modèle agricole qui privatise ses gains et met en commun ses dégâts, comme pour les pesticides et les PFAS.

La réglementation : un décalage qui dure

Dans l'eau potable, la directive 2020/2184 fixe la limite de qualité du cadmium à 5 µg/L (arrêté du 30 décembre 2022), quand l'OMS retient 3 µg/L (0,003 mg/L). Mais les dépassements au robinet sont rares en France : le problème tient moins à l'eau qu'aux sols agricoles qui, par le cycle de l'eau, nourrissent une exposition alimentaire chronique. La surveillance porte donc sur l'eau là où elle est la moins en cause, et laisse passer le cadmium dans l'assiette.

Le vrai bras de fer se joue sur les engrais. Le règlement 2019/1009 plafonne, depuis le 16 juillet 2022, le cadmium à 60 mg par kilogramme de P₂O₅ pour les engrais marqués CE (réexamen attendu vers 40 mg/kg), tout en laissant les États adopter des seuils plus stricts. La France conserve pourtant 90 mg Cd/kg P₂O₅, soit 4,5 fois la valeur recommandée par l'ANSES (20 mg/kg) et 50 % au-dessus de la norme européenne, alors que quatre pays (Finlande, Hongrie, Slovaquie, Roumanie) appliquent déjà 20 mg/kg, le Danemark et la Suède aussi. L'ANSES recommande depuis 2019 les 20 mg/kg « dès que possible » et un flux limité à 2 g de cadmium par hectare et par an, position réaffirmée en mars 2026 dans une expertise confirmant la surexposition française.

Cette dérogation à 90 mg/kg ressemble, à mon sens, à un cas d'école d'accaparement réglementaire. Négociée à l'adoption du règlement 2019/1009 sous la pression de la FNSEA, des importateurs de phosphates et de considérations diplomatiques liées au Maroc (dont les gisements sédimentaires sont chargés en cadmium), elle tenait à un seul argument, la « sécurité d'approvisionnement ». Or, depuis février 2025, l'OCP marocain, premier fournisseur de la France, livre des engrais conformes à 20 mg/kg par décadmiation : l'argument économique a perdu son socle, mais le seuil n'a pas bougé.

L'obstruction s'est jouée au Parlement. La première proposition de loi (fin décembre 2025) visait l'interdiction des engrais cadmiés au 1ᵉʳ janvier 2027 ; adoptée en commission des affaires économiques début février 2026, elle n'a jamais été inscrite en séance, des parlementaires de plusieurs bords appuyés par la FNSEA ayant multiplié les manœuvres dilatoires, jusqu'à un amendement reportant l'interdiction à l'an 3027 (Voldoire, Le Canard enchaîné, nᵒ 5505, 13 mai 2026). Une seconde proposition (mi-avril 2026), dégressive et conforme à l'ANSES (40 mg/kg en 2027 puis 20 en 2030), a rallié une centaine de parlementaires, des médecins, des scientifiques et des pétitions de plus de cent mille signatures, mais a été reportée. Le gouvernement a annoncé en mars 2026 un décret plus lent encore (60 mg/kg en 2027, 40 en 2030, 20 « avant 2038 » sous réserve d'une « étude d'impact favorable ») : l'écart entre 2030 (loi) et « avant 2038 » (décret) mesure la distance entre l'urgence sanitaire et le temps de l'arrangement.

Cette lenteur joue contre la santé publique. Les sols français, chargés par des décennies d'engrais cadmiés, mettraient des décennies à s'épurer même après une interdiction immédiate ; selon l'INRAE, les apports actuels ne représentent qu'une part infime du stock total, mais, au rythme présent, ils pourraient en approcher 10 % dans un siècle. Chaque campagne d'épandage écrit ainsi, lentement, une dette sanitaire qui se réglera bien plus tard.

L'état de la contamination en France

Les données publiées par l'ANSES en mars 2026 sont sans ambiguïté : 47,6 % des adultes (18-60 ans) dépassent les valeurs de référence sanitaire, 36 % des enfants de moins de 3 ans la dose journalière tolérable, et l'imprégnation des adultes français vaut trois fois celle des Américains, deux fois celle des Italiens, quatre fois celle des enfants américains ou allemands. L'étude ESTEBAN (2014-2016, publiée en 2021) montre des niveaux en progression sur l'enquête ENNS de 2006-2007 : la contamination s'aggrave. L'alimentation pesant 98 % de l'exposition chez les non-fumeurs, et concernant des aliments de tous les jours (pains, riz, céréales, légumes, chocolat), l'éviter par ses seuls choix de consommation est presque impossible, ce qui déplace la responsabilité vers la source. La France est exposée pour deux raisons conjuguées : elle importe presque exclusivement des phosphates sédimentaires riches en cadmium, et s'est dotée d'un seuil plus permissif que ses voisins, deux choix, l'un commercial, l'autre politique, dont la population paie l'addition biologique.

Le cadmium, symptôme d'un modèle agricole

Le cadmium dans les engrais phosphatés n'a rien d'un accident : c'est le produit d'un choix de système. Le modèle productiviste d'après-guerre a enrichi les sols français en phosphore bien au-delà des besoins des cultures, environ 60 % du phosphore des sols provenant, selon l'INRAE, de l'utilisation passée et présente de ces engrais. L'INRAE a montré en 2026 que ces stocks permettraient de réduire fortement les apports sans chute majeure des rendements : surfertilisés depuis des décennies, les sols démentent l'argument d'une dépendance vitale, et l'usage des engrais a d'ailleurs été divisé par quatre depuis les années 1990 sans qu'ils cessent d'être excédentaires. Continuer d'épandre revient donc à ajouter du cadmium à un stock saturé. Ce qui tient n'est pas un besoin agronomique, mais l'inertie d'une filière d'importation, d'un conseil agricole tourné vers la vente d'intrants et d'un syndicat majoritaire épousant l'agriculture intensive. Le cadmium agit comme un révélateur : un modèle qui ne paie pas le coût réel de ses intrants finit par intoxiquer la population qu'il prétend nourrir. Le raisonnement vaut pour les mégabassines, l'atrazine ou les PFAS, tant le cadmium s'inscrit dans un schéma commun aux contaminations diffuses. Partout l'alerte précède la restriction de décennies, la persistance va de longue à quasi indéfinie, un lobbying est documenté, la dépollution retombe sur les collectivités et les habitants, l'exposition est massive (environ 50 % des Français pour le cadmium, 98 % de la nappe alsacienne pour l'atrazine, 69 % pour les PFAS), les bénéfices restent privés et les coûts mis en commun, et les décisions se prennent sans celles et ceux qui dépendent pourtant de ce commun ; le pollueur-payeur figure dans la loi, mais reste lettre morte. Le cadmium ajoute une nuance propre : contrairement aux PFAS ou à l'atrazine, molécules de synthèse, c'est un élément naturel, rendu toxique par sa concentration et sa dissémination via les engrais ; l'interdire n'aurait pas de sens, ce sont les pratiques qui le dispersent qu'il faudrait restreindre, et cette nuance déplace le débat du laboratoire vers le champ.

Ce que cela change pour la gestion de l'eau

Le cadmium n'est pas qu'un problème agricole ou sanitaire : c'est, à mes yeux, un problème de gestion de l'eau. Une fois épandu, le métal suit le parcours de l'eau, de la nappe au captage puis à l'eau brute de la station : ce cycle unique de l'eau relie le geste agricole au verre d'eau, comme pour les pesticides et les nitrates, avec cette circonstance aggravante que sa persistance dans les sols est quasi indéfinie et la dépollution territoriale hors d'atteinte.

L'urbanisme de l'eau part du cycle de l'eau pour organiser le territoire plutôt que de rattraper l'eau après coup : la protection des captages doit alors porter aussi sur les pratiques agricoles dans les aires d'alimentation, d'autant qu'en 2021, selon EauFrance, près de 20 % des quelque 33 000 captages d'eau potable n'avaient pas de protection conforme, et que le CESE (avis de 2026 sur les pollutions diffuses) proposait d'y interdire les intrants polluants. Tant que des engrais cadmiés y sont épandus, la contamination de l'eau brute est programmée d'avance, et le traitement en station par charbon actif ou membranes coûte cher sans rien régler à la source : c'est la gestion à la source appliquée à la qualité chimique. Le levier le plus structurel reste la transition agricole : l'agriculture biologique, qui exclut les engrais phosphatés de synthèse, présente, selon la méta-analyse de Barański et de ses collègues (British Journal of Nutrition, 2014), une teneur en cadmium inférieure en moyenne de 48 %. Protéger l'eau, c'est aussi protéger les sols, car un intrant contamine le sol, puis la nappe, puis l'eau potable, puis l'alimentation : rompre cet enchaînement suppose d'agir à la source.

Références

ANSES. Exposition au cadmium de la population française : résultats et recommandations. Mars 2026.

ANSES. Avis relatif à l'exposition alimentaire au cadmium (saisine 2015-SA-0140). Juin 2019.

Assemblée nationale. Rapport de la commission des affaires économiques sur la proposition de loi contre les contaminations au cadmium. Février 2026.

BARAŃSKI, M. et al. Higher antioxidant and lower cadmium concentrations in organically grown crops. British Journal of Nutrition, 2014, vol. 112, p. 794-811.

CESE. Lutter contre les pollutions diffuses pour préserver la biodiversité. Avis, mars 2026.

CGAAER et IGEDD. Effets prévisibles d'un abaissement de la teneur en cadmium des engrais et des boues. Mai 2026.

Directive (UE) 2020/2184 du 16 décembre 2020 relative à la qualité des eaux destinées à la consommation humaine. JOUE, L 435.

INRAE. « Peut-on se passer d'engrais phosphatés ? ». The Conversation France, 23 avril 2026.

Règlement (UE) 2019/1009 du 5 juin 2019 sur la mise à disposition des fertilisants UE. JOUE, L 170.

VOLDOIRE, Y. « Les parlementaires piqués au cadmium ». Le Canard enchaîné, nᵒ 5505, 13 mai 2026.

Voir aussi

Voir aussi * [Cadmium : un métal oublié, du sol à la nappe](/qualite-de-l-eau/cadmium-un-metal-oublie-du-sol-a-la-nappe) : la première partie du dossier, sources et toxicité * [PFAS : comprendre les polluants éternels](/qualite-de-l-eau/pfas-comprendre-les-polluants-eternels-et-construire-une-reponse-collective) * [Comprendre les métabolites de pesticides](/qualite-de-l-eau/comprendre-les-metabolites-de-pesticides) * [Pollueur-payeur](/glossaire/pollueur-payeur) * [Un seul cycle de l'eau](/comprendre/un-seul-cycle-de-l-eau) * [Urbanisme de l'eau](/eau-en-ville/urbanisme-de-l-eau) : la gestion de l'eau commence par la protection des sols * [Gestion à la source](/eau-en-ville/gestion-a-la-source-des-eaux-pluviales) : la filtration par les sols comme premier rempart