Des services écosystémiques aux contributions de la nature

Derrière les évaluations scientifiques de l'IPBES se joue une bataille de mots, sur la façon même de nommer ce que la nature apporte. Le débat semble d'abord technique et se révèle profondément politique, car nommer autrement, c'est déjà protéger autrement. Cette page en suit le fil, du rapport commun avec le GIEC à la critique de la marchandisation.

Le rapport commun avec le GIEC, et les fausses bonnes idées

Un épisode mérite d'ouvrir, parce qu'il éclaire une confusion fréquente. En 2020, pour la première fois, l'IPBES et le GIEC ont co-organisé un atelier commun sur les liens entre biodiversité et changement climatique, dont le rapport, coordonné par Hans-Otto Pörtner et Robert Scholes, a paru en 2021 (Pörtner et al., 2021). Ce document n'est pas une évaluation officielle, mais le compte rendu d'un atelier scientifique soutenu conjointement ; il n'engage pas formellement le GIEC. Sa portée n'en est pas moindre.

Son message central est que le climat et le vivant forment un seul système couplé, indissociable, et qu'agir sur l'un sans considérer l'autre expose à des contresens. Le rapport en donne des exemples précis. Il alerte notamment sur le fait que certaines mesures présentées comme climatiques peuvent nuire à la biodiversité : la plantation massive d'arbres en monocultures, ou la culture de plantes pour la bioénergie, peuvent appauvrir les milieux et concurrencer la production alimentaire, au lieu de restaurer des écosystèmes vivants (Pörtner et al., 2021). Planter des arbres n'équivaut pas à restaurer une forêt.

De là découle une mise en garde qui vaut aussi pour l'eau. Le rapport invite à distinguer les mesures qui servent réellement à la fois le climat et la biodiversité, comme restaurer les écosystèmes riches en carbone et en espèces, de celles qui affichent l'étiquette « solution fondée sur la nature » sans en tenir la promesse (Pörtner et al., 2021). Cette expression est aujourd'hui partout : elle recouvre le meilleur, la restauration de zones humides ou de mangroves, comme le plus discutable, des plantations industrielles vendues comme des puits de carbone. Le rapport commun fut l'une des premières voix scientifiques de ce rang à en demander un examen serré.

Pourquoi changer de mots

C'est ici que se noue le débat de vocabulaire. Le nom même de l'IPBES contient l'expression « services écosystémiques ». Ce terme, popularisé par l'Évaluation des écosystèmes pour le millénaire au début des années 2000, désigne tout ce que les écosystèmes rendent aux humains : épuration de l'eau, pollinisation, régulation des crues, stockage du carbone. Il a eu le mérite immense de rendre visible ce que la nature accomplit gratuitement, donc ce que sa destruction coûte.

Mais ce mérite a un revers. Parler de « services » range spontanément la nature du côté des biens et des prestations, donc de ce qui se compte, se tarife et, à la limite, se vend. Un collectif de chercheurs proche de l'IPBES, mené par l'écologue Sandra Díaz, l'a exprimé dans la revue Science en proposant de remplacer « services écosystémiques » par « contributions de la nature aux populations » (nature's contributions to people, NCP) (Díaz et al., 2018). Ils reprochent notamment à ce cadre l'exclusion progressive des sciences sociales et humaines au profit d'une lecture économique et instrumentale de la nature.

Le changement de mots vise à faire tenir davantage. Là où le « service » suggère une prestation mesurable et souvent monétisable, la « contribution » ouvre la porte à des valeurs que le marché ignore : les valeurs relationnelles, qui tiennent au lien entre les gens et la nature, à l'appartenance à un lieu, au soin (Pascual et al., 2017 ; IPBES, 2022b). La notion se veut aussi un concept-parapluie, capable d'accueillir les manières de dire des peuples autochtones, pour qui l'humain fait partie de la nature au lieu d'en être séparé (IPBES, 2022b). Le déplacement n'est donc pas cosmétique : il conteste l'idée que la valeur du vivant se ramènerait à ce qu'il rapporte.

L'Évaluation des diverses valeurs de 2022 a poussé cette analyse jusqu'à son constat le plus net. Elle établit que les décisions économiques et politiques ont massivement privilégié les valeurs marchandes et instrumentales, au détriment des valeurs non marchandes attachées aux contributions de la nature, comme la régulation du climat ou l'identité culturelle (IPBES, 2022b). Cette domination d'un « focus mondial sur les profits de court terme et la croissance économique » exclut le plus souvent les valeurs multiples de la nature des décisions (IPBES, 2022b, ma traduction). Le rapport ajoute un chiffre parlant : moins de 5 % des études de valorisation de la nature trouvent leur chemin jusqu'à la décision publique (IPBES, 2022b). La nature est donc valorisée trop étroitement, et ces valorisations étroites sont elles-mêmes peu utilisées ; la façon dont la nature est mise en valeur, conclut l'évaluation, est à la fois moteur de la crise et levier pour en sortir.

Quand la nature devient une marchandise

Ce constat de l'IPBES rejoint une critique plus ancienne, portée de longue date par des économistes hétérodoxes. Le cœur en est le soupçon que mettre un prix sur la nature revient à la transformer en marchandise, et à en perdre en route ce qui n'est pas monnayable.

L'exemple le plus discuté est celui des paiements pour services environnementaux, par lesquels un acteur en rémunère un autre pour qu'il préserve un service rendu par un écosystème, par exemple un exploitant d'eau potable qui paie des agriculteurs d'amont pour protéger une nappe. L'idée est séduisante, parfois efficace, mais deux chercheurs, Nicolás Kosoy et Esteve Corbera, en ont proposé une critique restée célèbre, « Payments for ecosystem services as commodity fetishism », soit « Les paiements pour services écosystémiques comme fétichisme de la marchandise » (Kosoy et Corbera, 2010). Reprenant une notion de Marx, ils soutiennent que réduire un écosystème à un service tarifé masque la complexité écologique du milieu, les valeurs non économiques qui s'y attachent et les rapports de pouvoir en jeu. Isolé du tout dont il fait partie pour recevoir un prix d'échange, le « service » devient une abstraction qui circule sur un marché mais a perdu le lien avec le vivant réel.

Ce débat ne se laisse pas caricaturer, car il est vif et non tranché. Les partisans y voient un moyen souple de financer la protection de la nature là où la réglementation seule échoue, et certains dispositifs ont donné des résultats. Leurs critiques répondent que la marchandisation, une fois enclenchée, tend à s'étendre à des pans toujours nouveaux de l'environnement. La même prudence vaut pour les « solutions fondées sur la nature ». Le concept est jugé flou, au point que l'UICN a publié une définition en 2016 puis une norme mondiale en 2020 pour tenter de le cadrer (UICN, 2016 ; UICN, 2020). Cet effort n'a pas dissipé les critiques : des organisations comme Global Witness ou la fondation Heinrich Böll documentent comment l'imprécision du terme permet à des acteurs, y compris de grands pollueurs, de l'employer pour verdir leur image ou justifier des compensations carbone au bénéfice écologique douteux (Global Witness, 2022 ; Heinrich Böll Stiftung, 2024). Là encore, restaurer une zone humide et planter une monoculture d'eucalyptus pour vendre des crédits carbone n'ont rien de comparable.

Deuxième page d'une série de trois. La première présente l'IPBES et ses évaluations, la troisième relie ce débat de mots à une pensée de l'eau comme commun.

Références

  • Díaz, S., Pascual, U., Stenseke, M. et al. (2018). Assessing nature's contributions to people. Science, 359 (6373), p. 270-272.
  • Global Witness (2022). "Nature-based solutions": using digital methods to investigate corporate greenwashing. Enquête publiée le 12 juillet 2022.
  • Heinrich Böll Stiftung (2024). The "nature-based solutions" trap. Publié le 24 janvier 2024.
  • IPBES (2022b). Methodological Assessment Report on the Diverse Values and Valuation of Nature (P. Balvanera, U. Pascual, M. Christie, B. Baptiste et D. González-Jiménez, dir.). Secrétariat de l'IPBES, Bonn. Résumé pour décideurs approuvé le 9 juillet 2022.
  • Kosoy, N. et Corbera, E. (2010). Payments for ecosystem services as commodity fetishism. Ecological Economics, 69 (6), p. 1228-1236.
  • Pascual, U., Balvanera, P., Díaz, S. et al. (2017). Valuing nature's contributions to people: the IPBES approach. Current Opinion in Environmental Sustainability, 26-27, p. 7-16.
  • Pörtner, H.-O., Scholes, R. J., Agard, J. et al. (2021). IPBES-IPCC co-sponsored workshop report on biodiversity and climate change. IPBES et IPCC.
  • UICN (2016). Résolution WCC-2016-Res-069 définissant les solutions fondées sur la nature, Congrès mondial de la nature, Hawaï.
  • UICN (2020). Global Standard for Nature-based Solutions. Union internationale pour la conservation de la nature, Gland.