En décembre 2024, un rapport approuvé par les États a établi une chose que l'hydrologie répète depuis longtemps : l'eau, la biodiversité, l'alimentation, la santé et le climat forment un seul système, et les traiter séparément fabrique les crises qu'on prétend résoudre. Ce rapport s'appelle l'évaluation Nexus de l'IPBES. Il donne un socle scientifique de premier rang à une idée simple : l'eau ne se gère pas en silo, elle se gère à l'échelle où elle circule, comme un commun du vivant.

Un rapport qui refuse de découper le vivant

L'IPBES est la plateforme intergouvernementale sur la biodiversité, une sorte de GIEC du vivant que je présente ailleurs, dans L'IPBES, le rapport oublié qui parle aussi de l'eau. Parmi ses évaluations, l'une nous concerne directement, celle qu'on appelle le « Nexus ». Son titre exact est le Résumé pour décideurs de l'évaluation thématique des interdépendances entre biodiversité, eau, alimentation et santé. Son résumé pour décideurs a été approuvé à la onzième plénière de l'IPBES, à Windhoek, en Namibie, en décembre 2024. Trois ans de travail, cent soixante-cinq expertes et experts de cinquante-sept pays, plus de six mille cinq cents références (IPBES, 2024).

Le mot « nexus » vient du latin et signifie le lien, l'entrelacement. L'évaluation définit l'approche par nexus comme une compréhension d'ensemble des interdépendances entre plusieurs éléments ou secteurs, qui vise à maximiser les synergies et à minimiser les arbitrages. Elle l'oppose frontalement aux approches en silo. Le préambule le dit sans détour :

« Nexus approaches are crucial because, despite the intertwined nature of the drivers and underlying causes of degradation of biodiversity, water, food, health and climate, decisions to address them are often taken in isolation, resulting in potential misalignment, unplanned trade-offs and/or unintended consequences. »

(IPBES, 2024, préambule du résumé pour décideurs.)

Traduit : les approches par nexus sont cruciales parce que, malgré la nature entremêlée des causes de dégradation de la biodiversité, de l'eau, de l'alimentation, de la santé et du climat, les décisions pour y répondre sont trop souvent prises isolément, ce qui produit des désajustements, des arbitrages non anticipés et des conséquences non voulues. C'est, mot pour mot, le procès du silo.

Cinq éléments, un seul système

L'évaluation retient cinq éléments interdépendants : la biodiversité, l'eau, l'alimentation, la santé et le changement climatique. Le titre n'en cite que quatre, mais le climat a été ajouté explicitement, parce qu'il interagit avec tous les autres et qu'il est un moteur direct de l'effondrement de la biodiversité (IPBES, 2024).

Ce qui compte pour nous, c'est la place de l'eau dans ce réseau. Elle n'y figure pas comme un tuyau isolé, mais comme une fonction qui dépend des quatre autres éléments et les conditionne. La perte de biodiversité réduit la disponibilité en eau et en dégrade la qualité ; l'agriculture pèse sur les prélèvements et les pollutions ; le climat redistribue la pluie et aggrave les sécheresses et les crues. Le premier message-clé de l'évaluation l'établit :

« Biodiversity is essential to our very existence, supporting our water and food supplies, our health and the stability of the climate. »

(IPBES, 2024, message-clé A1.)

La biodiversité est essentielle à notre existence même, elle soutient nos réserves d'eau et de nourriture, notre santé et la stabilité du climat. On ne peut pas dire plus clairement que l'eau ne se laisse pas isoler du vivant qui en dépend et dont elle dépend.

Le coût du silo, en chiffres

L'évaluation ne se contente pas de le dire, elle le chiffre. Les scénarios qui poursuivent un seul élément du nexus sans égard pour les autres produisent des arbitrages qui se paient (message-clé B1). Différer l'action a un prix : le coût de l'inaction sur la biodiversité doublerait s'il était repoussé de dix ans, et retarder l'action climatique ajouterait au moins cinq cents milliards de dollars par an (IPBES, 2024, corps du message-clé B1). À l'inverse, les scénarios qui misent sur les synergies entre les cinq éléments obtiennent de meilleurs résultats pour l'ensemble des grands objectifs mondiaux, dont les objectifs de développement durable (message-clé B3).

L'évaluation identifie soixante et onze options de réponse, regroupées en dix grandes catégories d'action, dont « intégrer la planification et la gouvernance ». Vingt-quatre de ces options, parmi lesquelles l'infrastructure verte urbaine et les solutions fondées sur la nature en ville, font chacune avancer plus de cinq objectifs de développement durable (IPBES, 2024, message-clé C1). Autrement dit, la gestion à la source des eaux pluviales et la désimperméabilisation ne servent pas que l'eau : elles servent la biodiversité, la santé et le climat en même temps. C'est la définition même d'une synergie.

La fragmentation institutionnelle, cause identifiée

Le message le plus politique de l'évaluation est celui qui vise la gouvernance. La fragmentation des institutions est nommée comme une cause directe des mauvais résultats, et l'intégration comme la condition de leur amélioration :

« Transforming current siloed modes of governance through more integrative, inclusive, equitable, accountable, coordinated and adaptive approaches enables successful implementation of response options [...] with benefits for people and nature now and into the future. »

(IPBES, 2024, message-clé D1.)

Transformer les modes de gouvernance actuels, cloisonnés, par des approches plus intégratives, inclusives, équitables, responsables, coordonnées et adaptatives permet de mettre en œuvre les réponses, pour le bénéfice des populations et de la nature. Ce n'est pas un slogan militant, c'est un texte négocié ligne à ligne entre scientifiques et représentants des États. Et il dit que le silo est le problème.

Ce que le nexus change pour l'eau

C'est ici que ce rapport rejoint tout ce que je défends sur ce site. L'eau, en France, est administrée par services étanches, comme je l'explique dans Un seul cycle de l'eau : l'eau potable d'un côté, l'assainissement de l'autre, les eaux pluviales dans un troisième tiroir, chacun avec son budget, ses agents, ses élus. L'évaluation Nexus donne à cette critique une caution scientifique intergouvernementale : ce n'est pas une lubie d'hydrologue, c'est un constat validé par les États du monde.

Trois conséquences, à mon sens.

D'abord, elle appuie une gestion à l'échelle du bassin versant, là où l'eau circule réellement, plutôt qu'à l'échelle des frontières administratives qui la découpent artificiellement. C'est le raisonnement que je développe dans Le bassin versant, unité naturelle de l'eau et dans le manifeste Éco-régions : et si la vraie région, c'était celle de l'eau ?. Le nexus ne prescrit pas un maillage administratif précis, il faut être honnête sur ce point : il décrit des interdépendances fonctionnelles. Mais il fournit le socle de justification du décloisonnement des échelles.

Ensuite, elle conforte l'eau comme fonction d'écosystèmes, pas comme marchandise. Si l'état de l'eau dépend de la biodiversité, du sol, du climat, alors la traiter comme un service qu'on tarife et qu'on délègue à un opérateur qui facture, c'est manquer l'essentiel. Le nexus donne du poids à l'idée d'une eau prise en charge comme commun du vivant.

Enfin, elle relie ce combat sur les échelles à un combat sur les mots. Car l'IPBES ne dit pas seulement quoi relier, elle engage aussi une manière de nommer ce que la nature apporte, qui refuse de la réduire à des prestations monnayables. C'est la querelle des services écosystémiques et des solutions fondées sur la nature, que j'aborde dans des fiches dédiées. Le fil est le même : la mise en silo et la mise en marché procèdent d'un seul mouvement, celui qui isole un fragment du vivant pour lui coller un prix ou une compétence sectorielle. Le nexus, en refusant de découper, refuse aussi de vendre par morceaux.

Une note de prudence

Deux précautions d'honnêteté. Le nombre exact d'options de réponse est soixante et onze, pas soixante-dix, même si certaines communications arrondissent. Et la version citée ici est l'édition approuvée du résumé pour décideurs (DOI 10.5281/zenodo.15082544, 2025) ; il en existe une version antérieure non éditée qu'il vaut mieux ne pas citer. Le nexus décrit des interdépendances écologiques réelles, il ne livre pas clés en main un plan de redécoupage territorial : c'est un socle de justification solide, pas une carte administrative.

Voir aussi

Références

  • IPBES (2024). Summary for Policymakers of the Thematic Assessment Report on the Interlinkages among Biodiversity, Water, Food and Health (Nexus Assessment). McElwee, P. D., Harrison, P. A., van Huysen, T. L. et al. (dir.). Secrétariat de l'IPBES, Bonn. DOI 10.5281/zenodo.15082544. Licence CC-BY-4.0.