On peut vouloir gérer l'eau à l'échelle des milieux et buter, aussitôt après, sur une question qu'on croit secondaire et qui décide de tout : sur quelles lignes tracer les contours ? J'ai entendu, dans le débat, trois réponses. J'ai voulu les instruire honnêtement, chiffres à l'appui, plutôt que de trancher à l'intuition. Ce texte les met carte contre carte.

La vraie question n'est pas « combien », c'est « sur quoi »

Quand on propose de redécouper la France pour mieux tenir le cycle de l'eau, la discussion glisse presque toujours vers un nombre. Faut-il huit unités, dix, douze, vingt-quatre ? Le chiffre rassure parce qu'il paraît neutre, réglable, affaire de curseur. Il masque pourtant la vraie décision, qui est en amont : sur quelle matière découpe-t-on ? Car selon la brique qu'on retient, le même nombre d'unités ne produit pas du tout la même carte, ni le même équilibre entre les territoires.

Deux briques s'offrent à nous. On peut additionner des départements entiers, sans jamais en couper aucun. Ou l'on peut suivre les bassins versants, ces territoires que l'eau dessine elle-même, quitte à ce qu'une frontière passe au milieu d'un département. Tout le débat tient dans ce choix de matière, et c'est lui qu'il faut regarder en face avant de discuter des comptes.

Trois réponses entendues dans le débat

Je les pose loyalement, chacune avec sa logique et sa raison d'être, avant de les mettre à l'épreuve.

S'en tenir à six grands bassins. C'est la solution de la continuité. Depuis la loi sur l'eau de 1964, la France gouverne son eau à partir de six grands bassins, plus la Corse. Ne toucher à rien, ou presque, c'est éviter toute désorganisation. La démarche a le mérite de la simplicité et du déjà-là.

Agréger des départements entiers. C'est la solution de l'acceptabilité. Le département, on le connaît, il porte nos plaques et nos habitudes, il fait tourner des services. Bâtir les écorégions en additionnant des départements entiers, à huit, dix, douze ou quinze unités selon le grain souhaité, ne bouscule aucun repère et ne coupe aucune administration en deux. La crainte de désorganiser est légitime, et cette voie y répond.

Découper sur les bassins versants. C'est la solution de la fidélité à l'eau. Elle prend pour ligne le territoire qu'une rivière et ses affluents drainent, la pente réelle de l'eau, dessinée par la géologie bien avant nos préfectures. Elle est moins confortable, parce qu'elle ne demande pas son avis au découpage administratif : elle le traverse quand l'eau le traverse. C'est le découpage en vingt-quatre écorégions que je défends sur ce site.

Ce que disent les chiffres

Les trois options ne se valent pas, et il ne faut pas s'en remettre à l'impression de carte pour en juger. J'ai reconstruit chacune sur la même matière hydrographique et mesuré, pour chacune, la population unité par unité. Le résultat est net.

Commençons par les six grands bassins. Cette maille, proche du découpage administratif de 1964, est tout simplement trop grossière. Elle reconduit exactement le défaut qu'on voulait corriger : des ensembles énormes et très inégaux. Aujourd'hui, entre le bassin le plus peuplé et la Corse, le rapport de population atteint un à cinquante-trois. Redécouper pour retomber sur six blocs de ce genre, ce serait faire beaucoup d'efforts pour ne rien changer.

Vient l'option des départements entiers. Là, une mécanique implacable se met en marche dès qu'on refuse de couper un département. À huit unités, le rapport de population grimpe à un à quarante-huit, avec une unité la plus peuplée à dix-sept millions et demi d'habitants. À dix unités, il monte encore, un à cinquante-trois, avec un plafond à dix-neuf millions. Même en descendant à douze ou quinze unités, un grain pourtant deux fois plus fin, on ne redescend qu'à un à trente-six, avec une unité toujours à près de treize millions. Le déséquilibre ne se résorbe jamais vraiment.

Face à cela, le découpage sur les bassins versants, à vingt-quatre unités contiguës, tient un rapport de un à dix-neuf, l'unité la plus peuplée plafonnant à six millions sept cent mille habitants. Deux fois et demie plus fin que l'option à dix départements, il est pourtant près de trois fois plus équilibré. Le plancher, lui, est partout le même, la Corse et ses habitants : la comparaison porte donc bien sur le plafond et sur l'équilibre, et non sur un artefact de méthode.

La carte ci-dessous permet de faire l'expérience soi-même. Le curseur passe du découpage en vingt-quatre sur les bassins à l'option des départements entiers, à huit, dix, douze ou quinze unités. On voit, en direct, le déséquilibre gonfler dès qu'on bascule sur les départements.

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Pourquoi le département fait exploser le déséquilibre

Ce n'est pas un accident de calcul, c'est une conséquence structurelle, et elle mérite qu'on l'explique. Dès qu'on s'interdit de couper un département, on ne peut plus détacher l'agglomération parisienne du reste du bassin de la Seine. L'Île-de-France reste soudée à ses voisines, et le bloc qui en résulte pèse de dix-sept à dix-neuf millions d'habitants selon le compte. Aucune finesse de découpage ne le desserre tant qu'on garde le département entier, parce que c'est le département lui-même qui rattache la métropole à son bassin.

Il y a un second prix, plus discret. Pour garder des départements entiers tout en tenant la contiguïté des unités, il faut recoller de force des blocs que l'eau sépare. Des territoires nettement méditerranéens se retrouvent rattachés à la vallée du Rhône ou à la Garonne, faute de mieux. Chacun de ces recollages coupe un bassin ou en marie deux qui n'ont rien à faire ensemble. Le tracé cesse alors de dire quoi que ce soit de l'eau : il redevient une carte administrative repeinte, exactement ce que la réforme prétendait dépasser.

Quitte à changer, changer pour de vrai

Je tire de tout cela une conviction que je ne cache pas. Si l'on ouvre le chantier d'un redécoupage, autant l'ouvrir vraiment. Une réforme qui coûte l'effort d'un redécoupage et qui, au bout, recopie l'ancien monde administratif, c'est le pire des deux mondes : la fatigue du changement sans le bénéfice.

Il faut se rappeler d'où vient le département. Il a été taillé en 1790, pensé pour qu'on puisse rejoindre le chef-lieu en une journée de cheval, afin d'administrer des hommes, lever l'impôt et rendre la justice. C'est un quadrillage du pouvoir, pas une carte de la nature. L'eau ne l'a jamais lu : une nappe s'étend sous trois départements, un fleuve en sépare deux qu'on croyait unis. Découper l'eau sur les départements, c'est garder les vieilles lignes et les repeindre.

Une écorégion bâtie sur l'eau accepte, oui, de couper parfois un département. Ce n'est pas un accroc, c'est la preuve qu'on a enfin pris l'eau au sérieux. Couper un département n'a jamais empêché une rivière de couler. Garder le département entier, lui, empêche de gérer la rivière.

Ni régionalisme, ni repli sur le clocher

Deux craintes symétriques montent dès qu'on parle de nouvelles lignes, et il faut les désamorcer, parce qu'elles reposent l'une et l'autre sur un malentendu.

La première est celle du régionalisme. À redessiner la carte, ne va-t-on pas dissoudre l'Alsace, la Bretagne, le pays qu'on porte en soi ? Non. Une écorégion est un outil pour agir sur l'environnement, pas un certificat d'appartenance. Nos identités ne logent pas dans un périmètre de gestion de l'eau : elles vivent dans une langue, une histoire, des paysages, un attachement qui ne se décrète ni ne s'efface sur une carte. Le découpage de l'eau ne prend rien à ce que nous sommes ; il nous donne seulement une prise commune sur ce dont nous dépendons.

La seconde crainte est inverse, celle du localisme : découper si fin qu'on se replierait sur son ruisseau en perdant de vue la solidarité d'ensemble. C'est justement pourquoi le bon découpage n'est pas une maille unique, mais un emboîtement d'échelles. Le grand bassin tient la solidarité et les arbitrages entre territoires riches et pauvres en eau ; le sous-bassin décide au plus près de la rivière. Le vingt-quatre n'enferme personne dans son bassin : il loge chaque décision à l'étage où elle se prend le mieux.

L'échelle où l'on peut encore agir

Car il faut se souvenir de ce que l'on cherche. On ne redécoupe pas pour le plaisir des lignes. On cherche l'échelle où l'on peut encore faire quelque chose face au dérèglement du climat et à l'effondrement du vivant. Cette échelle n'est pas celle du pouvoir de 1790. C'est celle des milieux, celle où l'eau, le sol et le vivant fonctionnent réellement, donc celle où nos décisions ont une prise.

Voilà pourquoi, entre six, huit, dix, douze et vingt-quatre, je tiens le vingt-quatre sur les bassins. Non par goût de la rupture, mais parce que c'est la seule brique qui nous mette à la bonne distance de ce qui nous fait vivre. Quitte à changer, il faut changer là où c'est vrai, sur la ligne de l'eau.

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