Dans le manifeste de la série, j'ai promis un billet dédié au régionalisme, et le voici. C'est l'objection que je prends le plus au sérieux, parce qu'elle ne porte pas sur un chiffre ou sur une ligne de partage des eaux, mais sur un risque politique réel : en redessinant la France sur ses bassins, ne va-t-on pas réveiller les identités régionales, et livrer une carte prête à l'emploi à ceux qui rêvent d'un pays de peuples enracinés ? Je réponds franchement. Le risque existe. Il ne se conjure pas en se taisant, mais en nommant bien les choses.
Partons de ce qu'est, exactement, une écorégion. C'est un territoire fait pour gérer le vivant, l'eau, les sols, l'air, la biodiversité, à l'échelle où ils circulent. Ce n'est pas une patrie, ce n'est pas un blason, ce n'est pas un certificat d'appartenance. On y a sa place parce qu'on y habite, parce qu'on y boit l'eau et qu'on vit le long de la même rivière, pas par le sang, pas par la langue, pas par l'ancienneté d'un nom de famille dans le pays.
Cette distinction n'est pas un détail de vocabulaire, c'est le cœur de tout. Qui participe à l'assemblée de bassin ? Toute personne qui vit là, quelle que soit son origine, du seul fait qu'elle réside sur le territoire et dépend de son eau. Jamais l'enfant du pays contre le nouvel arrivant, jamais l'autochtone contre l'installé. L'appartenance à une écorégion est ouverte, résidentielle, non ethnique. C'est la première et la plus solide de toutes les protections contre la dérive identitaire : on n'y entre pas par le lignage, on y entre par le robinet.
Et l'écorégion ne reçoit aucune compétence sur la culture, la langue, l'identité. Elle gouverne le cycle de l'eau et l'écologie, elle n'administre pas un peuple. Ce refus, je veux l'inscrire noir sur blanc, parce qu'il coupe court net à toute tentation de faire de la carte des bassins une carte de nations. Nos unités sont des périmètres de gestion du vivant, pas des foyers de peuples.
On me dira : mais l'Alsace, la Bretagne, le Pays basque, l'Occitanie, la Savoie, tout cela existe, tout cela compte, et vous n'allez pas les effacer d'un trait de bassin versant. Bien sûr que non. Et c'est même l'inverse de ce que je propose.
Les identités régionales sont vivaces, et je n'ai aucune envie de les nier. Mais elles ne logent pas dans un périmètre de gestion de l'eau. Elles vivent dans une culture, une histoire, une langue, une cuisine, des paysages, un attachement, une mémoire, tout un tissu de vécu que nulle carte administrative n'a jamais créé et que nulle carte administrative ne peut effacer. La Bretagne n'est pas née d'un tracé de préfecture, et elle ne mourra pas d'un tracé de bassin. Ces identités sont ailleurs, dans le sensible et dans le long cours, hors de portée de la ligne que je dessine sur l'eau.
Il faut le dire avec force, parce que c'est vrai et parce que c'est rassurant : redécouper pour l'eau ne menace aucune de ces identités. On ne dissout pas la Bretagne en gérant mieux ses rivières. On ne supprime pas l'Alsace en confiant la nappe rhénane à une assemblée d'habitants. Le pluralisme territorial, cette richesse de la France faite de mille pays qui se racontent, ne se joue pas à l'échelle où l'on décide d'une station d'épuration ou d'un débit réservé. Les deux plans coexistent sans se gêner : le vécu culturel d'un côté, la gestion du vivant de l'autre. Ma carte ne touche qu'au second.
Je serais malhonnête de m'arrêter là, sur une note rassurante, car le risque est réel et je m'étais promis de le nommer. Le voici, sans détour.
Quand on descend à un grain fin de découpage, sur des bases hydrographiques, on tombe forcément sur des unités qui coïncident avec des territoires vécus et nommés. L'unité de l'est ressemble à l'Alsace, telle autre à la Bretagne, telle autre à la Provence. C'est mécanique : plus on épouse finement les milieux, plus on retrouve des ensembles que l'histoire a chargés de sens. Et ces noms sont chargés, aujourd'hui plus que jamais, à un moment où la demande d'identité régionale est haute.
Le danger n'est pas symétrique, et c'est ce qui le rend sérieux. Le vocabulaire de l'enracinement, du terroir, de la communauté alignée sur son sol, est un terrain que l'extrême droite laboure activement. Elle a appris à greffer sur des critères d'apparence naturelle, la géologie, le climat, le paysage, des critères d'identité, la langue, la culture, le supposé peuple d'origine, jusqu'à faire croire qu'une frontière écologique fonde aussi une communauté ethnique. Une carte de gauche qui nommerait ses unités du nom des vieilles provinces, sur une base présentée comme naturelle, entrerait, qu'elle le veuille ou non, dans cet espace-là. Elle offrirait un cadeau à qui n'attend que ça : la caution d'un découpage prétendument scientifique pour parler de peuples enracinés.
Voilà le risque, dit clairement, sans dramatiser mais sans le minimiser. Reste à savoir comment on l'évite. Et là, il y a des réponses concrètes.
La première protection, la plus visible, est une règle de nommage. Une écorégion s'appelle par son eau, jamais par son peuple. On ne nomme pas l'unité de l'est « Alsace », on la nomme Rhin supérieur. On ne baptise pas une unité du nom d'un terroir chargé d'histoire, on la baptise du nom de la rivière qui la tient.
Cette règle peut sembler lourde, presque pointilleuse. Elle est en réalité le pare-feu numéro un. On ne peut pas être accusé de naturaliser un peuple si la carte ne porte que des noms de rivières. Le nom hydronymique tient à distance le drapeau identitaire : il dit gestion et non appartenance, eau et non sang. Là où « Alsace » convoque une histoire, une langue, un supposé caractère, « Rhin supérieur » ne convoque qu'un bassin et ses habitants, qui qu'ils soient. Le nom fait une partie du travail politique à lui seul.
Et je veux être précis sur ce que cela n'enlève pas. Prenons justement l'est. L'unité Rhin supérieur coïncide, de fait, avec ce que le vécu appelle l'Alsace, et cette coïncidence a du bon : elle rend à ce territoire une prise sur son eau et son cadre de vie, plus proche des bassins de vie qu'un grand ensemble éloigné et technocratique. Les habitants y gagnent du concret, de la proximité, une main sur leur ressource. Simplement, on leur donne cette prise réelle sans leur vendre une identité de plus, sans agiter de bannière. Le bénéfice vient de la substance, une écorégion cohérente et proche des gens, pas du nom. On sépare la chose de son nom, et c'est précisément cette séparation qui désamorce la récupération.
Le nommage ne suffit pas seul, il s'accompagne de trois autres règles que je tiens fermement.
Je referme sur la seule phrase qu'il faut retenir, et sur celle qu'il ne faut jamais prononcer. Ne jamais laisser dire que la carte « rend aux régions leur identité ». Toujours dire, à la place : la carte donne à chaque territoire les moyens de gouverner son eau. On ne libère pas des peuples, on organise une compétence.
Dès qu'on parle « d'âme bretonne » ou « d'identité alsacienne » à propos d'un découpage de l'eau, on quitte le terrain qu'on maîtrise pour celui que d'autres maîtrisent mieux, et on a déjà perdu. Le pluralisme territorial français, ces identités qui font la richesse du pays, n'a pas besoin de ma carte pour vivre, et n'a rien à craindre d'elle. Il vit dans la culture, l'histoire, l'attachement. Ma carte, elle, ne parle que d'eau. C'est en tenant fermement cette distinction, la gestion d'un côté, l'âme de l'autre, qu'on redécoupe pour le vivant sans exacerber quoi que ce soit.
Ce billet complète la réponse sur les compétences, où j'explique ce que deviennent les transports, les lycées et l'aide économique des régions actuelles. Pour l'ensemble de la démarche, ses scénarios écartés et les objections que je me fais à moi-même, voir la note d'entrée de la série.