Depuis la loi sur l'eau du 16 décembre 1964, la France gouverne son eau à partir de six grands bassins, plus la Corse, chacun confié à une agence. Ce découpage a une vertu, il suit à peu près le sens de l'écoulement plutôt que les frontières administratives héritées. Il a aussi une limite que l'on mesure vite dès qu'on regarde les chiffres : ces circonscriptions sont énormes et très inégales. Le bassin Seine-Normandie réunit près de dix-neuf millions d'habitants, celui de la Corse un peu plus de trois cent mille, un rapport de un à cinquante-trois (population des communes rattachées, ADMIN EXPRESS 2026 de l'IGN). À l'intérieur d'un tel ensemble, l'eau d'un plateau calcaire, d'une nappe profonde et d'un fleuve de plaine se retrouve gérée sous une même enseigne, alors que rien, dans le fonctionnement des milieux, ne les rassemble.

De là une question que je crois mal posée dans le débat public, et que je voudrais reprendre calmement : si l'on voulait redessiner le territoire pour mieux tenir le cycle de l'eau, sur quelles lignes le découperait-on, et à quelle taille ? La réponse n'est pas donnée d'avance par la nature. Elle mêle des faits physiques, qui bornent le raisonnable, et des choix politiques, qui tranchent ce que les faits laissent ouvert.

Quatre objets qu'il faut tenir séparés

Avant d'ouvrir la carte, il faut se garder d'une confusion, car quatre objets différents se cachent derrière un vocabulaire commun. J'y ai consacré un article à part, je n'en rappelle ici que l'essentiel. L'hydro-écorégion est une carte du milieu, elle classe les cours d'eau par leur fonctionnement, à partir de la géologie, du relief et du climat ; les hydrologues du Cemagref en ont défini vingt-deux grandes unités pour l'Hexagone (Wasson, Chandesris, Pella et Blanc, Cemagref, 2002). Le bassin versant est une réalité physique, le territoire qu'une rivière et ses affluents drainent. Le grand bassin des agences est une circonscription administrative, celle de 1964. La biorégion, enfin, est un horizon politique, l'idée d'habiter et de décider ensemble à l'échelle d'un milieu. La première décrit, la deuxième s'observe, la troisième organise, la dernière engage. Les confondre, c'est prêter le flanc à la caricature du grand redécoupage technocratique, et fausser d'entrée le débat.

Les données du problème

Ce qui a changé, et qui rend la question sérieuse plutôt que rêveuse, c'est que l'on dispose aujourd'hui de données publiques, gratuites et vérifiables pour poser le problème avec rigueur, sans s'en remettre à une intuition de carte. Je les mobilise ici comme le ferait un article scientifique dans sa partie matérielle, en disant ce que chacune apporte.

Pour l'écoulement, le référentiel hydrographique BD Carthage puis BD TOPAGE (IGN, Office français de la biodiversité et Sandre) fournit les bassins versants, du plus grand jusqu'aux six mille cent quatre-vingt-dix petits bassins topographiques, et les régions et secteurs hydrographiques emboîtés. Pour le milieu, les hydro-écorégions de Wasson. Pour la ressource cachée, les six cent trente-neuf masses d'eau souterraines de la directive cadre (Sandre et Bureau de recherches géologiques et minières), qui rappellent que les nappes ignorent les lignes de crête. Pour le poids humain, la population communale de l'IGN, qui permet de mesurer l'équilibre d'un découpage. Pour le climat, enfin, la classification de Köppen-Geiger dans sa version récente à un kilomètre (Beck et al., Scientific Data, 2023), qui montre que sous une dominante tempérée océanique se cachent des marges méditerranéennes, continentales et montagnardes aux régimes d'eau très différents.

Deux faits ressortent de ces données, et je les pose ici parce qu'ils commandent tout le reste. Le premier tient à la population : la seule région hydrographique de la Seine en amont de Paris réunit déjà plus de douze millions d'habitants, si bien qu'aucun découpage de surface ne rendra l'agglomération parisienne comparable aux autres ensembles, à moins de la découper elle-même, ce qu'aucune logique de l'eau ne justifie. Le second tient aux nappes : près d'une masse d'eau souterraine sur cinq s'étend sous au moins deux des bassins actuels, et la nappe de l'Albien du Bassin parisien sous quatre, ce qui interdit d'espérer un découpage qui les contiendrait toutes.

Ce que je propose de faire

Plutôt que de trancher d'emblée, je vais examiner tour à tour plusieurs démarches, chacune cohérente avec elle-même, et chacune avec son prix : transformer l'existant sans redessiner, redécouper le pays sur l'eau en unités plus équilibrées, penser des biorégions qui concilient l'eau, le relief et les lieux de vie, ou encore caler le découpage sur des départements entiers pour ne désorganiser aucun service. Je dirai ensuite laquelle a ma préférence et pourquoi, sans prétendre clore le débat, et je consacrerai une dernière note à retourner contre ma propre proposition les objections que je lui connais. La maille de l'eau est un choix, il gagne à être fait les yeux ouverts sur ce que les données permettent et sur ce qu'elles refusent.

Explorer les cartes

Toutes ces démarches se regardent mieux qu'elles ne se racontent. J'ai mis en ligne une petite collection de cartes interactives, sans prétention, adossée à la base de données que j'ai constituée : les vingt-quatre écorégions et leur population, les assemblées de bassin, les nappes souterraines à cogérer, le climat, et un comparateur qui met côte à côte les sept bassins de 1964 et le découpage proposé.

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Commençons par la carte des vingt-quatre écorégions et de leur population. Chaque contour est un candidat au découpage de l'eau ; sa couleur dit son poids d'habitants, et l'inégalité que le texte évoque se lit d'un coup d'œil.

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Puis le comparateur, qui met côte à côte les sept bassins de 1964 et le découpage proposé. C'est l'outil le plus parlant pour juger si l'on rééquilibre vraiment, ou si l'on déplace seulement les lignes.

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Trois entrées pour commencer : les vingt-quatre écorégions et leur population, le climat qui se cache sous la dominante tempérée, et le comparateur des sept bassins de 1964 face au découpage proposé.

Aller plus loin dans la série

Cette porte d'entrée ouvre sur quelques textes qui reprennent chaque point plus lentement.

Et pour un portrait plus incarné de ces territoires, Le portrait des 24 écorégions.