On parle beaucoup de découper l'eau autrement, plus rarement de ce que ces territoires contiennent vraiment. J'ai voulu tirer le portrait des vingt-quatre écorégions telles que je les propose, non pas à coups de tableaux, mais en quelques traits qui disent qui y vit, comment on s'y regroupe et pourquoi la ressource ne se gère pas de la même façon d'une écorégion à l'autre. Ce portrait ne sert qu'une chose : gérer l'eau au plus près des lieux où l'on vit. Jamais à dessiner des appartenances.

D'une écorégion à l'autre, un rapport de un à dix-neuf

La première chose qui saute aux yeux, quand on range les vingt-quatre écorégions par leur population, c'est leur inégalité. La plus peuplée réunit près de dix-neuf fois plus d'habitantes et d'habitants que la moins peuplée (population communale IGN 2023, agrégée par écorégion). Le chiffre impressionne, et il pourrait décourager : comment mettre sur un même plan un territoire de grande métropole et une écorégion de moyenne montagne à faible densité ?

La carte ci-dessous donne à voir cette inégalité d'un coup d'œil : chaque contour est une écorégion, sa couleur dit son poids d'habitants. On y parcourt les vingt-quatre unités une à une, population et nombre de communes à l'appui, la double lecture dont parle ce texte se manipule ici directement.

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Mais ce rapport de un à dix-neuf, il faut aussitôt le nuancer, sinon on lui fait dire plus qu'il ne dit. Car la population brute ne raconte qu'une moitié de l'histoire. L'autre moitié tient au nombre de communes : une écorégion peu peuplée peut compter énormément de petites communes rurales, et une écorégion très peuplée en compter assez peu mais très denses. Quand on regarde les deux ensemble, l'écart se resserre nettement. Ce ne sont pas les mêmes territoires selon qu'on les pèse en habitants ou qu'on les compte en communes, et c'est précisément cette double lecture qui rend le découpage gérable, là où le seul poids démographique le ferait paraître impossible.

Trois France de l'eau

De cette double lecture ressortent, en simplifiant, trois familles d'écorégions, trois manières d'habiter l'eau.

Il y a d'abord une France urbaine, celle des grandes aires d'attraction, où beaucoup de monde se concentre sur peu de sol (aires d'attraction des villes, INSEE, 2020). L'enjeu de l'eau y est celui de la ville dense : imperméabilisation, ruissellement, pluie à évacuer ou, mieux, à retenir à la source ; une eau potable à sécuriser pour des millions de personnes ; des rejets à traiter en masse. La décision y engage de gros volumes et de gros équipements.

Il y a ensuite une France périurbaine, celle des couronnes qui s'étalent autour des villes, mi-lotissements mi-campagne. C'est peut-être là que l'eau se joue le plus discrètement et le plus mal : chaque nouvelle parcelle imperméabilisée déplace un peu de ruissellement vers l'aval, chaque extension grignote une zone qui infiltrait la pluie. L'enjeu y est celui du sol qu'on artificialise sans toujours le voir.

Il y a enfin une France rurale, celle des bassins de vie qui s'organisent autour d'un bourg et de ses services (bassins de vie, INSEE, 2022). Peu d'habitants, beaucoup de communes, de longs réseaux à entretenir pour peu d'usagers, une ressource souvent abondante mais fragile, et des milieux, rivières et zones humides, qui rendent à l'aval des services que l'amont ne facture jamais. L'enjeu y est celui de la solidarité : ces territoires entretiennent une eau dont profitent, plus bas, des territoires bien plus peuplés.

Aucune de ces trois France ne se gère comme les autres, et c'est un argument pour découper au plus près plutôt que de tout noyer dans de vastes circonscriptions qui les mélangent.

Un pays tourné vers la mer

Autre trait de ce portrait, qu'on sous-estime en regardant une carte de l'intérieur : la France est un pays maritime. Sur les vingt-quatre écorégions, quinze touchent la mer, d'une façon ou d'une autre. La majorité, donc. Cela veut dire que la question de l'eau y rejoint presque partout celle du littoral : estuaires où le fleuve rencontre la marée, nappes côtières menacées de salinisation, qualité des eaux de baignade et des eaux conchylicoles, tempêtes et submersions. Une écorégion littorale porte, en plus du cycle continental de l'eau, tout ce que la mer ajoute et menace. Le découpage doit en tenir compte, au lieu de traiter le trait de côte comme une simple bordure de carte.

La montagne, qui structure tout

Reste un dernier trait, sans doute le plus déterminant : la montagne. Elle ne se contente pas d'occuper quelques écorégions, elle organise le portrait tout entier. C'est en montagne que naissent les grands fleuves, que se stockent la neige puis l'eau qu'elle relâche au printemps, que se trouvent les têtes de bassin d'où tout part. Les écorégions de montagne sont peu peuplées, mais elles commandent l'eau de celles, très peuplées, qui s'étendent en aval. Un massif alpin ou pyrénéen, un plateau granitique du Massif central, ce sont des châteaux d'eau. Les ignorer parce qu'on y compte peu d'habitants, ce serait oublier d'où vient l'eau des autres. La montagne rappelle, mieux que tout, que le poids démographique est un mauvais guide unique : ce qui compte pour l'eau, c'est aussi la position dans le cycle.

Ce que ce portrait sert, et ce qu'il ne sert pas

Je tiens à le dire clairement, parce que le sujet s'y prête aux malentendus. Ce portrait des vingt-quatre écorégions ne dessine pas des identités, des appartenances ni des frontières culturelles. Il ne fonde aucun régionalisme, aucune revendication d'entre-soi, aucune ligne sur laquelle se replier. Une écorégion, ici, n'est qu'un contour de gestion de l'eau, choisi parce qu'il colle mieux au fonctionnement des milieux et aux lieux de vie que les grands bassins figés depuis 1964. Elle n'a pas vocation à devenir un drapeau.

Ce qu'il sert, en revanche, est simple et il me tient à cœur : gérer l'eau au plus près de celles et ceux qu'elle concerne. Rapprocher la décision du ruisseau, du parking qui ruisselle, de la nappe qu'on protège ou qu'on épuise. Rendre visible la solidarité de l'amont vers l'aval, de la montagne vers la plaine, du rural qui entretient vers l'urbain qui consomme. C'est cela, et cela seul, que le portrait des écorégions cherche à rendre possible. La géographie de l'eau au service des habitantes et des habitants, pas l'inverse.

Sources

  • INSEE, Aires d'attraction des villes 2020 (zonage en vigueur).
  • INSEE, Bassins de vie 2022.
  • IGN, ADMIN EXPRESS, population communale 2023, agrégée par écorégion.

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