Deux textes récents, ici même, ont relancé le débat. Une tribune du 2 juillet, « Pour faire face à la crise écologique globale, créons des éco-régions », propose de redéfinir les tâches des régions et de les redécouper sur des cohérences écologiques, bassins versants et massifs en tête. Une réponse du 10 juillet, « Éco-régions et démocratie », s'en inquiète : la planification écologique n'obligerait pas à redessiner les régions, et il ne faudrait pas confondre le territoire de gestion d'un bien commun et celui du pouvoir politique. Je suis hydrologue, et je vais prendre parti, parce que sur ce point je ne partage pas la prudence qu'on nous conseille.
Un mot d'abord pour situer. L'idée n'est pas neuve, et c'est sa force. Gérer l'eau à l'échelle où elle circule est un acquis ancien : les agences de bassin datent de 1964, les hydro-écorégions de 2002, la pensée biorégionale des années 1970. Des hydrologues, des chercheurs, des acteurs de terrain la travaillent depuis des années, et j'en suis. Ce que je défends n'est pas une lubie récente, c'est un travail de fond qui arrive à maturité.
On me conseille, comme le fait le second billet, de ne pas toucher aux régions et de me contenter de renforcer les agences. Je crois l'inverse. Nos régions actuelles ne sont pas des évidences tombées du ciel. Elles sont le produit d'une réforme récente, celle de 2015, taillée pour l'attractivité et la compétitivité, sans cohérence écologique et souvent sans cohérence historique. Le Grand Est, les Hauts-de-France, une Occitanie étirée de l'Aveyron aux Pyrénées ne tiennent aucun milieu, aucun cycle, aucun vivant. Elles gèrent des lycées, des trains, du développement économique, mais elles ne parlent ni à un fleuve ni à ceux qui vivent le long.
Posons donc la question franchement. Entre une région administrative née en 2015 et un bassin qui structure l'eau, le sol et la vie depuis toujours, laquelle mérite d'être la maille de notre organisation écologique ? Pour moi la réponse est nette : faisons de l'écorégion la vraie région, celle qui épouse le vivant. Ses compétences qui n'ont rien d'écologique, les transports, la formation, l'aide économique, peuvent redescendre au département et aux communes, ou remonter à l'État selon leur juste échelle. Ce n'est pas empiler une strate de plus, c'est refonder la région sur ce qui la fait tenir, et je détaille cet horizon politique de l'écorégion dans un texte à part.
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Et l'on n'a besoin ni de tout inventer ni de tout raser d'un coup, c'est ce qui rend la chose réaliste. Le noyau existe déjà. Nous avons des agences de l'eau : transformons-les en agences du cycle de l'eau, rendons-leur les moyens et le pouvoir qu'on leur reprend chaque année, et surtout leur indépendance, affranchies de la tutelle des préfets et tenues à l'écart des lobbys, pour qu'elles ne répondent qu'au bassin. Créons partout, à une échelle fine, des assemblées de bassin versant, obligatoires et maîtresses de l'eau de leur territoire. Là où siègent aujourd'hui des commissions locales de l'eau, timides et facultatives, ces assemblées d'habitantes et d'habitants du bassin prennent le relais sur un tout autre principe : leurs membres sont tirés au sort dans leur totalité, sans élus ni représentants d'intérêts à la table, et elles arbitrent au plus près du terrain les conflits d'usage de l'eau. Nous avons enfin une ingénierie et des services de l'eau trop souvent livrés au privé : ramenons-les au public, en régie, partout, parce que l'eau est un commun du vivant et non une marchandise, pour que l'écorégion conçoive, construise, exploite et entretienne elle-même. Et donnons à ces décisions une force réelle par un critère de conformité, pour qu'aucun territoire ne puisse être moins-disant que le cap commun. Voilà un noyau d'écorégion politique obtenu à moindre frais, à partir de ce qui est déjà là. Le reste, l'élargissement des compétences et la refonte de la carte régionale, prendra le temps qu'il faudra. On commence par l'eau parce qu'on peut commencer tout de suite.
Reste la crainte, légitime, que redessiner réveille les régionalismes ou dissolve la Bretagne, l'Alsace, le Pays basque. Je la prends assez au sérieux pour lui consacrer un texte à part. L'essentiel tient en peu de mots : une écorégion est un territoire pour gérer le vivant, pas un certificat d'appartenance. On y a sa place parce qu'on y habite, pas par le sang ni par la langue. Les identités régionales, elles, ne logent pas dans un périmètre de gestion, elles vivent dans une culture, une histoire, un attachement que nulle carte administrative n'efface. Nommer l'unité de l'est Rhin supérieur plutôt qu'Alsace, c'est précisément tenir la chose à distance du drapeau. J'y reviens en détail dans un billet dédié au régionalisme.
L'hydro-écorégion est une carte du milieu : les hydrologues du Cemagref (Wasson et al., 2002) ont classé les cours d'eau de l'Hexagone selon leur fonctionnement, à partir de la géologie, du relief et du climat, en vingt-deux grandes unités de niveau 1. Le bassin versant est le territoire qu'une rivière et ses affluents drainent, une réalité physique qu'on lit sur le relief. Le grand bassin, celui des agences de l'eau, est une circonscription administrative héritée de 1964. La biorégion, enfin, est un horizon politique, l'idée d'habiter et de décider ensemble à l'échelle d'un milieu de vie. L'écorégion que je défends en est la traduction, née de l'eau mais assumée comme région à part entière.
C'est ici que mon métier sert à quelque chose, parce qu'on peut trancher sur des données publiques plutôt que sur une intuition de carte.
Le découpage de 1964 a suivi le sens de l'écoulement, mais ses circonscriptions sont énormes et très inégales. Le bassin Seine-Normandie réunit près de dix-neuf millions d'habitants, la Corse un peu plus de trois cent mille, un rapport de un à cinquante-trois. En regroupant les régions hydrographiques en unités d'un poids plus comparable, sans jamais couper un fleuve, on obtient vingt-quatre éco-régions contiguës, chacune nommée par la rivière qui la tient, et le rapport tombe à un à dix-neuf.
Le piège serait de céder, par souci d'acceptabilité, à la tentation d'agréger des départements entiers. J'ai fait le calcul : tenir le département entier fait remonter le déséquilibre à un à trente-six, voire un à cinquante-trois, parce qu'on ne peut plus détacher l'agglomération parisienne du bassin de la Seine, et que la contiguïté ne s'obtient qu'en recollant de force des bassins que l'eau sépare. Le département a été taillé en 1790 pour administrer des personnes, pas pour suivre l'eau. On peut comparer les découpages, carte contre carte, dans la critique des scénarios à dix, douze ou vingt-quatre.
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Deux limites, que je pose d'emblée. L'agglomération parisienne pèse à elle seule plus de douze millions d'habitants, et aucun découpage de surface ne la rendra comparable aux autres. Et près d'une masse d'eau souterraine sur cinq s'étend sous plusieurs bassins : aucune ligne de surface ne les contiendra. Il faudra, quel que soit le tracé, des instruments de cogestion pour ces ressources partagées.
Ces assemblées de bassin, je les veux au plus près des rivières, à une échelle plus fine que les instances actuelles. Mais une région de l'eau ne vaut pas que par sa délibération, elle vaut aussi par sa solidarité, parce que l'eau lie l'amont et l'aval, le territoire riche en eau et celui qui en manque. Ce que l'amont protège, l'aval le boit. Ce qu'une nappe partagée fournit, plusieurs territoires en vivent. Une écorégion, ce n'est pas chacun derrière sa rivière, c'est une chaîne de solidarités obligées, qu'il faut organiser, financer et garantir. C'est même là que le bassin bat la région administrative : il rend la solidarité lisible, parce qu'il la rend physique.
Cette solidarité a besoin d'un garant national. Je le vois dans un haut-commissariat à l'eau, qui tient le cap commun et la péréquation entre les bassins riches et les bassins pauvres en eau, adossé à un haut conseil scientifique indépendant. Un garant, pas une tutelle : il fixe l'ambition et répartit les moyens, il ne reprend pas d'une main le pouvoir qu'on vient de rendre aux bassins.
Reste la commune, dont je ne veux surtout pas rogner la libre administration. Le partage est simple : la protection de la ressource se décide au bassin, là où elle a un sens, tandis que l'exploitation du service, l'eau au robinet et l'assainissement, reste à la commune qui l'administre librement. Le bassin fixe un cliquet, un niveau d'exigence qu'on ne peut que dépasser, et la priorité aux besoins vitaux ; la commune fait le reste comme elle l'entend. On protège en commun sans déposséder personne.
On objectera que l'eau n'est qu'un sujet parmi d'autres. C'est faux, parce que l'eau les traverse tous. L'eau douce est l'une des neuf limites planétaires, et l'une de celles que nous avons déjà franchies (Richardson et al., 2023). Gérer un bassin, c'est agir sur un des grands équilibres de la planète, et par l'eau on touche les autres : les flux d'azote et de phosphore, qui finissent dans les rivières et les nappes ; l'usage des sols, qu'il faut désimperméabiliser et renaturer ; la biodiversité, dont la part aquatique, zones humides, ripisylves, poissons migrateurs, se joue le long de la trame bleue. L'écorégion porte, avec l'eau, tout ce que l'eau commande, et c'est immense.
La planification écologique ne se satisfait pas de renforcer des institutions à la marge. Elle demande de choisir la bonne maille, et d'y mettre le pouvoir, les moyens et la démocratie. Cette maille, pour l'eau et pour le vivant qu'elle irrigue, c'est le bassin. Faisons-en la vraie région. Le reste, les identités, le sort des compétences actuelles, le chemin de la transition, se traite ensuite, et je m'y attelle article après article. La démarche, les scénarios écartés et les objections que je me fais à moi-même sont en accès libre dans la note d'entrée de la série.