On aime bien tracer des lignes. La côte en est une, belle et nette sur les cartes : d'un côté la terre, de l'autre la mer. Sauf que l'eau, elle, ne connaît pas cette frontière. Tout ce qui tombe sur un bassin versant, ruisselle, s'infiltre, rejoint une rivière et finit à la mer. Et elle y arrive chargée de tout ce que le bassin lui a confié en chemin. Gérer l'eau douce en s'arrêtant à l'embouchure, c'est gérer le problème jusqu'au point précis où il cesse d'être le nôtre pour devenir celui d'en face. C'est exactement le contraire d'une gestion par le cycle.
Regardons ce qui traverse ce trait de côte sans lui demander la permission.
L'azote et le phosphore. Lessivés des champs, rejetés par les stations d'épuration, ils descendent les fleuves et nourrissent l'eutrophisation du littoral. Marées vertes, herbiers qui disparaissent, eau qui étouffe. Ce n'est pas un hasard si l'état des eaux côtières recule : en 2025, à peine plus de la moitié des masses d'eau côtières françaises sont en bon état, dix points de moins qu'il y a six ans. Ce qui pourrit la côte a souvent poussé dans le bassin.
Les bactéries et les virus. Rejets d'eaux usées, débordements de réseaux quand il pleut trop, ruissellement urbain qui rince les rues : tout cela finit à la mer et déclasse les eaux de baignade, ferme les zones de pêche à pied et menace les parcs à huîtres. La qualité de l'assiette d'huîtres de décembre se joue dans le bassin, en amont, toute l'année.
Le sable. Les plages sont nourries par les sédiments que les fleuves charrient. Barrages, extractions, sols bétonnés : tout cela retient en amont ce qui manque en aval. Une partie de l'érosion des côtes, c'est du sable prisonnier dans le bassin. Encore un problème d'eau douce qui se paie les pieds dans l'eau salée.
Le sel qui remonte. Quand on pompe trop dans les nappes proches de la mer, l'eau salée s'invite dans l'aquifère et le gâte. On appelle ça le biseau salin. C'est l'intrusion la plus littérale de la mer dans notre réserve d'eau douce, et elle se règle en amont, en levant le pied sur les prélèvements.
Les gens qui se baignent et ceux qui vivent de la mer. Baigneurs, pêcheurs à pied, ostréiculteurs, pêcheurs : tous dépendent de la qualité de l'eau qui leur arrive du bassin. Ils sont les créanciers de l'amont.
Le littoral n'est pas un désert administratif, au contraire. La directive européenne sur l'eau range déjà, parmi les objets de la gestion de bassin, une bande côtière d'un mille marin et les estuaires. Une autre directive, celle sur le milieu marin, s'occupe du large. Le pays est découpé en quatre grandes façades maritimes, chacune avec sa stratégie. La loi de 2021 sur le climat a créé tout un régime pour les communes qui voient leur côte reculer : cartes du recul à trente et à cent ans, droit d'acheter les terrains menacés. Et un établissement public rachète patiemment le rivage pour le rendre sauvage, avec l'idée d'en préserver un bon tiers pour de bon.
Chaque brique existe donc. Ce qui manque, ce n'est pas une brique de plus. C'est la couture. Personne ne tient à la fois le haut du bassin, là où naissent les nutriments et le sable retenu, et le bas, là où la côte encaisse. La compétence qui protège les milieux aquatiques est aussi celle qui défend la côte contre la mer, mais elle est éclatée entre intercommunalités, sans échelle de bassin cohérente jusqu'au rivage. Le recul de la côte est traité par les communes, alors que ses causes se trouvent dans tout le bassin. On a mille bons outils et aucune main pour les relier de la source à la mer.
L'idée n'est pourtant pas neuve. Dès le début des années deux mille, l'Europe a posé le principe d'une gestion qui regarde la terre et la mer d'un seul tenant, comme un même territoire. C'est de bon sens : un versant, deux milieux, une seule décision.
La bonne échelle pour tenir cette couture, c'est celle du bassin versant, jusqu'à son terme. Une gestion de l'eau organisée sur le bassin doit assumer sa part littorale comme le prolongement naturel de sa mission : la qualité et la quantité de l'eau qu'elle rend à la mer, et le sort des usages de l'aval, la baignade et les coquillages. Elle est comptable de son aval. Et sur le recul du trait de côte, elle est l'échelle qui manque pour relier les causes, dispersées dans le bassin, aux effets, concentrés sur quelques communes.
Reste à ne pas se tromper de porte. Gérer le cycle de l'eau jusqu'à la mer ne veut pas dire partir gouverner le large. Le milieu marin, la pêche, l'éolien en mer, les aires marines protégées, tout cela a déjà ses cadres et ses acteurs. La gestion de bassin s'arrête où finit le cycle de l'eau douce et son interface directe avec la côte. Là, elle se coordonne avec la stratégie de la façade maritime : elle garantit la qualité de l'eau qui descend, la façade porte les enjeux du grand bleu.
C'est une éthique simple, et elle tient en une phrase. Une gestion de l'eau digne de ce nom ne dit pas « la mer est à nous ». Elle dit : « l'eau que nous rendons à la mer, nous en répondons ». Le trait de côte n'est pas une frontière. C'est une couture. À nous de la tenir.