Pourquoi l'IPBES compte pour une pensée de l'eau comme commun

Ces débats sur les valeurs et les mots peuvent sembler lointains ; ils concernent pourtant l'eau au plus près. Ils la concernent de deux façons, l'une de fond, l'autre de vocabulaire, et ce sont ces deux versants qui font de l'IPBES une lecture utile à qui pense l'eau autrement qu'en bien marchand.

Le versant du fond : l'eau ne s'isole pas

Sur le fond, l'Évaluation Nexus de 2024 apporte un cadre précieux, parce qu'elle refuse de traiter l'eau à part. Elle examine la biodiversité, l'eau, l'alimentation, la santé et le climat comme un ensemble d'enjeux profondément interconnectés, qui s'intensifient mutuellement lorsqu'ils sont traités séparément et gagnent à être abordés ensemble (IPBES, 2024a). Cette manière de voir prolonge, à l'échelle mondiale, ce que l'hydrologie enseigne à l'échelle d'un bassin : l'eau ne se laisse pas isoler du sol qui la filtre, du vivant qui en dépend et du climat qui la redistribue. Elle rejoint aussi le fait qu'il n'existe qu'un seul cycle de l'eau, indivisible, que les découpages administratifs et sectoriels fragmentent artificiellement. Un rapport de ce rang, adopté par les États, qui installe l'eau au centre d'un réseau de dépendances plutôt que dans une case, donne du poids scientifique à une gestion pensée par systèmes plutôt que par tuyaux.

Le détail de cette évaluation Nexus, ce qu'elle démontre et ce qu'elle propose pour l'eau, est examiné à part, dans Le nexus : l'eau ne se gère pas en silo. Il suffit de retenir ici qu'elle fournit à une pensée de l'eau comme commun son assise scientifique la plus récente sur le refus du cloisonnement.

Le versant du vocabulaire : « qui décide » plutôt que « combien ça vaut »

Sur le vocabulaire, la bataille menée au sein de l'IPBES autour des « services » et des « valeurs » recoupe très exactement celle qui traverse la pensée de l'eau. Dire que l'eau rend des « services » que le marché peut tarifer, ou reconnaître qu'elle est un commun dont dépend une communauté et dont celle-ci se donne les règles, ce ne sont pas deux façons neutres de parler de la même chose. La première glisse vers l'instrument de marché, le paiement, la compensation, la délégation à un opérateur qui facture. La seconde ramène la question au « qui décide » plutôt qu'au « combien ça vaut ». Quand l'IPBES établit que la domination des valeurs marchandes appauvrit le rapport au vivant et nourrit la crise (IPBES, 2022b), elle fournit, sans le viser, un argument à celles et ceux qui veulent soustraire l'eau à la logique du prix pour la rendre à la délibération collective.

C'est en cela que la Plateforme me semble mériter d'être mieux connue des habitantes et des habitants attachés à l'eau. Elle n'est ni un mouvement militant ni une autorité qui déciderait à leur place, seulement un lieu où le meilleur de la connaissance disponible se met d'accord, laborieusement, sur ce qui est su du vivant. Mais ce qu'elle en dit, du refus de tout réduire à un service marchand jusqu'à l'appel à penser l'eau, la nourriture et le climat ensemble, éloigne des instruments de marché et rapproche d'une prise en charge démocratique de la ressource. Le travail patient de définition mené au sein de l'IPBES sur les valeurs de la nature ne tranche évidemment pas, à lui seul, le débat français sur l'eau ; mais il en éclaire les termes, et c'est déjà beaucoup.

Cette page clôt une série de trois. La première présente l'IPBES et ses évaluations, la deuxième suit le glissement des services écosystémiques aux contributions de la nature et la critique de la marchandisation.

Références

  • IPBES (2022b). Methodological Assessment Report on the Diverse Values and Valuation of Nature. Secrétariat de l'IPBES, Bonn. Résumé pour décideurs approuvé le 9 juillet 2022.
  • IPBES (2024a). Assessment Report on the Interlinkages among Biodiversity, Water, Food and Health (dite « Nexus Assessment »). Secrétariat de l'IPBES, Bonn. Résumé pour décideurs approuvé en décembre 2024.

Voir aussi

Voir aussi (glossaire) - [L'eau comme commun](/glossaire/l-eau-comme-commun) : penser l'eau autrement qu'en bien marchand - [Biodiversité](/glossaire/biodiversite) : le vivant lié à l'eau