Trois mots circulent pour désigner la même chose, et ils ne disent pas la même chose. Changement climatique, réchauffement climatique, dérèglement climatique s'emploient tantôt comme des synonymes, tantôt comme des positions. Le premier est le terme des institutions scientifiques, mesuré et englobant ; le deuxième nomme une grandeur précise, la hausse des températures, au risque de la réduire à cela ; le troisième, propre au français, insiste sur la perturbation et l'instabilité. Choisir entre eux, c'est prendre position sur ce qu'il importe de faire entendre, et le contexte de l'eau rend ce choix moins anodin qu'il n'y paraît.
Le terme de référence dans la littérature scientifique et dans les institutions est changement climatique, traduction de l'anglais climate change. Le GIEC le définit comme une modification de l'état du climat identifiable par des changements de la moyenne ou de la variabilité de ses propriétés, persistant sur une longue période, typiquement des décennies ou davantage.
« A change in the state of the climate that can be identified by changes in the mean and/or the variability of its properties and that persists for an extended period, typically decades or longer. » Le réchauffement climatique, traduction de global warming, désigne quant à lui quelque chose de plus étroit et de plus précis, une grandeur mesurable.
« The estimated increase in global mean surface temperature (GMST) averaged over a 30-year period, or the 30-year period centered on a particular year or decade, expressed relative to pre-industrial levels unless otherwise specified. » Les deux mots ne sont donc pas interchangeables. Le réchauffement est une composante du changement, la hausse de la température moyenne de surface ; le changement recouvre en plus la modification de la variabilité, des régimes de précipitation, du niveau des mers et de la fréquence des extrêmes. Dire « réchauffement » revient à mettre en avant une moyenne qui monte, ce qui est exact mais partiel, et qui laisse dans l'ombre l'instabilité et les événements extrêmes, précisément ce qui touche le plus directement les systèmes de l'eau.
Le français dispose d'un troisième mot, sans équivalent institutionnel direct en anglais, le dérèglement climatique. Il n'a pas de définition normalisée par le GIEC et relève d'un usage à la fois de vulgarisation scientifique et militant. Il déplace l'accent du niveau moyen vers l'instabilité, et suggère une origine humaine, un ordre climatique qui se dérègle sous l'effet de nos activités.
La controverse tient à ce qu'un même phénomène peut se nommer de manière plus ou moins alarmante, et que ce choix a des effets. L'épisode le plus documenté est un mémo confidentiel rédigé en 2002 par le consultant républicain Frank Luntz pour l'administration Bush, révélé par l'Environmental Working Group et rapporté par The Guardian le 4 mars 2003. Luntz y recommandait d'abandonner global warming au profit de climate change, jugé moins effrayant.
« "Climate change" is less frightening than "global warming". As one focus group participant noted, climate change "sounds like you're going from Pittsburgh to Fort Lauderdale". » Il faut ici lever une confusion fréquente. Ce mémo ne signifie pas que changement climatique serait une invention de la communication politique. L'expression figure dans la littérature scientifique dès les années 1950 et 1960, une revue intitulée Climatic Change est lancée en 1977, et le GIEC lui-même, créé en 1988, porte le terme dans son nom. Ce que montre l'épisode Luntz, c'est autre chose, que le choix entre deux termes également corrects peut être orienté pour atténuer la perception d'un même fait.
Cette intuition a été mise à l'épreuve. Schuldt, Konrath et Schwarz (2011) ont observé qu'aux États-Unis la formulation retenue dans une enquête modifie le taux d'adhésion à la réalité du phénomène.
Reste le fond du débat, qui n'est pas seulement affaire de sondages. Changement prête le flanc à la critique d'être trop tiède, comme si le climat se contentait de passer d'un état à un autre ; réchauffement est partiel, en réduisant à une moyenne de température ce qui est aussi une affaire de variabilité et d'extrêmes ; dérèglement est moins consensuel et absent du vocabulaire international, au risque de paraître militant. Chaque terme a sa justesse et sa faille, et aucun n'est neutre.
En France, le terme s'est imposé dans deux sphères distinctes qui ne s'y réfèrent pas pour les mêmes raisons.
Du côté du grand public et des associations, dérèglement climatique est de loin le terme favori. Un sondage réalisé en 2023 par Thomas Wagner (Bon Pote) auprès de plus de 13 000 répondants sur Instagram donne 68 % de préférence à dérèglement contre les deux autres termes (Wagner, 2023). Les grandes associations environnementales françaises, Greenpeace, WWF France, le Réseau Action Climat, l'emploient systématiquement dans leurs communications. La Convention citoyenne pour le climat (2019-2020) a travaillé sous ce vocabulaire, et le gouvernement qui en a tiré la loi du 22 août 2021 a retenu dérèglement climatique dans l'intitulé officiel : Loi n° 2021-1104 portant lutte contre le dérèglement climatique et renforcement de la résilience face à ses effets. L'ironie de la situation tient à ce que, quelques mois plus tôt, le Haut Conseil pour le Climat avait explicitement demandé au gouvernement de ne pas retenir ce terme.
Du côté des institutions scientifiques et des organismes de conseil, la position est inverse. Dans son avis de février 2021 sur le projet de loi, le Haut Conseil pour le Climat a formulé une objection de fond.
« le terme "dérèglement climatique", qui suggère que le climat aurait été "réglé", n'est quant à lui pas ou peu utilisé dans le contexte international et académique » ; « Les termes "changement climatique" ou "réchauffement climatique dû à l'influence humaine et ses conséquences" sont retenus par le GIEC. » Le gouvernement a ignoré cet avis. La loi a été promulguée avec dérèglement climatique dans son titre, sans que le HCC revienne sur ce point.
Le glossaire Géoconfluences (ENS Lyon), de son côté, préfère dérèglement climatique à réchauffement pour une raison différente : le terme insiste sur le fait que le changement ne se limite pas à la hausse des températures mais affecte aussi les régimes de précipitation, les saisons, la fréquence des extrêmes (Géoconfluences, 2018, mis à jour 2024). Cette justification-là est strictement scientifique, et elle ne contredit pas le GIEC, elle déplace l'accent.
L'objection que formule le HCC est celle qui retient le plus. Dire que le climat « se dérègle » implique qu'il était autrefois « réglé », à la façon d'un thermostat ou d'une horloge susceptible d'être perturbé. Or le climat terrestre n'a jamais été stable : les glaciations, les épisodes chauds du Crétacé, les oscillations du Quaternaire montrent une variabilité permanente sur les longues durées. Pris au pied de la lettre, dérèglement dirait donc quelque chose de faux sur l'état naturel du climat.
Deux réponses à cette objection sont possibles. La première consiste à préciser l'échelle de temps : dérèglement ne vaut que rapporté à la relative stabilité de l'Holocène, les 10 000 dernières années dans lesquelles nos sociétés se sont construites, nos infrastructures dimensionnées, nos cycles agricoles calés. Ce qui se dérègle n'est pas le climat en soi mais l'enveloppe de variabilité sur laquelle repose la civilisation industrielle. L'argument est solide, mais il suppose une précaution contextuelle que le mot seul ne porte pas, et qu'il faut donc expliciter à chaque emploi.
La deuxième réponse consiste à accepter que le mot est une métaphore, et que les métaphores ne sont pas des définitions. Changement est aussi une métaphore, et une assez molle : elle dit qu'un état succède à un autre, sans préciser ni la vitesse, ni l'ampleur, ni l'origine humaine de la transition. Réchauffement est la métaphore la plus précise, mais aussi la plus réductrice. Dérèglement a l'avantage de signaler l'instabilité et de suggérer une cause anthropique, même si son image sous-jacente (le mécanisme qui déraille) reste philosophiquement discutable.
Ce qui retient de conclure, c'est que la critique du HCC pointe quelque chose de réel dans l'usage courant. Beaucoup comprennent dérèglement comme la perturbation d'un « bon équilibre naturel » primitif, confusion qui peut alimenter une vision naïve d'une nature stable à restaurer. Ce n'est pas le sens qu'il faudrait lui donner. Mais c'est le sens que le mot risque de porter dans une communication non précautionneuse, et c'est précisément là que réside la difficulté.
Pour l'instant, nous employons changement climatique dans ces pages, parce que c'est le terme des institutions scientifiques, précisément défini, et qu'il n'est pas souhaitable de créer de confusion entre notre propos et celui du GIEC. Réchauffement climatique est réservé aux contextes où il faut désigner précisément la hausse des températures moyennes. La question du dérèglement reste ouverte : les arguments pour (insister sur l'instabilité et les extrêmes, signaler l'origine anthropique, rejoindre le vocabulaire militant et associatif français) sont réels, mais l'objection sémantique mérite d'être mieux résolue qu'en la reléguant à une note de bas de page.
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