Le développement durable est devenu le langage officiel de l'écologie, celui des sommets, des rapports et des stratégies d'entreprise. La formule paraît irréprochable, préserver pour les générations futures, concilier économie, social et environnement. Elle garde pourtant intact le mot « développement », et avec lui l'idée de croissance, en lui accolant un adjectif rassurant. Ce dossier remonte à l'origine du terme, expose la discussion qui l'accompagne depuis quarante ans, puis dit quel mot est retenu et pourquoi.
L'expression naît d'un rapport devenu une référence, Notre avenir à tous (Our Common Future), remis en 1987 par la Commission mondiale sur l'environnement et le développement, présidée par Gro Harlem Brundtland, alors Première ministre de Norvège. C'est la définition dite de Brundtland, aujourd'hui la plus citée.
« Le développement durable est un mode de développement qui répond aux besoins des générations présentes sans compromettre la capacité des générations futures de répondre aux leurs. » La version originale dit sustainable development is development that meets the needs of the present without compromising the ability of future generations to meet their own needs. Le rapport ajoute deux précisions souvent oubliées, la priorité accordée aux besoins essentiels des populations les plus démunies, et l'existence de limites que l'état des techniques et de l'organisation sociale impose à ce que l'environnement peut fournir. Le concept s'est ensuite structuré autour de trois piliers, économique, social et environnemental, censés se soutenir mutuellement.
Cette architecture a trouvé son aboutissement institutionnel en septembre 2015, quand les États membres des Nations unies ont adopté l'Agenda 2030 et ses dix-sept Objectifs de développement durable, déclinés en cent soixante-neuf cibles, qui relient la lutte contre la pauvreté et la protection de la planète dans un même programme. En trois décennies, une définition tenant en une phrase est ainsi devenue un cadre mondial, doté d'objectifs chiffrés et d'indicateurs de suivi.
La critique la plus vive vise le cœur même de la formule. Pour Serge Latouche, économiste et l'un des principaux penseurs de la décroissance, associer « développement » et « durable » revient à juxtaposer deux termes incompatibles.
« Il s'agit à la fois d'un pléonasme au niveau de la définition et d'un oxymore au niveau du contenu. Pléonasme, puisque le développement est déjà une self-sustaining growth ("croissance durable par elle-même") pour Rostow. Oxymore, puisque le développement n'est ni durable ni soutenable. » L'argument, développé dès son article « L'imposture du développement durable ou les habits neufs du développement » (Mondes en développement, 2003), tient en une idée, l'adjectif « durable » sauve le mot « développement », donc la croissance, en lui donnant un visage acceptable. Le terme dépolitiserait ainsi l'enjeu, en laissant croire qu'une croissance continue serait compatible avec un monde fini, et permettrait le verdissement des logiques marchandes sans en changer le principe.
Cette objection ne se réduit pas à une querelle de mots, elle prend appui sur une lecture physique de l'économie. Nicholas Georgescu-Roegen, dans The Entropy Law and the Economic Process (1971), avait fondé cette lecture sur la loi de l'entropie, tout processus de production dégrade irréversiblement des ressources de basse entropie en déchets dispersés, de sorte qu'une expansion indéfinie de la production dans un monde fini se heurte à une limite qui n'est pas seulement économique mais thermodynamique. C'est de ce socle que se réclame une partie du courant de la décroissance quand il refuse de croire qu'un adjectif suffise à rendre « durable » une trajectoire de croissance continue.
Jean Gadrey, économiste, porte une critique voisine du côté de la croissance verte, dans Adieu à la croissance. Bien vivre dans un monde solidaire (2010). Il tient la croissance verte, celle qui promet de découpler la production de son empreinte écologique, pour une « utopie scientiste », et plaide pour une économie de la post-croissance qui vise le mieux-être plutôt que le plus-avoir, tout en maintenant plein-emploi et protection sociale.
Ces critiques ne partent pas toutes du même point. Latouche récuse l'idée même de développement ; Gadrey en garde l'ambition sociale mais rompt avec la croissance quantitative. Elles se rejoignent sur un constat, tant que le mot central reste « développement » entendu comme croissance, l'adjectif ne fait que colorer la trajectoire sans en modifier le cap.
À cette lecture répond un argument inverse, qu'il faut prendre au sérieux. Le développement durable a fourni un langage commun là où il n'y en avait pas, un cadre partagé entre États, collectivités et acteurs économiques, et il a permis d'inscrire des engagements dans des textes et des indicateurs de suivi, ce que les Objectifs de développement durable illustrent. Un cadre imparfait mais opérant vaudrait mieux que l'absence de cadre, et la formule aurait fait entrer les questions écologiques dans des enceintes qui les ignoraient.
Le débat traverse d'ailleurs le camp de celles et ceux qui prennent le concept au sérieux, à travers la distinction entre soutenabilité faible et soutenabilité forte. La soutenabilité faible suppose que le capital naturel détruit peut être compensé par du capital produit par l'humain, tandis que la soutenabilité forte, dans la lignée de l'économiste Herman Daly, tient une partie de ce capital naturel pour non substituable et à préserver en l'état, ce qui interdit d'épuiser une ressource au motif qu'une richesse équivalente la remplacerait. Selon que le développement durable penche vers l'une ou l'autre, il autorise à peu près tout, ou il impose des limites réelles. La formule, à elle seule, ne tranche donc rien.
« Développement durable » n'est guère employé ici, sauf pour en désigner l'usage institutionnel plutôt que pour porter une analyse propre. La réserve tient à ce que la formule conserve « développement » comme sujet et « durable » comme simple garantie, là où le premier terme charrie encore, dans l'usage courant, l'idée d'une croissance poursuivie sans que son principe soit questionné.
Raisonner en limites, celles que documentent les travaux sur les Limites planétaires, et en soutenabilité forte quand il faut nommer une exigence, celle de ne pas épuiser ce qui ne se reconstitue pas, semble plus juste. Les mots de sobriété et de bifurcation sont préférables parce qu'ils n'enveloppent pas la contradiction mais la posent, en admettant qu'un monde fini n'autorise pas une expansion indéfinie et qu'il faut redistribuer et réduire, non seulement verdir. Ce choix ne revient pas à jeter tout ce qu'a permis le développement durable, son ambition sociale et le langage commun qu'il a construit gardent leur valeur ; il revient à se méfier d'un mot qui, en rassurant, dispense trop souvent de regarder la limite en face.
En pratique, pour l'eau, la nuance a des conséquences. Chercher un aménagement « durable » se contente parfois de compenser un dommage par un ouvrage vertueux affiché en vitrine, tandis que raisonner en limites et en soutenabilité forte conduit à demander d'abord si le prélèvement, l'imperméabilisation ou l'artificialisation restent dans ce que le milieu peut supporter. Le mot retenu n'est pas plus vertueux en soi ; il engage seulement à ne pas ranger d'avance la contradiction sous un adjectif.
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