Nommer les mots

Ressource ou milieu vivant

Nous parlons couramment de la « ressource en eau ». Le mot est partout, dans les lois, les rapports, les schémas d'aménagement, et son évidence fait oublier qu'il désigne une manière de voir l'eau parmi d'autres. Une ressource, c'est un stock à prélever, allouer, compter, gérer. Or une rivière n'est pas seulement une réserve à notre disposition, c'est aussi un milieu qui abrite le vivant et fait système. Selon le mot retenu, l'eau change de statut, tantôt objet à administrer, tantôt milieu dont il faut d'abord comprendre le fonctionnement, et ce déplacement engage bien davantage qu'une préférence de style.

Origines et sens

Le mot « ressource » vient de l'économie et de la gestion. Une ressource se définit par un usage possible et par sa quantité disponible, ce qui la rend mesurable, allouable, arbitrable entre des demandes concurrentes. Appliqué à l'eau, ce vocabulaire structure aujourd'hui l'essentiel du droit et de la planification. Le code de l'environnement français en offre l'illustration la plus nette dès son article fondateur.

« L'eau fait partie du patrimoine commun de la nation. Sa protection, sa mise en valeur et le développement de la ressource utilisable, dans le respect des équilibres naturels, sont d'intérêt général. » La formule est révélatrice. L'eau y est nommée « patrimoine commun », mais ce dont le droit organise la protection, c'est la « ressource utilisable », c'est-à-dire l'eau en tant qu'elle sert. Le chapitre suivant en tire la logique gestionnaire, en posant le principe d'une « gestion équilibrée et durable de la ressource en eau » (article L. 211-1), déclinée en volumes prélevables, en équilibre entre besoins et disponibilités, en arbitrage entre usages. Ce cadre s'est renforcé avec le changement climatique, comme le montre le rapport de la Cour des comptes de 2023 consacré à la gestion quantitative de l'eau, qui raisonne en débits, en nappes, en prélèvements autorisés. Le vocabulaire de la ressource est celui de la comptabilité de l'eau, et il est indispensable pour répartir une quantité finie entre l'agriculture, l'industrie, l'eau potable et les milieux.

À ce registre gestionnaire s'oppose, sans le recouvrir, celui du milieu vivant. Il ne vient pas de l'économie mais de l'écologie fluviale, qui décrit le cours d'eau non comme un stock mais comme un système. Le concept d'hydrosystème, forgé en France dans le cadre du programme de recherche sur le Rhône puis synthétisé par Claude Amoros et Geoffrey Petts dans Hydrosystèmes fluviaux (1993), en donne l'assise scientifique. Selon cette description, l'hydrosystème désigne le cours d'eau comme un système tridimensionnel, structuré par des échanges longitudinaux (de l'amont vers l'aval), latéraux (entre le chenal et ses marges) et verticaux (entre la surface et la nappe), portant des flux d'énergie, de matière et d'êtres vivants, et dont l'organisation intègre la dimension temporelle et l'action humaine.

Dans cette perspective, une rivière n'est pas un tuyau qui achemine un volume, mais un milieu où circulent des sédiments, des espèces, des crues, et dont la vie dépend précisément de ces circulations. Parler de milieu vivant, c'est déplacer le regard de la quantité disponible vers le fonctionnement écologique, et poser que l'eau vaut aussi pour ce qu'elle abrite et non seulement pour ce qu'elle sert.

Discussion

La controverse tient à ce que chaque mot rend visible une part du réel en en masquant une autre.

Le vocabulaire de la ressource est utile. Sans lui, impossible de gérer une pénurie, de partager équitablement un débit d'étiage, de fixer des volumes prélevables opposables. Quand la Cour des comptes (2023) alerte sur le retard de la France à protéger sa ressource face au changement climatique, elle a besoin de compter, et compter suppose de traiter l'eau comme une quantité. Le reproche adressé à ce vocabulaire n'est pas qu'il soit faux, mais qu'il tende à devenir exclusif. Nommer l'eau « ressource » la réifie, la réduit à son usage humain, la range parmi les stocks à optimiser, et laisse dans l'ombre sa valeur propre en tant que milieu. La directive-cadre européenne sur l'eau (2000/60/CE) illustre cette tension au sein d'un même texte, puisqu'elle affirme dans son premier considérant que « l'eau n'est pas un bien marchand comme les autres, mais un patrimoine qu'il faut protéger », avant d'organiser sa gestion selon des principes économiques de récupération des coûts. La ressource et le patrimoine cohabitent, et c'est bien la première qui commande les instruments.

À l'inverse, dire « milieu vivant » restitue à l'eau une consistance que la ressource lui retire, mais ce registre a lui aussi ses limites, car il se prête moins directement à l'arbitrage quantitatif. Sa portée s'est déplacée ces dernières années sur un terrain juridique, avec le mouvement des droits de la nature, qui propose de reconnaître à un fleuve la qualité de sujet de droit plutôt que d'objet approprié. L'exemple le plus discuté est celui du Whanganui, en Nouvelle-Zélande : une loi de mars 2017 lui reconnaît la personnalité juridique sous le nom de Te Awa Tupua, de la source à l'embouchure, et ses intérêts sont défendus en justice par un Te Pou Tupua, composé de deux gardiens, l'un désigné par les tribus maories riveraines, l'autre par l'État (Te Awa Tupua Act, 2017 ; voir aussi la Revue juridique de l'environnement 2017-3, p. 409).

Le même mouvement traverse d'autres pays, l'Équateur, la Colombie, l'Inde, et gagne la France sous forme de propositions plutôt que de droit positif. Le Parlement de Loire, initié en 2019 par le POLAU à partir d'auditions publiques, explore l'hypothèse d'une personnalité juridique du fleuve représenté par des « gardiens » et des « porte-parole » de ses intérêts. L'Appel du Rhône, lancé par l'association suisse ID·eau, porte la même revendication pour le fleuve transfrontalier, et une démarche comparable vise le Tavignano en Corse. Ces initiatives déplacent la question, de la gestion d'une quantité vers la reconnaissance d'une entité, mais elles se heurtent à la difficulté de faire entrer un milieu vivant dans les catégories du droit et de l'action publique, qui restent largement bâties sur la ressource.

Le mot retenu, et pourquoi

Le terme « ressource » reste indispensable dans les situations de gestion quantitative. Partager un débit d'étiage, fixer des volumes prélevables opposables, alerter sur le retard d'un pays face à la sécheresse : tout cela suppose de compter, et compter suppose de traiter l'eau comme un stock. Prétendre s'en passer relèverait de la posture.

La difficulté survient quand « ressource » devient le seul mot disponible, quand l'eau n'est plus nommée que par son usage et sa disponibilité, comme si elle n'existait qu'à notre service. « Ressource utilisable » dit déjà, dans sa formulation même, qu'une rivière se réduit à ce qu'elle fournit. C'est pourquoi nous proposons de doubler ce terme de « milieu vivant » et de commun, non pour opposer un vocabulaire noble à un vocabulaire administratif, mais pour tenir ensemble deux réalités que le seul mot « ressource » ne porte pas : une rivière est un stock que nous partageons, et c'est aussi un milieu qui vit, abrite et fonctionne indépendamment de ce qu'il nous rend. Le concept d'hydrosystème permet de le formuler sans quitter la rigueur scientifique ; le mouvement des droits de la nature éclaire ce que change le fait de traiter l'eau en sujet plutôt qu'en objet.

En pratique, cela revient à surveiller le vocabulaire des documents qui décident de l'eau. Nommer l'eau « milieu vivant » à côté de « ressource » rappelle qu'avant d'être à notre disposition, elle est un milieu dont dépend le vivant, le nôtre compris.

Bibliographie

  • Amoros, C. & Petts, G. E. (dir.) (1993). Hydrosystèmes fluviaux. Collection d'écologie n° 24, Masson, Paris. (Concept d'hydrosystème, issu du PIREN Rhône.)
  • Cour des comptes (2023). La gestion quantitative de l'eau en période de changement climatique. Rapport public thématique (exercices 2016-2022). [Zotero, clé GYPY5GHG]
  • Code de l'environnement, articles L. 210-1 (eau, patrimoine commun de la nation, ressource utilisable) et L. 211-1 (gestion équilibrée et durable de la ressource en eau). Légifrance.
  • Directive 2000/60/CE du Parlement européen et du Conseil (23 octobre 2000), directive-cadre sur l'eau, considérant 1.
  • Te Awa Tupua (Whanganui River Claims Settlement) Act 2017, Nouvelle-Zélande. Voir la fiche de Notre Affaire à Tous et l'article de la Revue juridique de l'environnement, 2017-3, p. 409 (« La nouvelle vague des droits de la nature. La personnalité juridique reconnue aux fleuves Whanganui, Gange et Yamuna »), Cairn / Persée.
  • POLAU, Parlement de Loire (démarche initiée en 2019, auditions publiques sur la personnalité juridique du fleuve).
  • ID·eau, Appel du Rhône (reconnaissance de la personnalité juridique du Rhône, de la source à la Camargue).

Voir aussi