L'expression « services écosystémiques » désigne les bénéfices que les humains tirent des écosystèmes, l'eau douce filtrée par un sol vivant, la crue amortie par une zone humide, l'air rafraîchi par un couvert végétal. Elle a rendu visible ce que la nature accomplit sans facture, et donc ce que sa destruction coûte. C'est son mérite, et il est réel. Mais nommer « service » ce que rend un milieu vivant, c'est déjà le ranger du côté de ce qui se compte, se tarife et, à la limite, se vend. Ce glissement du langage n'est pas anodin, et c'est pourquoi ce mot mérite d'être pesé avant tout emploi.
Le terme s'est imposé avec l'Évaluation des écosystèmes pour le millénaire (Millennium Ecosystem Assessment, MEA), vaste expertise internationale mandatée par les Nations unies et publiée en 2005. Elle en pose la définition de référence, reprise depuis dans presque toute la littérature.
« Ecosystem services are the benefits people obtain from ecosystems. These include provisioning services such as food and water; regulating services such as regulation of floods, drought, land degradation, and disease; supporting services such as soil formation and nutrient cycling; and cultural services such as recreational, spiritual, religious and other nonmaterial benefits. » Quatre familles, donc, dont l'une, les services de soutien, conditionne toutes les autres. La formation des sols et les grands cycles biogéochimiques, c'est-à-dire les cycles du carbone, de l'azote, du phosphore et de l'eau, assurent les fondements matériels sans lesquels aucun autre service ne peut exister. Parmi eux, le cycle de l'eau mérite une attention particulière. Les hydrologues distinguent depuis les travaux de Malin Falkenmark et Johan Rockström (2006) deux fractions des précipitations : l'eau bleue, qui transite rapidement dans les cours d'eau, les lacs et les nappes, et l'eau verte, stockée dans les sols et la biomasse, qui retourne à l'atmosphère par évapotranspiration. Cette fraction verte représente, selon les estimations disponibles, entre 55 et 65 % des précipitations continentales, et jusqu'à 80 % dans les régions méditerranéennes sèches (Falkenmark et Rockström, 2006 ; Dictionnaire Environnement, 2026). Elle nourrit l'agriculture pluviale, qui couvre la quasi-totalité des grandes cultures, et conditionne des fonctions écologiques qui n'ont jamais été comptabilisées comme « ressource » au sens usuel du terme. C'est précisément là que le concept de service écosystémique a rendu un premier service intellectuel : rendre visible ce flux invisible.
L'évaluation a été prolongée, côté chiffrage, par l'étude internationale TEEB (The Economics of Ecosystems and Biodiversity, 2010), qui visait explicitement à mettre en évidence, et souvent en valeur monétaire, les coûts de l'érosion de la biodiversité. En France et en Europe, plusieurs cadres d'évaluation en ont découlé. L'EFESE (Évaluation française des écosystèmes et des services écosystémiques), initiée en 2012 par le ministère chargé de l'écologie, décline à l'échelle nationale les objectifs analogues à ceux de l'IPBES. La CICES (Common International Classification of Ecosystem Services, Classification internationale commune des services écosystémiques) est une nomenclature développée à partir des travaux de l'Agence européenne pour l'environnement, largement utilisée pour la cartographie et la comptabilité du capital naturel. Le MAES (Mapping and Assessment of Ecosystems and their Services) est l'initiative de la Commission européenne lancée en 2012 pour harmoniser, entre États membres, la cartographie et l'évaluation des écosystèmes et de leurs services. Ces dispositifs relèvent d'une même logique, faire entrer les fonctions du vivant dans les tableaux de décision, là où seules figuraient jusque-là des grandeurs économiques.
La plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques, l'IPBES (Intergovernmental Science-Policy Platform on Biodiversity and Ecosystem Services), fondée en 2012 par 94 gouvernements à Panama City et dont le secrétariat est établi à Bonn, a repris cet héritage tout en cherchant à s'en distancer. En 2018, un collectif de chercheurs mené par l'écologue Sandra Díaz a proposé, dans Science, de substituer aux « services écosystémiques » la notion de contributions de la nature aux personnes (nature's contributions to people, NCP), afin d'accueillir des dimensions que le vocabulaire du service laissait dans l'ombre.
« The concept of nature's contributions to people (NCP) includes all the contributions, both positive and negative, of living nature (i.e., diversity of organisms, ecosystems, and their associated ecological and evolutionary processes) to the quality of life for people. Beneficial contributions from nature include food provision, water purification, flood control, and artistic inspiration, whereas detrimental contributions include disease transmission and predation that damages people or their assets. » Le déplacement de mot vise à réintégrer les valeurs relationnelles, le lien aux lieux, la réciprocité, le soin, et les savoirs des peuples autochtones, pour qui l'humain n'est pas séparé du reste du vivant. Autrement dit, jusque dans l'enceinte qui a le plus contribué à installer le terme, son adéquation fait débat.
La critique centrale porte sur ce que le mot « service » installe dans les têtes, puis dans les institutions. En qualifiant de service une fonction écologique, le langage la rend commensurable, comparable à d'autres services au moyen d'une même unité, le plus souvent l'argent. Erik Gómez-Baggethun et ses co-auteurs ont retracé, dans Ecological Economics, la trajectoire historique de cette mise en économie, des « valeurs d'usage » de l'économie classique aux « valeurs d'échange » de l'économie néoclassique.
« the focus on monetary valuation and payment schemes has contributed to attract political support for conservation, but also to commodify a growing number of ecosystem services and to reproduce the Neoclassical economics paradigm and the market logic to tackle environmental problems. » L'évaluation monétaire attire des soutiens à la conservation, mais elle marchandise dans le même mouvement, en reproduisant la logique de marché. Le point de départ de cette industrie de l'évaluation est souvent daté de l'estimation, publiée dans Nature en 1997 par Robert Costanza et ses co-auteurs, de la valeur annuelle des services écosystémiques mondiaux, de l'ordre de trente-trois mille milliards de dollars, soit près du double du produit intérieur brut mondial de l'époque. L'intention était protectrice, montrer l'absurdité de détruire ce qui « vaut » davantage que l'économie marchande. Le risque, documenté depuis, est que la valorisation ouvre la porte à l'appropriation, puis à l'échange marchand, d'un même mouvement.
Ce risque a un nom opérationnel, les paiements pour services environnementaux, qui rémunèrent un propriétaire ou un gestionnaire pour les fonctions que ses pratiques entretiennent, infiltration de l'eau, stockage de carbone, maintien de la biodiversité. L'exemple des Vosges est souvent cité, où l'embouteilleur de la source de Vittel paie des agriculteurs du bassin d'alimentation pour des pratiques moins polluantes, tout comme celui de la ville de New York, qui a financé la protection des bassins versants des Catskills plutôt qu'une station de traitement. La philosophe de l'écologie Virginie Maris a formulé, dans Nature à vendre, l'objection de fond à cette généralisation.
La même critique s'étend au terme « cobénéfices », qui tend aujourd'hui à concurrencer, voire à remplacer « services écosystémiques » dans certains documents institutionnels, notamment ceux relatifs aux solutions fondées sur la nature et à l'adaptation au changement climatique. Le glissement n'est pas neutre : en présentant les fonctions écologiques comme des « bénéfices supplémentaires » d'une intervention technique ou économique, le terme les subordonne à un objectif principal qui reste extérieur au vivant, réduire les coûts d'une infrastructure, remplir un objectif de reporting, atteindre une cible de neutralité carbone. La nature n'est plus qu'un bénéfice annexe d'une décision humaine, position encore plus réductrice que le cadre du service écosystémique, qui du moins posait les fonctions du vivant comme point de départ.Réduire la valeur du vivant à la valeur des services qu'il rend aux humains, c'est adopter un cadrage utilitariste et anthropocentré qui rend invisibles la valeur intrinsèque des êtres vivants et les dimensions non monétarisables, existence, héritage, beauté, lien social. Le cadre monétaire ne se contente pas de mesurer, il sélectionne ce qui compte, et menace de ne protéger le vivant que tant qu'il reste rentable.
Face à ces critiques, les tenants de l'économie de l'environnement rappellent que la démarche n'a jamais prétendu épuiser la valeur de la nature, seulement donner un poids, dans des arbitrages qui l'ignorent, à des fonctions autrement invisibles, et que rendre visible une dépendance n'équivaut pas à la vendre. L'économiste Philippe Méral, retraçant l'histoire du concept dans Natures Sciences Sociétés, souligne que le service écosystémique est d'abord un outil de médiation entre disciplines et entre acteurs, dont l'usage marchand n'est qu'une déclinaison parmi d'autres (Méral, 2012). Le débat oppose ainsi, sans le trancher, une écologie politique attentive à ce que la marchandisation détruit et une économie de l'environnement soucieuse de faire entrer le vivant dans la décision publique.
Du concept, ce qui mérite d'être retenu est ce qu'il a apporté : rendre visibles des dépendances longtemps ignorées, notre eau tient à des sols, des nappes et des zones humides que nul marché ne comptabilisait. Sur ce point, le cadre a servi. Mais « service écosystémique » ne saurait être employé comme mot pivot, parce qu'il porte en lui le glissement que ce dossier conteste, du « combien ça vaut ? » substitué au « à quoi tenons-nous ? ». Nommer service une fonction du vivant, c'est accepter par avance qu'elle se compte, et prendre le risque de ne la défendre qu'aussi longtemps qu'elle rapporte. La même réserve vaut pour « cobénéfices » : ce terme subordonne le vivant à l'objectif d'une intervention humaine, en faisant des fonctions écologiques une prime accessoire plutôt qu'un point de départ.
Le registre retenu ici est celui des fonctions écologiques et des milieux vivants. Une fonction écologique existe qu'un humain en tire profit ou non : l'infiltration, l'évapotranspiration, l'autoépuration d'une rivière ne deviennent des « services » que lorsqu'une société les reconnaît utiles à son bien-être. Garder le mot « fonction » maintient ouverte la possibilité de protéger le vivant pour lui-même, et pas seulement pour son utilité chiffrable. Quand il s'agit de désigner la part de ces fonctions qui bénéficie aux humains, le registre des contributions de la nature, plus large que celui du service, fait place aux liens, aux usages, aux savoirs, à tout ce qui échappe à la facture.
Ce choix rejoint ceux que porte l'ensemble de ce dossier. Refuser que le marché soit le seul étalon de la valeur du vivant, c'est le même geste que penser l'eau comme un commun plutôt que comme une ressource à tarifer. La question qui mérite d'être posée n'est pas de savoir combien vaut une rivière, mais qui décide de ce à quoi nous tenons, et comment nous le protégeons.
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