Nommer les mots

Habitantes et habitants, pas citoyen

Quand une collectivité veut associer la population à une décision sur l'eau, elle parle presque toujours de « démarche citoyenne », de « participation citoyenne », parfois de « budget citoyen ». Le mot sonne juste et généreux, et c'est précisément pourquoi il mérite d'être examiné. « Citoyen » a d'abord un sens strict, celui d'un statut juridique qui suppose la nationalité et l'âge de la majorité, et un sens second, devenu envahissant, celui d'un adjectif valorisant plaqué sur à peu près tout. Entre les deux, il oublie une part de celles et ceux que l'eau concerne. « Habitantes et habitants », parfois « riverains », dit plus juste, et nous proposons d'en suivre les raisons.

Origines et sens

Le mot « citoyen » désigne d'abord un statut, celui du membre d'une cité titulaire de droits civiques et politiques. En droit français contemporain, ce statut est adossé à la nationalité et à l'âge. La citoyenneté se définit comme la jouissance des droits civiques attachés à la nationalité, et l'exercice de ces droits, dont le vote, suppose d'être majeur et de n'avoir pas été privé de ses droits civiques par une condamnation. Les étrangers non ressortissants de l'Union européenne ne votent pas aux élections politiques en France, et les mineurs ne disposent pas des droits civiques, quand bien même ils vivent le territoire au même titre que les autres. La citoyenneté n'est donc pas une manière d'habiter un lieu, mais une position dans un ordre juridique national.

La qualité de citoyen est liée à la possession de la nationalité ; l'exercice des droits civiques et politiques, dont le droit de vote, suppose la majorité et l'absence de condamnation privative de ces droits ; les étrangers extracommunautaires et les mineurs nationaux n'en bénéficient pas. Le traité de Maastricht (1992) a ouvert aux ressortissants d'un État de l'Union résidant dans un autre État membre le vote aux élections municipales et européennes, exception qui confirme la règle. À ce sens strict s'est superposé un tout autre usage, adjectival et valorisant, où « citoyen » qualifie une démarche, une entreprise, une initiative, une fête. Ce glissement a été relevé par plusieurs observateurs du vocabulaire politique et médiatique : le terme s'est mué en qualificatif de la vertu civique en général, employé là où « civique » ou « civil » auraient suffi, au point que son usage répété affaiblit le sens de « citoyenneté » elle-même. L'Académie française a noté ce phénomène dans sa rubrique « Dire, ne pas dire », mais il n'est pas nécessaire de lui emprunter une autorité normative pour constater le fait : le glissement est documenté par la pratique administrative et médiatique des vingt dernières années, et critiqué par des locuteurs bien au-delà des cercles académiques.

Face à ce mot tiraillé entre un statut restrictif et un adjectif galvaudé, la notion d'« habitant » relève d'un autre registre. La géographie sociale en a fait, depuis une trentaine d'années, une catégorie à part entière. L'habitant y désigne quiconque pratique et vit un lieu, non par le titre qu'il détient mais par la relation que son existence entretient avec l'espace.

« L'habiter désigne le processus de construction des individus et des sociétés par l'espace et de l'espace par l'individu », dans un rapport d'interaction qui englobe « l'ensemble des activités humaines (travail, résidence, loisirs, etc.) » ; l'habitant y est un « acteur territorial à part entière ». La définition ne fait intervenir aucun critère de nationalité ni de statut juridique. L'habitant, ainsi entendu, se définit par la matérialité de son rapport au lieu et non par une appartenance juridique. C'est ce déplacement, du statut vers l'expérience située, qui rend la catégorie utile pour parler de qui dépend d'une eau et d'un territoire.

Discussion

Dans le champ de la démocratie participative, ce n'est pas un débat de mots mais un choix de périmètre, car les deux termes ne recouvrent pas les mêmes personnes. Loïc Blondiaux consacre à ce partage un chapitre de son Nouvel Esprit de la démocratie (2008), justement intitulé « Habitants, citoyens : interroger les catégories ». La question qu'il pose est celle de savoir quelles personnes une procédure participative convoque, et à quel titre. Parler d'« habitants » élargit le cercle au-delà des seuls nationaux majeurs ; parler de « citoyens » le referme sur un statut, quand bien même la procédure prétend s'adresser à tous ceux qui vivent le quartier ou le territoire concerné. La pagination exacte de ce chapitre n'a pas pu être vérifiée à partir de sources accessibles en ligne ; la référence mérite une vérification sur l'ouvrage physique, et Blondiaux 2008 reste à ajouter dans Zotero.

Sophie Le Floch et Marie-José Fortin ont montré, dans une enquête sur l'implantation d'éoliennes en Finistère, comment coexistent trois figures que les acteurs mobilisent tour à tour (Le Floch et Fortin, 2011, Natures Sciences Sociétés, 19(4), p. 344-354). Le riverain se définit par la proximité immédiate et le désagrément subi ; le citoyen, peu mobilisé dans leur terrain, renvoie au registre du débat public et des droits ; l'habitant apparaît comme une figure émergente, celle de qui tient au lieu par une relation sensible et vécue. Chaque figure ouvre et ferme des portes différentes, et le choix du mot n'est jamais innocent quant à ceux qu'il admet à la table.

« La participation est devenue un objectif consensuel, mais la littérature scientifique est peu diserte sur les catégories du "public" qui en sous-tendent les différentes modalités. » L'article examine trois figures de participants dans le contexte du développement éolien : « le riverain, décliné diversement ; le citoyen, peu mobilisé ; l'habitant, en émergence », oscillant, concluent les autrices, « entre le droit à être laissé tranquille et le droit de participer ». La controverse tient donc à deux défauts symétriques. « Citoyen », pris au sens strict, exclut juridiquement une part de celles et ceux qu'une décision affecte, les résidents étrangers et les mineurs, alors même qu'ils boivent la même eau et subissent les mêmes inondations. « Citoyen », pris au sens large et flottant, ne désigne plus personne en particulier et sert surtout à valoriser la procédure qui l'emploie, sans rien garantir de son ouverture réelle. « Habitant », de son côté, a le mérite d'inclure quiconque vit et dépend d'un lieu, sans condition de titre ; mais il faut en reconnaître la limite, il ne porte, à lui seul, aucune capacité juridique de décision. Nommer quelqu'un habitant lui reconnaît une expérience et une légitimité à parler, non un pouvoir formel de trancher. C'est un gain de périmètre, pas une prise de pouvoir.

Le mot retenu, et pourquoi

Le choix d'« habitantes et habitants » plutôt que « citoyens » n'est pas qu'une correction de précision : c'est un positionnement sur qui compte. Décider de l'eau concerne celles et ceux qui la boivent, qui vivent au bord des rivières, qui voient monter la nappe dans leur cave ou tarir la source de leur vallée, sans qu'il faille d'abord vérifier leur nationalité ou leur âge. C'est ce que le mot « habitant » retient et que « citoyen » restreint, dans son acception juridique, ou dilue, dans son acception publicitaire.

Ce choix ne revient pas à congédier la citoyenneté. Le vote, les droits civiques et les instances élues restent le cadre où beaucoup de décisions sur l'eau se prennent légitimement, et leur place n'est pas contestée ici. Mais quand il s'agit de dire qui est concerné, qui a voix au chapitre parce qu'il vit le territoire, « habitant » dit plus juste, précisément parce qu'il ne trie pas d'avance selon le statut. Nommer « habitantes et habitants » plutôt que « citoyens », c'est refuser d'exclure d'avance une part des personnes concernées, et rappeler que l'eau lie d'abord ceux qui en vivent, avant de lier ceux qui en votent.

Bibliographie

  • Blondiaux, L. (2008). Le Nouvel Esprit de la démocratie. Actualité de la démocratie participative. Seuil, coll. La République des idées. Chapitre « Habitants, citoyens : interroger les catégories » -- pagination à vérifier sur l'ouvrage physique. A ajouter dans Zotero.
  • Le Floch, S. et Fortin, M.-J. (2011). Le riverain, le citoyen et l'habitant : trois figures de la participation dans la turbulence éolienne. Natures Sciences Sociétés, 19(4), 344-354. DOI : 10.1051/nss/2011165. A ajouter dans Zotero.
  • Géoconfluences (ENS de Lyon). Entrée « Habiter, habitant », glossaire en ligne. https://geoconfluences.ens-lyon.fr/glossaire/habiter-habitant (consulté juillet 2026).
  • Vie-publique.fr. « Quel est le statut juridique d'un citoyen ? » https://www.vie-publique.fr/ (consultée juillet 2026 -- URL exacte à préciser).
  • Académie française. « Citoyen », rubrique Dire, Ne pas dire. https://www.academie-francaise.fr/citoyen (consulté juillet 2026). Note : source à lire comme document sur l'institution normative, non comme référence linguistique de fond -- l'Académie n'est pas composée de linguistes professionnels et ses positions relèvent du prescriptivisme, non de la description scientifique de la langue.

Voir aussi