L'expression « capital naturel » traite les forêts, les sols, les nappes et les océans comme un stock, un patrimoine dont il faudrait préserver la valeur parce qu'il produit un flux durable de biens et de services. L'image est efficace, elle fait entrer la nature dans le langage que comprennent les décideurs et les gestionnaires. Elle a nourri la comptabilité verte, l'évaluation des dommages, la mise en garde contre la dilapidation d'un héritage. Mais parler de capital, c'est déjà supposer qu'un stock peut en remplacer un autre, qu'une nappe perdue se compense par une usine, qu'une zone humide détruite s'efface derrière un ouvrage de génie civil. Ce présupposé n'est pas neutre, et il mérite d'être examiné avant que le mot soit adopté.
La métaphore est ancienne. L'économiste allemand Ernst Friedrich Schumacher, dans Small Is Beautiful (1973), reprochait déjà à l'économie de traiter comme un revenu ce qui n'est qu'un capital naturel non renouvelable, les combustibles fossiles au premier chef, et de le dépenser comme s'il ne devait jamais s'épuiser. La notion s'est ensuite installée dans l'économie de l'environnement des années 1980 et 1990, notamment sous la plume de David Pearce, dont le rapport Blueprint for a Green Economy (Pearce, Markandya et Barbier, 1989) a popularisé l'idée d'un stock de capital naturel dont les générations futures ont le droit d'hériter. Le capital naturel y désigne le stock de ressources et d'écosystèmes qui, comme un capital financier ou productif, engendre un flux, les fonctions et les services dont dépendent les activités humaines.
L'estimation publiée dans Nature en 1997 par Robert Costanza et ses co-auteurs, chiffrant la valeur annuelle des services écosystémiques mondiaux et du capital naturel à environ trente-trois mille milliards de dollars, soit près du double du produit intérieur brut mondial de l'époque, a donné à ce vocabulaire une portée considérable. Le titre de l'article, The Value of the World's Ecosystem Services and Natural Capital, associe explicitement les deux notions, le stock (capital naturel) et le flux (services écosystémiques). L'intention était protectrice, montrer l'absurdité de détruire ce qui « vaut » davantage que l'économie marchande.
De cette économie du capital naturel découle un projet de comptabilité, faire figurer la nature dans les grandeurs qui gouvernent la décision publique. Le Système de comptabilité économique et environnementale des Nations unies (SEEA, dans sa version consacrée aux écosystèmes adoptée en 2021) organise cette mesure des stocks et de leur dégradation. En France, l'EFESE (évaluation française des écosystèmes et des services écosystémiques) relève de la même logique, faire entrer dans les tableaux ce qui, jusque-là, n'y figurait pas.
Ce cadre repose sur une distinction qui en commande toute la portée, celle entre soutenabilité faible et soutenabilité forte, telle que la retrace notamment Eric Neumayer (Weak versus Strong Sustainability, 2003) à la suite de Pearce et Turner (1990). La soutenabilité faible tient pour soutenable toute trajectoire qui maintient constant le stock total de capital, sans distinguer sa composition, ce qui suppose que le capital produit, usines, savoirs, machines, peut se substituer au capital naturel épuisé. La soutenabilité forte tient au contraire que certains éléments du capital naturel sont critiques, irremplaçables et non substituables, en raison de l'irréversibilité de leur destruction et du caractère unique de leur contribution au bien-être, de sorte que le stock de capital naturel doit être préservé pour lui-même.
Autrement dit, le mot « capital naturel » n'engage pas à lui seul une position. Il devient problématique dès lors que s'y greffe l'hypothèse de substituabilité qui définit la soutenabilité faible.
La critique centrale ne porte pas sur le constat, nos sociétés dépendent bien de stocks écologiques qu'elles dilapident, mais sur ce que la métaphore du capital installe dans les têtes puis dans les institutions. Un capital, par définition, se substitue, s'échange, se reconstitue. Le supposer de la nature, c'est admettre par avance qu'une perte écologique peut se compenser par un gain économique, pourvu que la valeur totale du stock soit maintenue. C'est le cœur de la soutenabilité faible, associée aux travaux de Robert Solow et Joseph Stiglitz dans les années 1970, pour qui le progrès technique et le capital produit peuvent en principe pallier l'épuisement des ressources naturelles.
À ce cadre s'oppose l'économie écologique, qui conteste la substituabilité au nom de la physique elle-même. Nicholas Georgescu-Roegen, dans The Entropy Law and the Economic Process (1971), fonde cette objection sur la loi de l'entropie, tout processus de production dégrade irréversiblement des ressources de basse entropie en déchets dispersés, et le capital produit, loin de se substituer aux ressources, en requiert lui-même pour être fabriqué et mis en œuvre. Dans son vocabulaire, l'énergie et la matière peuvent prendre la forme d'un stock ou d'un flux, mais non celle d'un fonds au sens du capital produit, de sorte que substituer du capital fabriqué à une ressource épuisée reste physiquement impossible, puisque la fabrication et le fonctionnement de ce capital consomment eux-mêmes des ressources (l'ouvrage n'a pas été consulté dans son texte intégral, cette lecture s'appuie sur sa réception chez ses continuateurs).
Herman Daly, économiste écologique héritier de Georgescu-Roegen, en tire la distinction devenue canonique, capital naturel et capital produit sont complémentaires et non substituables. À la suite de David Pearce et Kerry Turner (Economics of Natural Resources and the Environment, 1990), les tenants de la soutenabilité forte insistent sur l'existence d'un capital naturel critique, ces composantes dont la destruction est irréversible et sans équivalent, une nappe surexploitée, un sol érodé, une espèce disparue, une zone humide drainée. La compensation écologique illustre le point litigieux, remplacer une zone humide ancienne, avec son sol, sa biodiversité et son hydrologie, par une zone humide artificielle relève de l'hypothèse de substituabilité, que la soutenabilité forte récuse.
La critique de l'écologie politique prolonge celle-ci sur un autre terrain, celui du langage et de la valeur. Erik Gómez-Baggethun et ses co-auteurs ont retracé, dans Ecological Economics, la façon dont le vocabulaire économique en vient à coloniser le discours environnemental, la nature redéfinie comme un stock de capital produisant des services, ces services devenus commensurables, puis appropriables, puis marchands.
« the focus on monetary valuation and payment schemes has contributed to attract political support for conservation, but also to commodify a growing number of ecosystem services and to reproduce the Neoclassical economics paradigm and the market logic to tackle environmental problems. » La philosophe de l'écologie Virginie Maris, dans Nature à vendre : les limites des services écosystémiques (2014), formule l'objection de fond à cette généralisation. Réduire la valeur du vivant à celle du capital qu'il constituerait revient, selon elle, à adopter un cadrage utilitariste et anthropocentré qui rend invisibles la valeur intrinsèque des êtres et les dimensions non monnayables. Le cadre monétaire ne se contente pas de mesurer, il sélectionne ce qui compte, et menace de ne protéger le vivant que tant qu'il reste rentable ; ramener la nature à un capital dont il faudrait gérer la valeur, c'est admettre qu'elle puisse s'échanger contre un autre capital de valeur équivalente, ce que sa singularité et son irréversibilité interdisent.
Face à cette critique, les tenants de l'économie de l'environnement rappellent que la notion de capital naturel n'a jamais prétendu épuiser la valeur de la nature, mais donner un poids, dans des arbitrages qui l'ignorent, à des stocks autrement invisibles, et que la version qu'ils défendent, la soutenabilité forte, refuse précisément la substituabilité illimitée. Le débat, dès lors, ne se joue pas seulement entre partisans et adversaires du mot, mais à l'intérieur même du concept, entre une lecture faible qui autorise la compensation marchande et une lecture forte qui pose des limites intangibles.
Le concept a apporté quelque chose. En nommant capital ce que l'économie tenait pour un revenu inépuisable, il a rendu pensable l'idée d'un héritage que nos sociétés dilapident, et a rappelé que sa destruction a un coût. Sur ce point, Schumacher avait raison contre la comptabilité de son temps, et le cadre a servi.
« Capital naturel » ne figure pas ici comme mot pivot, parce qu'il porte en lui l'hypothèse que ce dossier conteste, celle de la substituabilité. Un capital se remplace par un autre de valeur égale ; le vivant, non. Une nappe surexploitée, un sol emporté, une zone humide drainée ne se reconstituent pas à l'échelle d'une vie humaine, et souvent jamais. Tenir la soutenabilité forte, c'est refuser d'assimiler ces milieux à un stock fongible dont il suffirait de maintenir la valeur comptable. La physique de Georgescu-Roegen et la démonstration de Daly paraissent ici plus solides que l'optimisme de la substitution, et l'expérience hydrologique les confirme : un aquifère n'est pas une usine, et aucun capital produit ne restitue l'eau qu'il a fallu des millénaires à infiltrer.
Le registre retenu est celui des milieux vivants et des fonctions écologiques, comme pour les services écosystémiques. Une fonction existe qu'un humain la valorise ou non ; un milieu vivant a une singularité que nul bilan comptable ne restitue. Pour désigner ce dont nos sociétés dépendent, le registre de la dépendance et de la limite tient mieux que celui du capital et du rendement, parce qu'il garde ouverte la possibilité de protéger le vivant pour lui-même, et non seulement tant qu'il rapporte.
Ce choix s'inscrit dans la même ligne que les autres de ce dossier. Refuser que le marché soit le seul étalon de la valeur du vivant, c'est le même geste que penser l'eau comme un commun plutôt que comme un patrimoine à faire fructifier. La question qui semble juste n'est pas de savoir combien vaut un stock de nature, mais ce que nous devons refuser de détruire parce que rien ne le remplacera.
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