Un bassin versant, c'est le territoire où toute l'eau de pluie converge vers un même exutoire, drainée par la pente vers la rivière puis vers la mer. L'image est limpide, et elle a fondé une bonne part de la manière dont l'eau se découpe et se gère. « Bassin déversant » retourne le mot : l'eau ne fait pas que converger, elle déborde aussi les limites du relief, par les canaux, les nappes et les usages. Ces pages exposent l'interprétation de cette expression et la valeur qu'elle mérite, pas une vérité hydrologique. Le terme n'est pas un concept de la discipline ; c'est une image, et voici d'où elle vient.
Le bassin versant se définit par la topographie : la ligne de partage des eaux enveloppe une surface où chaque goutte tombée finit par rejoindre le même cours d'eau. C'est une notion robuste, cartographiable, employée partout, du zonage pluvial aux agences de l'eau. Le renversement en « bassin déversant » joue sur le préfixe. Là où le bassin versant collecte l'eau vers un point bas, l'expression suggère un territoire qui, au contraire, exporte ou importe de l'eau au-delà de sa ligne de crête, parce que l'action humaine et la géologie déplacent la ressource.
L'idée que porte ce jeu de mots est juste et bien documentée. Le territoire réellement irrigué par une rivière ne coïncide pas toujours avec son bassin topographique. Les transferts inter-bassins, ces canaux et adductions qui conduisent l'eau d'une vallée vers une autre, en sont l'exemple le plus visible : le Canal de Provence emmène l'eau de la Durance et du Verdon bien au-delà de leur bassin hydrographique. Sous terre, la non-coïncidence est tout aussi réelle. La ligne de partage des eaux souterraines suit le gradient des nappes, pas le relief de surface, et en terrain karstique des pertes et des résurgences font ressortir dans un bassin une eau infiltrée dans un autre. La géographie physique nomme d'ailleurs de longue date la destination des eaux avec une typologie précise : bassins exoréiques quand les eaux rejoignent la mer, endoréiques quand elles se perdent dans une dépression intérieure, aréiques quand aucun écoulement organisé ne s'installe.
Le problème n'est pas l'idée, il est le mot. « Bassin déversant » n'est pas un terme normalisé. Il est absent du Sandre, le glossaire national de l'eau, absent de Wikhydro, de l'Encyclopædia Universalis et du glossaire d'eaufrance. Il n'a pas d'équivalent anglophone consacré et ne figure pas dans la littérature scientifique internationale. La seule source identifiée qui l'emploie est un cahier du GREC-SUD, le Groupe régional d'experts sur le climat en région Sud, consacré à la gestion collective de l'eau de la Durance et à ses enjeux de délibération territoriale. Les auteurs ne le reçoivent pas d'une tradition, ils le forgent, et ils le disent.
« Les transferts ont conduit à délimiter et à négocier un territoire de l'eau cohérent débordant le bassin versant hydrographique et comprenant les territoires d'usage de l'eau. Nous le nommons "bassin déversant". » « Les transferts d'eau ont abouti à l'interconnexion des territoires et à la prise en considération du bassin déversant comme l'échelle appropriée pour gouverner le territoire de l'eau de la Durance. » Le « nous le nommons » est le signal le plus net. Il signale un acte de langage volontaire, un outil de délibération construit pour un territoire précis, pas une catégorie scientifique. Rien à y redire tant que la source est citée et le statut respecté. La difficulté surgit quand le renversement se fige en fausse vérité, quand la formule circule comme si elle avait été retournée : « un bassin versant est en réalité un bassin déversant ». La formule est séduisante, elle sonne comme une révélation, mais elle est fausse au sens hydrologique. Le bassin versant reste ce qu'il est, une réalité topographique bien définie. Ce que l'image ajoute est autre chose, une observation sur qui décide de l'eau et à quelle échelle, que les notions établies disent déjà avec précision et sans mystère : la non-coïncidence du bassin topographique et du bassin hydrogéologique, les transferts inter-bassins, les pertes karstiques, la réalimentation de nappe.
Dans ces pages, bassin déversant figure entre guillemets, comme une image parlante et rien de plus. Elle a le mérite de rendre sensible une idée qui reste abstraite à qui ne côtoie que les gradients piézométriques et les bilans de transfert : le territoire de l'eau déborde le bassin versant, et le décider suppose de raisonner à cette échelle plus large, celle des usages et des ouvrages, pas seulement à l'échelle du relief. Pour la Durance, façonnée par un siècle d'aménagements et de dérivations, l'image tombe juste ; c'est là que le GREC-SUD l'a fait naître.
La distinction importe pourtant. L'expression n'est pas un concept. Quand la rigueur s'impose, les choses portent leur nom établi : non-coïncidence entre bassin versant topographique et bassin hydrogéologique, transferts inter-bassins, bassins exoréiques, endoréiques et aréiques, pertes et résurgences karstiques. Ces termes se sourcent sans réserve et disent exactement la même réalité, celle d'une eau qui circule en dépit des lignes de crête. Nous proposons cette distinction simple : l'image sert à faire voir, le vocabulaire technique sert à désigner avec rigueur. Nommer, ici, revient à choisir lequel des deux registres est assumé, et à ne pas les confondre.
Voir aussi