Nommer les mots

Solutions fondées sur la nature

L'expression est partout depuis dix ans, dans les plans d'adaptation, les appels à projets, les brochures d'aménagement. Elle dit une idée simple et juste, s'appuyer sur les écosystèmes plutôt que contre eux pour répondre à des problèmes concrets, une inondation, une sécheresse, un été trop chaud. Elle porte aussi une part d'ambiguïté, car un même mot recouvre une renaturation de rivière et une plantation d'arbres vendue comme compensation carbone. Nommer ces actions, c'est décider de ce qui entre sous l'étiquette, et de ce que nous en attendons.

Origines et sens

Le terme est né dans le champ de la conservation. L'Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) l'a formalisé par une résolution de son congrès mondial de 2016, qui en donne la définition de référence.

« des actions visant à protéger, gérer de manière durable et restaurer des écosystèmes naturels ou modifiés pour relever directement les défis de société de manière efficace et adaptative, tout en assurant le bien-être humain et en produisant des bénéfices pour la biodiversité » Cette définition a ensuite été consolidée et précisée par le Standard mondial de l'UICN pour les solutions fondées sur la nature, publié en 2020, qui en propose huit critères d'évaluation permettant d'apprécier la pertinence, la viabilité et les effets réels d'une intervention. Deux traits méritent d'être relevés dans la formulation originale. Une solution fondée sur la nature répond à un « défi de société », inondation, canicule, qualité de l'eau, sécurité alimentaire, et non à un objectif écologique pour lui seul. Elle se décline en trois familles d'action selon le comité français de l'UICN : la préservation d'écosystèmes en bon état, l'amélioration de leur gestion, et la restauration de milieux dégradés ou la création de milieux nouveaux. La notion a ensuite quitté le seul champ de la conservation pour être reprise par les grandes institutions climatiques, la Commission européenne d'abord, qui en a fait un axe de sa politique de recherche et d'adaptation, puis le GIEC, qui la mobilise dans ses rapports comme levier d'atténuation et d'adaptation.

En France, le rapport de l'Observatoire national sur les effets du réchauffement climatique consacré au sujet a contribué à installer l'expression dans le débat public et administratif.

« Cette année le rapport de l'ONERC se consacre aux solutions fondées sur la nature pour l'adaptation au changement climatique. L'objectif général de ce rapport est de donner aux parlementaires, aux décideurs publics et privés, aux gestionnaires de politiques publiques et de projets les moyens d'initier, de mettre en œuvre, ou de renforcer des stratégies, des plans, des projets d'adaptation au changement climatique. » Dans le domaine de l'eau, le terme recouvre un ensemble d'actions bien identifiées. Désimperméabiliser des sols urbains pour rendre au terrain sa capacité d'infiltration, renaturer un sol en restaurant ses horizons, sa biologie et ses fonctions, restaurer des zones humides qui stockent l'eau et écrêtent les crues, renaturer des cours d'eau autrefois rectifiés et bétonnés, gérer les eaux pluviales à la source par des noues, des jardins de pluie, des toitures végétalisées, des arbres de pluie plutôt que par le seul réseau enterré. Désimperméabiliser est une première étape, nécessaire ; renaturer va plus loin, car il s'agit de restituer au sol ses fonctions vivantes et pas seulement sa perméabilité physique. Leur intérêt commun, par rapport aux ouvrages classiques en béton, tient à ce qu'elles rendent plusieurs services à la fois, hydrologique, thermique, écologique et paysager, là où un bassin fermé n'assure qu'une fonction.

Discussion

Le mot a du succès, et ce succès nourrit ses détracteurs. Le premier reproche est celui du flou. Fletcher et ses coauteurs (2015) ont montré que le vocabulaire de la gestion des eaux pluviales urbaines empile depuis un demi-siècle des termes concurrents qui ne se recouvrent pas exactement, des « techniques alternatives » aux « infrastructures vertes » en passant par les SuDS britanniques et les LID nord-américaines. La solution fondée sur la nature est le dernier arrivé de cette série, souvent la plus large et la moins définie.

Le second reproche est plus grave. Un label large et valorisant se prête à l'habillage. Nathalie Seddon et ses collègues de la Nature-based Solutions Initiative (université d'Oxford) alertent sur le risque que l'expression serve à verdir des activités par ailleurs destructrices, en particulier lorsque des acteurs présentent des plantations d'arbres comme des « compensations » carbone tout en poursuivant leurs émissions. Seddon et al. insistent toutefois sur le fait que la dénonciation de l'habillage ne doit pas servir de prétexte à écarter des actions écologiquement fondées et vérifiables (Seddon et al., 2022).

Il existe enfin un débat de filiation, moins polémique mais réel. Avant que ne s'impose l'expression venue de la conservation, le monde de l'aménagement disposait déjà de termes plus anciens et plus précis, le génie écologique et le génie végétal pour la restauration des milieux, la gestion à la source pour les eaux pluviales. Ces termes ont l'avantage de désigner des pratiques normées, avec des règles de conception et de dimensionnement. La solution fondée sur la nature les englobe sans toujours les préciser, ce qui fait sa force rhétorique et sa faiblesse opérationnelle. Ces réserves ne condamnent pas la notion, elles en délimitent l'usage honnête, un cadre qui oriente l'intention, pas un blanc-seing pour tout ce qui est vert.

L'évaluation Nexus de l'IPBES, publiée en décembre 2024 et fondée sur trois ans de travail par 165 experts de 57 pays, approuvée par 147 gouvernements, introduit une distinction qui mérite attention. Le cadre conceptuel de l'IPBES ne place pas les SfN au centre de son architecture, il leur préfère la notion de nature's contributions to people (NCP, contributions de la nature aux populations), qui désigne l'ensemble des apports positifs et négatifs des écosystèmes vivants au bien-être humain. Les solutions fondées sur la nature apparaissent dans le rapport comme un exemple parmi plus de soixante-dix « options de réponse » (response options) aux crises nexus, aux côtés de la restauration des écosystèmes riches en carbone, de la gestion intégrée des paysages ou des systèmes alimentaires durables. Ce cadrage NCP présente un avantage sur la dénomination SfN : il place explicitement la nature du côté des acteurs et des processus, et non du côté des solutions instrumentalisées par les sociétés humaines. Le vocabulaire IPBES semble aller dans ce sens, même si « solutions fondées sur la nature » et son acronyme SfN restent les termes les plus utilisés et reconnus dans les politiques publiques françaises et européennes.

Le mot retenu, et pourquoi

L'expression mérite d'être retenue lorsqu'elle désigne des actions concrètes et vérifiables : renaturer un sol en lui restituant ses fonctions vivantes, désimperméabiliser pour rouvrir la voie à l'infiltration, restaurer une zone humide, infiltrer la pluie là où elle tombe. Renaturer est plus ambitieux que désimperméabiliser, l'un agit sur la structure physique du sol, l'autre sur l'ensemble du milieu vivant. Dans ces cas, l'expression a un mérite, elle relie des gestes techniques longtemps traités séparément, l'assainissement d'un côté, la biodiversité de l'autre, et elle rappelle qu'un ouvrage peut rendre plusieurs services à la fois. C'est cette multifonctionnalité qui justifie de ne pas évaluer une noue sur sa seule performance hydraulique, mais aussi sur la fraîcheur, l'habitat et le cadre de vie qu'elle apporte.

Le label appelle à la méfiance lorsqu'il sert d'habillage, lorsqu'une plantation censée « compenser » masque une artificialisation ou des émissions poursuivies par ailleurs. Le risque tient moins au concept qu'à son extension, un mot qui recouvre tout finit par ne plus rien garantir. En pratique, nous préférons les termes précis chaque fois qu'ils existent : gestion à la source des eaux pluviales pour l'infiltration en ville, génie écologique et génie végétal pour la restauration des milieux, désimperméabilisation ou renaturation pour l'action sur le sol. Ils disent la même intention que la solution fondée sur la nature, mais ils engagent des pratiques normées, des règles de conception, des ordres de grandeur, ce qu'un label ne fait pas.

Nommer ainsi n'est pas un scrupule de vocabulaire. Une politique de l'eau qui s'abrite derrière un mot valorisant sans en vérifier le contenu se paie de désillusions, l'ouvrage sous-dimensionné, la zone humide restaurée sur le papier, la compensation qui ne compense rien. Retenir l'idée pour ce qu'elle éclaire, exiger le terme précis pour ce qu'il engage, c'est tenir ensemble l'ambition et la preuve.

Bibliographie

  • Union internationale pour la conservation de la nature (2016). Résolution WCC-2016-Res-069, définition des solutions fondées sur la nature, congrès mondial de la nature, Hawaï.
  • Union internationale pour la conservation de la nature (2020). Standard mondial de l'UICN pour les solutions fondées sur la nature. Gland : UICN. portails.iucn.org. (En Zotero : NC9W6LIV.)
  • Observatoire national sur les effets du réchauffement climatique (2019). Des solutions fondées sur la nature pour s'adapter au changement climatique. Rapport au Premier Ministre et au Parlement, France. ecologie.gouv.fr.
  • Fletcher, T. D., Shuster, W., Hunt, W. F. et al. (2015). SUDS, LID, BMPs, WSUD and more, The evolution and application of terminology surrounding urban drainage. Urban Water Journal, 12(7), p. 525-542. DOI : 10.1080/1573062X.2014.916314. (En Zotero : LUFVQHZG.)
  • Seddon, N. et al. (2022). Expose 'greenwashing' but do not ignore nature-based solutions to climate change. Nature-based Solutions Initiative, université d'Oxford. ox.ac.uk.
  • Intergovernmental Science-Policy Platform on Biodiversity and Ecosystem Services (2024). Thematic assessment of the interlinkages among biodiversity, water, food and health (Nexus Assessment). Bonn : IPBES. Approuvé le 16 décembre 2024. ipbes.net. [Statut : non ingéré -- à ajouter dans Zotero et à vérifier via le résumé pour décideurs (SPM).]

Voir aussi