Nommer les mots

Stress hydrique, pénurie, rareté

Trois mots reviennent dès qu'il est question de manque d'eau, et nous les employons presque toujours comme des équivalents. Le stress hydrique est un indicateur, un rapport calculé. La pénurie désigne un manque constaté, ici et maintenant. La rareté prétend dire un état durable du monde, mais une part de ce qu'elle recouvre tient à des choix de partage et d'usage. Distinguer les trois, c'est décider ce que nous rendons visible.

Origines et sens

Le stress hydrique est d'abord un chiffre. L'hydrologue suédoise Malin Falkenmark l'a formalisé dans les années 1980, dans le contexte des famines du Sahel, comme un signal d'alerte reliant la disponibilité en eau à la sécurité alimentaire (Falkenmark, 1989). L'indice rapporte la quantité d'eau douce renouvelable au nombre d'habitants, exprimée en mètres cubes par personne et par an, et fixe des seuils. En dessous d'environ 1 700 m³ par habitant et par an, un territoire est dit en stress hydrique ; en dessous de 1 000 m³, la situation est qualifiée de pénurie ; en dessous de 500 m³, de pénurie absolue (Falkenmark, Lundqvist et Widstrand, 1989).

« the threshold for "water stress" in what we refer to here as the Inverted WSI was set at 500 people/flow unit but subsequently raised to 600 people/flow unit (~1 667 m³ capita⁻¹ year⁻¹) in order to not exaggerate the situation; the threshold for "water scarcity" became 1000 persons/flow unit or 1000 m³ capita⁻¹ year⁻¹ » Un second indicateur, souvent confondu avec le premier, ne compare pas l'eau disponible à la population mais les prélèvements à la ressource. Ce rapport de criticité range un territoire en stress lorsque ses prélèvements annuels dépassent 20 % de la ressource renouvelable, et en stress sévère au-delà de 40 % (Raskin et al., 1997 ; Damkjaer et Taylor, 2017). Le déplacement est important, car cet indice ne mesure plus seulement ce que le climat fournit, mais ce que les usages ponctionnent.

« a country is considered "water stressed" if annual withdrawals are between 20% (0.2) and 40% (0.4) of annual freshwater supply and "severely stressed" if this figure exceeds 40% (0.4) » La pénurie, elle, désigne le moment où l'eau vient à manquer pour un usage donné, une culture qui n'est plus irriguée, un robinet qui se tarit, un cours d'eau qui n'assure plus la vie aquatique. Un indicateur peut annoncer une tension sans que la pénurie soit vécue, et une pénurie locale peut survenir dans un territoire que les moyennes disent confortable. La rareté, enfin, est le terme le plus large et le plus glissant, celui qui prétend dire non pas un chiffre ni un épisode, mais un état durable du monde.

Discussion

La difficulté commence quand la rareté est traitée comme un simple fait de nature. Dire « il n'y a pas assez d'eau » a l'apparence d'un constat neutre, et cette apparence a un effet, elle clôt la discussion. Or les seuils qui fondent le stress hydrique ne reposent pas sur une démonstration empirique solide ; ils ont été adoptés parce qu'ils étaient commodes et calculables, non parce qu'ils décrivaient un seuil biologique ou social vérifié (Damkjaer et Taylor, 2017).

« the values of 1700 and 1000 m³ capita⁻¹ year⁻¹ have been uncritically adopted and assimilated in the mainstream literature without an empirical basis » Une part de la recherche va plus loin et soutient que la rareté est en partie construite. En écologie politique de l'eau, Lyla Mehta distingue la rareté vécue, réelle et parfois brutale, de la rareté fabriquée, celle que produisent les discours et les décisions. Elle montre, à partir du cas de grands barrages dans l'ouest de l'Inde, comment le manque a été présenté comme naturel et universel alors qu'il résultait aussi de choix d'aménagement et de répartition, et comment cette naturalisation servait les intérêts des acteurs les mieux dotés (Mehta, 2005 ; Mehta, 2007).

Le débat n'oppose donc pas ceux qui verraient la contrainte physique et ceux qui la nieraient. Personne de sérieux ne prétend que l'eau serait infinie. La ligne de partage passe ailleurs, entre une lecture qui s'arrête au volume disponible et une lecture qui interroge aussi la façon dont ce volume est réparti, entre l'irrigation, l'industrie, l'énergie et l'eau des habitantes et des habitants. À disponibilité égale, une même sécheresse ne frappe pas les mêmes personnes selon les règles de partage. C'est cette part-là, la part des choix, que le mot rareté a tendance à masquer quand il se donne pour un pur fait de nature.

Le mot retenu, et pourquoi

Le stress hydrique est employé comme ce qu'il est, un indicateur. Il a l'utilité de tout indicateur, comparer des territoires, suivre une évolution, alerter, à condition de rappeler que ses seuils sont conventionnels. Ces pages s'en servent donc, sans lui faire dire plus qu'il ne dit.

La méfiance porte davantage sur les mots pénurie et rareté quand ils servent à naturaliser le manque. La pénurie décrit une situation vécue et mérite d'être nommée pour ce qu'elle est, un manque effectif à un endroit et à un moment, sans être transformée en fatalité générale. Quant à la rareté, nous préférons ne jamais la présenter comme un donné avant d'avoir regardé la répartition et les usages. Ce qui se dit rareté est souvent aussi une affaire de partage, et formuler la question de cette façon rouvre un débat que le mot naturel referme.

Bibliographie

  • Falkenmark, M. (1989). The massive water scarcity now threatening Africa: Why isn't it being addressed? Ambio, 18(2), 112-118.
  • Falkenmark, M., Lundqvist, J. et Widstrand, C. (1989). Macro-scale water scarcity requires micro-scale approaches: Aspects of vulnerability in semi-arid development. Natural Resources Forum, 13(4), 258-267. DOI : 10.1111/j.1477-8947.1989.tb00348.x.
  • Raskin, P., Gleick, P., Kirshen, P. et al. (1997). Water Futures: Assessment of Long-range Patterns and Problems. Stockholm Environment Institute.
  • Damkjaer, S. et Taylor, R. (2017). The measurement of water scarcity: Defining a meaningful indicator. Ambio, 46(5), 513-531. DOI : 10.1007/s13280-017-0912-z.
  • Mehta, L. (2007). Whose scarcity? Whose property? The case of water in western India. Land Use Policy, 24(4), 654-663. DOI : 10.1016/j.landusepol.2006.05.009.
  • Mehta, L. (2005). The Politics and Poetics of Water: Naturalising Scarcity in Western India. Orient Longman.

Voir aussi