Quand il est question de l'eau, il s'agit presque toujours de l'eau bleue, celle des rivières, des lacs et des nappes, l'eau liquide qu'un compteur peut mesurer. Il existe pourtant une autre eau, tout aussi réelle, que la gestion classique n'a longtemps pas vue : l'eau verte, celle qui séjourne dans les sols et repart à l'atmosphère par évapotranspiration. Nommer les deux, c'est refuser de réduire l'eau à sa fraction prélevable, et rappeler qu'une moitié du cycle continental échappe encore aux instruments et aux politiques qui comptent l'eau.
La distinction vient de l'hydrologue suédoise Malin Falkenmark, qui a introduit les termes d'eau verte et d'eau bleue pour désigner deux fractions du même flux de précipitations sur les continents. Elle est formalisée dans un article devenu une référence, celui de Falkenmark et Rockström (2006), qui proposent d'en faire un nouveau paradigme pour la planification et la gestion de la ressource.
L'eau bleue est l'eau liquide qui rejoint les cours d'eau et les nappes, celle que les sociétés captent, stockent dans les barrages, distribuent au robinet et mesurent aux stations hydrologiques. L'eau verte est la fraction des pluies qui transite par le sol et la végétation, stockée dans les micropores, absorbée par les racines, puis restituée à l'atmosphère par transpiration des plantes et évaporation directe. Sur les continents, cette fraction est majoritaire, les auteurs estimant qu'environ 65 % des précipitations continentales retournent ainsi à l'atmosphère sans jamais alimenter une rivière ou une nappe (Falkenmark et Rockström, 2006).
« Green water is the soil moisture held in the unsaturated zone, formed by precipitation and available to plants... Blue water is the water in rivers, lakes, wetlands and aquifers. » L'eau verte n'est pas une eau perdue. Elle alimente la production de biomasse, agricole et forestière, elle rafraîchit l'air localement par évapotranspiration, et elle participe au recyclage continental des précipitations, une part des pluies intérieures provenant de l'évapotranspiration en amont plutôt que de l'océan (Dirmeyer, Brubaker et DelSole, 2009). Le concept a par la suite quitté le seul champ de la gestion agricole pour rejoindre celui des limites planétaires. Wang-Erlandsson et ses coauteurs (2022) ont proposé de faire de l'eau verte, mesurée par l'humidité de la zone racinaire, une composante à part entière de la limite planétaire relative à l'eau douce, aux côtés de l'eau bleue. Cette révision a été reprise dans la mise à jour du cadre des limites planétaires, qui conclut que six des neuf limites sont franchies, dont celle de l'eau douce (Richardson et al., 2023).
« This planetary boundaries framework update finds that six of the nine boundaries are transgressed, suggesting that Earth is now well outside of the safe operating space for humanity. »
Discussion
Le partage est utile, mais il révèle un angle mort. Pendant des décennies, la gestion de l'eau n'a compté que l'eau bleue, celle des prélèvements et des rejets, parce qu'elle est la seule que les débits, les niveaux de nappes et les compteurs rendent visible. L'eau verte, invisible aux instruments de prélèvement, est longtemps restée absente des outils de gestion et de comptabilité de la ressource, alors qu'elle commande la pluie continentale, la profondeur des sécheresses et la vie des sols. C'est tout le sens de la proposition de Falkenmark et Rockström (2006), déplacer le regard de la seule ressource captable vers l'ensemble du flux.
Wang-Erlandsson et al. (2022) montrent que la limite planétaire relative à l'eau douce, jugée non transgressée tant que seule l'eau bleue était considérée, apparaît largement dépassée dès lors que l'humidité de la zone racinaire est intégrée. Richardson et al. (2023) reprennent cette révision dans la mise à jour du cadre des limites planétaires et concluent que six des neuf limites sont franchies, dont celle de l'eau douce (voir aussi Connaissance/Hydrologie/Climat et limites/Limites planétaires).
Le concept a ses limites, et il convient de ne pas les taire. La frontière entre eau verte et eau bleue est en partie conventionnelle, une même molécule passant de l'une à l'autre au gré de l'infiltration et de la remontée capillaire. La mesure de l'eau verte reste indirecte, adossée à des modèles d'humidité des sols et non à des compteurs, ce qui explique en partie que les politiques publiques peinent à s'en saisir. Certains hydrologues rappellent que la distinction, née d'un besoin de gestion agricole, ne recoupe pas exactement les catégories de l'hydrologie des bassins. Ces réserves n'invalident pas le partage, elles en marquent la portée, un cadre pour penser ce qui échappe au robinet, pas une comptabilité au litre près.
La discussion dépasse la querelle de définition. Séparer les deux eaux dans le vocabulaire, puis les traiter à part dans les institutions, revient à confier l'eau bleue aux services et aux agences de l'eau tout en laissant l'eau verte à la marge de la politique de l'eau, quelque part entre l'agriculture, la forêt et l'urbanisme. Le débat porte donc sur le périmètre même de ce qu'une politique de l'eau doit prendre en charge.
Ces pages emploient les deux termes, avec une insistance délibérée sur l'eau verte. L'eau bleue a longtemps concentré à elle seule l'attention, au point de faire oublier la moitié négligée du cycle. Nommer l'eau verte, c'est se donner les moyens de dire ce qu'une gestion réduite au prélèvement laisse de côté : le rôle du sol qui stocke, de la forêt qui transpire, de la pluie qui se recycle au-dessus des continents.
Ce choix s'inscrit dans une vision plus large, celle d'un seul cycle de l'eau (voir Un seul cycle de l'eau), que deux gestions distinctes tendent trop souvent à traiter comme deux mondes séparés. La gestion intégrée et la gestion à la source partent du même constat : désimperméabiliser, infiltrer, préserver les sols vivants, cela ne retient pas seulement de l'eau, cela réalimente l'eau verte et, par là, soutient le cycle continental tout entier.
Il faut ajouter que réduire la politique de l'eau au service rendu à l'usager tel que le droit le définit, à la personne par son rapport à une prestation, laisse hors champ une part décisive de l'enjeu. Quand un sol s'imperméabilise, l'eau qui aurait nourri l'eau verte devient du ruissellement, de l'eau bleue rapide et excédentaire qui inonde l'aval au lieu de soutenir la végétation et le climat local. L'eau verte ne figure dans aucune facture, elle n'est pas comptabilisée dans les redevances des agences, elle n'a pas de service attitré. C'est précisément pour cela qu'elle échappe à une gestion organisée autour du seul service. Tenir ensemble le sol, la forêt et la pluie avec la rivière et le robinet, c'est ce que nous proposons ici ; et une politique de l'eau qui les sépare se prive de la moitié de son objet.
Voir aussi