La pluie qui tombe sur un territoire ne file pas toute vers les rivières et les nappes. Avant cela, plus de la moitié repart vers l'atmosphère, absorbée par les sols et la végétation, puis restituée en vapeur. C'est de l'eau, c'est du cycle, et nos politiques de l'eau l'ignorent presque entièrement. Cette page suppose connu le problème du tout-tuyau ; elle s'attaque à un angle mort en amont de lui.
Le cadre vient de l'hydrologue suédoise Malin Falkenmark, qui l'a formalisé dans les années 1990. Son constat est resté longtemps sans suite : partout dans le monde, les politiques de l'eau ne gèrent que l'eau bleue, celle des rivières, des lacs et des nappes, celle qu'on capte, qu'on traite, qu'on distribue et qu'on facture. L'eau bleue représente 35 à 40 % des précipitations qui tombent sur les continents (Falkenmark et Rockström, 2006). C'est l'eau visible, celle qui passe par un compteur.
L'autre part, 60 à 65 % des précipitations continentales, est ce que Falkenmark a nommé l'eau verte : l'eau absorbée par les sols et par la végétation, qui retourne ensuite à l'atmosphère par évapotranspiration (Falkenmark et Rockström, 2006). C'est de loin la composante majoritaire du cycle, et c'est la grande oubliée. Elle nourrit l'agriculture pluviale, soutient les écosystèmes terrestres et participe au recyclage des pluies à l'échelle d'un continent. Aucun de ces rôles ne figure dans un schéma directeur d'eau potable.
Les ordres de grandeur planétaires aident à tenir les deux ensemble. Sur les quelque 110 000 km³ de pluie qui arrosent chaque année les continents, environ 70 000 km³ repartent directement vers l'atmosphère par évapotranspiration, l'eau verte, et de l'ordre de 40 000 km³ seulement alimentent rivières et nappes, l'eau bleue (Falkenmark et Rockström, 2006). Sur cette eau bleue, les prélèvements humains tournent autour de 4 000 km³. Autrement dit, la végétation et les sols opèrent une part du cycle continental bien supérieure à tous les barrages, canaux et stations de pompage réunis. Ces chiffres restent des ordres de grandeur, dépendants des bilans hydrologiques retenus, mais le rapport de force entre les deux composantes est, lui, robuste.
Un arbre ne consomme pas l'eau, il l'opère : il l'absorbe par ses racines, la fait circuler, la libère par ses feuilles sous forme de vapeur, qui retournera en pluie quelque part. Une prairie, un bocage, une forêt ne sont pas des consommateurs d'eau, ce sont des rouages du cycle. Mais ce travail-là ne se mesure pas au compteur et ne produit aucune recette. L'eau bleue a une valeur marchande, des redevances, des services dédiés ; l'eau verte passe par le sol et la feuille sans qu'aucun dispositif comptable ne la suive.
De cette invisibilité découle une conséquence politique simple : ce qui n'est pas compté ne pèse pas dans les arbitrages. Quand on imperméabilise une parcelle, on supprime de l'infiltration et de l'évapotranspiration, donc de l'eau verte, mais cette perte n'apparaît dans aucun bilan, aucun budget, aucune délibération. On gère scrupuleusement les rivières et les nappes, et on perd la moitié du cycle sans même la voir partir. C'est tout le sens du travail de Falkenmark : rendre visible une composante du cycle pour qu'elle entre, enfin, dans ce dont on décide.
L'eau verte ne tient pas dans l'air par magie : elle dépend d'une infrastructure bien réelle, le sol vivant, capable d'absorber et de stocker la pluie, et de la végétation qui la remet en mouvement. C'est la suite directe de cette page. En aval, cette perturbation du cycle continental n'est pas anecdotique : l'eau verte est l'une des composantes au cœur des limites planétaires de l'eau douce, aujourd'hui transgressées. Pour la brique de base, voir l'entrée infiltration du glossaire.