L'eau verte que le sol vivant absorbe ne s'arrête pas là : la végétation la reprend et la remet en mouvement vers l'atmosphère, d'où elle redescendra en pluie, quelque part. Le vivant n'est pas un usager qui prélève sa part du cycle, il en est l'un des opérateurs. C'est la nuance qui change tout dans la manière de penser un arbre, une forêt, une haie.
On dit volontiers qu'un arbre consomme de l'eau, comme s'il la faisait disparaître. C'est inexact. Il l'absorbe par ses racines, la fait circuler dans ses tissus, et la libère par ses feuilles sous forme de vapeur, l'évapotranspiration. Cette vapeur rejoint l'atmosphère, participe à la formation de nuages et retombe en pluie, parfois à proximité, parfois à des centaines de kilomètres. L'arbre est un maillon du cycle, pas un concurrent qui nous priverait de notre eau ; il la recycle. La notion de compétition ne tient que dans une vision de l'eau comme stock à se partager. Dès qu'on raisonne en cycle, la végétation cesse d'être une rivale pour devenir ce qui fait circuler l'eau.
Ce travail de remise en mouvement n'a rien de marginal. À l'échelle des continents, la végétation et les sols renvoient à l'atmosphère une part majoritaire des précipitations, et c'est cette eau verte qui réalimente les pluies en aval (Falkenmark et Rockström, 2006). Détruire un couvert végétal, ce n'est pas seulement perdre de l'ombre et de la biodiversité, c'est retirer un opérateur du cycle, à l'endroit même où il travaillait.
Le vivant ne se contente pas de renvoyer de l'eau vers le ciel, il intervient aussi sur la formation même de la pluie. Dans un nuage, les gouttelettes peuvent rester liquides bien en dessous de zéro degré, c'est la surfusion ; pour qu'elles gèlent et grossissent jusqu'à tomber, il leur faut un noyau de congélation, une particule sur laquelle l'eau s'organise en cristal. Or les noyaux les plus efficaces connus ne sont pas des poussières minérales mais des bactéries. Pseudomonas syringae, très commune à la surface des feuilles, porte une protéine capable de déclencher la cristallisation dès -2 °C, là où les particules minérales n'agissent qu'en dessous de -15 °C (Maki et al., 1974).
Ces bactéries vivent sur les plantes, sont dispersées dans l'air par le vent et l'évapotranspiration, servent de noyaux de congélation dans les nuages, puis retombent avec la pluie et recolonisent la végétation : une boucle, désignée sous le nom de bioprécipitation. Christner et al. (2008) ont montré dans Science que des noyaux glaçogènes d'origine biologique se retrouvent dans les chutes de neige partout sur la planète, ce qui établit solidement le mécanisme. Sur ce point, la prudence s'impose toutefois sur un autre plan : si le mécanisme lui-même est démontré, sa contribution quantitative à l'échelle globale, la fraction des précipitations qui en dépend réellement, reste débattue (Morris et al., 2014). On peut donc dire que la végétation ensemence l'atmosphère en particules qui favorisent la pluie, sans pour autant chiffrer combien elle pèse dans le total des précipitations.
La même prudence vaut, plus encore, pour la pompe biotique. Cette hypothèse, avancée par des physiciens russes au milieu des années 2000, propose que la condensation de la vapeur au-dessus des grandes forêts abaisse localement la pression et appelle l'air humide depuis l'océan, faisant des forêts des moteurs de la circulation atmosphérique et de l'arrivée des pluies vers l'intérieur des terres. Elle reste une hypothèse, contestée par une large part des météorologues et des hydrologues, et je la mentionne comme telle, non comme un fait établi. Ce qui est acquis suffit déjà : par l'évapotranspiration et par la bioprécipitation, le vivant participe activement au cycle de l'eau.
Si la végétation opère le cycle, alors tous les arbres ne se valent pas et la question de protéger l'existant avant de planter devient centrale : un grand arbre déjà installé rend des services qu'aucune plantation jeune ne remplace avant des décennies. En amont, ce travail du vivant suppose le sol vivant qui le rend possible. Et l'eau que la végétation laisse s'infiltrer va recharger la nappe phréatique, l'autre versant du même cycle.