La pluie qui tombe sur une rue ne disparaît pas : elle ruisselle vers l'égout, ou elle s'infiltre là où le sol l'accueille. L'arbre de pluie est précisément le point où une voirie, au lieu d'expédier son eau, la rend à la terre et à la végétation. C'est le maillon le plus visible de la gestion à la source : un geste minuscule, à l'échelle d'une fosse de plantation, qui prolonge tout ce que le cycle continental opère ailleurs à grande échelle.
Je n'ai pas besoin ici de redire pourquoi le « tout-tuyau » a fini par poser problème ; cette histoire est racontée ailleurs, sur un seul cycle de l'eau et sur la page consacrée à la gestion à la source des eaux pluviales. Ce que je veux montrer, c'est comment ce renversement de méthode descend jusqu'à l'objet le plus quotidien de l'espace public, l'arbre de rue, et comment il y change tout.
Un arbre planté dans une fosse étanche, déconnectée du ruissellement, c'est un arbre qui meurt vite, qui ne rafraîchit guère et qui ne recharge aucune nappe. Un arbre planté dans une fosse pensée comme un dispositif hydrologique, c'est un arbre qui infiltre, transpire, fait vivre le sol et peut tenir quarante ans. La différence ne tient pas à l'essence ni à la taille du sujet planté. Elle tient à la fosse et à son raccordement à l'eau qui tombe sur la chaussée. C'est par cet objet, à mon sens, que le vivant cesse d'être un décor dans le règlement d'urbanisme pour y devenir une infrastructure.
La Métropole de Lyon a publié en juin 2023 un livret technique de référence sur ce concept, dans le cadre du projet européen Life ARTISAN. La définition qu'il en donne mérite d'être citée mot à mot, parce qu'elle est opératoire :
« un arbre dont la fosse de plantation a été pensée et dimensionnée en surface et en dépression pour gérer une partie des eaux de ruissellement, favoriser le développement de l'arbre et la biodiversité y compris celle du sol »
CALTRAN, H., SANABRIA, J., GOUBIER, P., NAIT BARKA, H. et HENRY, A., Livret technique : les arbres de pluie. Lyon : Métropole de Lyon, 2023, 32 p., p. 7.
Trois mots y portent le sens. Pensée : l'arbre n'est pas posé à côté de la voirie, il lui est connecté. Dimensionnée : il y a un calcul, et un objectif chiffré. En dépression : le sol autour de l'arbre est légèrement creusé, de sorte que l'eau stagne quelques minutes avant de s'infiltrer plutôt que de filer au caniveau.
L'objectif chiffré, dans ce livret, est simple à énoncer : déconnecter une surface imperméable du réseau d'assainissement en infiltrant les quinze premiers millimètres de pluie, c'est-à-dire les pluies courantes, celles qui tombent presque chaque semaine en hiver et plusieurs fois par mois en été. À l'échelle d'un arbre planté sur une place de stationnement, le livret retient l'ordre de grandeur d'un bassin versant déconnecté d'environ cent mètres carrés et d'un volume infiltré de l'ordre d'un mètre cube par épisode. Ces pluies courantes ne sont pas anodines : ce sont elles qui charrient l'essentiel de la pollution déversée dans les milieux récepteurs par temps de pluie. Les déconnecter, c'est traiter le problème là où il naît.
L'intérêt de ce livret, c'est qu'il ne se contente pas d'un principe : il rend compte d'un suivi instrumenté. Cinq arbres ont été aménagés rue Vauban, dans le sixième arrondissement de Lyon, en novembre 2021, et leur comportement a été mesuré pendant deux ans. Le livret en publie les résultats, que je reprends en respectant les chiffres de la source :
Surface de chaussée déconnectée : 660 m². Surface perméable totale : 65 m² (soit un ratio voisin de 10 %). En hiver, 24 mm/jour infiltrés. En été, jusqu'à 40 mm/jour, avec 20 mm en 20 minutes lors des orages. Croissance journalière des arbres presque doublée par rapport aux arbres voisins de la même espèce sans aménagement de ce type, absence de stress hydrique observée.
CALTRAN et al., 2023, p. 27.
Trois enseignements me paraissent à retenir de ce retour d'expérience. D'abord, l'objectif de conception, infiltrer les quinze premiers millimètres, est non seulement tenu mais dépassé, puisque le dispositif absorbe vingt-quatre millimètres en hiver et jusqu'à quarante en été : il y a de la marge. Ensuite, l'arbre lui-même profite du dispositif, sa croissance journalière étant presque doublée par rapport aux sujets standards plantés dans la même rue par les mêmes services ; l'eau rendue à l'arbre n'est pas prélevée sur lui, elle le nourrit. Enfin, le sol acquiert une forme de mémoire hydrique : un sol resté humide grâce aux pluies courantes infiltre plus vite quand survient l'orage, de sorte que ce qui compte n'est pas seulement la pluie infiltrée aujourd'hui, mais la capacité conservée pour demain.
Sur le plan financier, le livret donne un surcoût de l'ordre de quinze pour cent par rapport à une plantation classique en fosse étanche, surcoût que les aides des agences de l'eau peuvent compenser pour les collectivités qui en font la demande en amont des travaux. Je ne reprends pas ici les montants précis à l'euro près, qui dépendent des marchés locaux et des dispositifs d'aide en vigueur ; l'ordre de grandeur, lui, est stable et documenté.
Le livret recense cinq services écosystémiques rendus simultanément par un arbre de pluie : la réduction du ruissellement et de la surcharge des réseaux, la recharge de la nappe, le rafraîchissement par évapotranspiration, l'augmentation de la biodiversité urbaine, l'amélioration du cadre de vie. Ces services ne s'additionnent pas comme des prestations distinctes que l'on choisirait à la carte ; ils naissent du même geste, redonner à l'arbre de l'eau et à la fosse une perméabilité. C'est ce qui rend l'argument audible auprès d'élus qui ne sont pas spontanément sensibles à l'infiltration : un seul aménagement répond d'un coup à la pluie, à la chaleur, à la nappe et au vivant.
Quand on lit un règlement d'urbanisme, il ne suffit donc pas d'y chercher le mot « arbre ». Mieux vaut y chercher les mots infiltration, connexion, dépression, bassin versant. S'ils n'y sont pas, l'arbre prescrit risque fort de rester un arbre de décor, qui dépérira en une décennie sans avoir jamais infiltré une goutte. Un règlement peut prescrire un volume de fosse minimal et n'imposer pourtant rien qui fasse de cette fosse un dispositif hydrologique : un volume donné peut être atteint par une cavité profonde et étroite, qui empêche le développement latéral des racines et reste déconnectée du ruissellement. Le détail technique a ici une portée politique, puisqu'il décide si la règle produit un arbre vivant ou un arbre planté pour mourir. C'est précisément ce que la page sur la manière de lire un PLUi cherche à outiller.
Reste une nuance qui me semble indispensable pour ne pas se payer de mots. Quand une collectivité commence à planter des arbres de pluie, la question politique surgit aussitôt : dans quels quartiers d'abord ? L'expérience nord-américaine et nord-européenne indique que les programmes de végétalisation et de désimperméabilisation, lorsqu'ils ne sont pas pilotés par un objectif explicite de justice spatiale, se déploient prioritairement dans les quartiers déjà favorisés, centres historiques, secteurs neufs, voiries très visibles. Isabelle Anguelovski et son équipe ont nommé ce phénomène la gentrification verte, dans une étude portant sur vingt-huit villes européennes et nord-américaines :
ANGUELOVSKI, I. et al., « Green gentrification in European and North American cities ». Nature Communications, 2022, vol. 13, article 3816. L'étude montre statistiquement que les programmes de verdissement urbain accélèrent la valorisation immobilière des quartiers concernés, avec des effets d'éviction des ménages modestes.
Le verdissement, autrement dit, peut accélérer la valorisation immobilière et, en retour, chasser les ménages modestes des quartiers ainsi améliorés. Militer pour l'arbre de pluie sans cette vigilance reviendrait à embellir d'abord ceux qui souffrent le moins de la chaleur. La désimperméabilisation et la végétalisation gagneraient à être déployées en priorité là où l'exposition à la chaleur est la plus forte et où la végétation manque le plus, dans les cours d'école minérales, les quartiers populaires sous-équipés, les centres-bourgs ruraux délaissés. La justice climatique, sur ce terrain, commence par la cartographie des inégalités d'exposition, et un règlement d'urbanisme peut parfaitement prescrire un objectif territorialement différencié.
En amont, l'arbre de pluie suppose un sol capable de recevoir l'eau et un raisonnement qui protège l'existant avant de planter : un grand arbre déjà là vaut mieux que dix petits qu'on promet. En aval, il n'a d'effet durable que s'il s'inscrit dans une règle opposable, ce qui renvoie à la manière de lire un document d'urbanisme et, plus largement, au pivot qu'est la gestion à la source des eaux pluviales. Du côté des dispositifs voisins, la noue et le jardin de pluie procèdent du même principe à d'autres emprises.