L'eau ne s'arrête à aucune limite que nous traçons. Tombée sur un toit, elle suit la pente, traverse une parcelle, un quartier, une commune, et finit dans le même cours d'eau que celle tombée à dix kilomètres de là. Le bassin versant est cet entonnoir naturel où tout ce qui se passe en amont se retrouve en aval. Penser l'urbanisme de l'eau, c'est donc tenir ensemble plusieurs échelles emboîtées, parce que la cohérence du cycle dépend de chacune d'elles.

Un bassin versant n'est pas un découpage administratif, c'est une limite physique : la ligne de crête, et la gravité qui en décide. L'eau ignore les frontières communales et les périmètres intercommunaux, alors même que ce sont eux qui structurent les documents d'urbanisme. Tout l'enjeu de l'urbanisme de l'eau tient dans ce décalage : introduire la logique du bassin dans des décisions découpées par communes. Cinq échelles s'emboîtent comme des poupées russes, et chacune conditionne les suivantes.

La parcelle est l'échelle du geste individuel : déconnecter une gouttière, remplacer une allée bétonnée par un revêtement perméable, planter un arbre, conserver de la pleine terre. Le document d'urbanisme peut y imposer un coefficient de pleine terre et une obligation d'infiltration.

L'îlot, ou l'opération d'aménagement, est l'échelle où se décide si un lotissement sera conçu avec ou sans l'eau : noues végétalisées ou caniveaux bétonnés, toitures qui retiennent ou toitures qui ruissellent, espaces publics perméables ou places minérales.

Le quartier est l'échelle de la planification locale, celle où les orientations d'aménagement et de programmation peuvent prescrire des principes de gestion de l'eau, de désimperméabilisation et de protection de la trame bleue.

La commune et l'intercommunalité forment l'échelle du document d'urbanisme et du zonage pluvial : c'est là que la traduction réglementaire devient opposable, ou ne le devient pas.

Le bassin versant, enfin, est l'échelle des schémas d'aménagement et de gestion des eaux, le SAGE et le SDAGE, là où s'évaluent les effets cumulés de toutes les décisions prises en amont.

La cohérence se gagne ou se perd à chaque maillon

Ce qui se joue à une échelle conditionne les suivantes, et c'est là tout l'intérêt, mais aussi toute la fragilité, de la pensée transcalaire. Un lotissement exemplaire à l'échelle de sa parcelle ne sert à rien si le bassin versant dans son ensemble continue de s'imperméabiliser : l'eau qu'il infiltre est noyée dans le ruissellement de tout ce qui l'entoure. À l'inverse, un schéma de bassin ambitieux reste lettre morte si aucune parcelle ne change. Une commune en amont peut imperméabiliser ses sols sans subir l'inondation qu'elle provoque en aval, et ce simple décalage entre celui qui décide et celui qui subit explique une bonne part des difficultés de l'eau. C'est pourquoi un principe de non-régression gagnerait à s'appliquer entre bassins emboîtés : ce qui est protégé à l'échelle d'un sous-bassin ne devrait pas être défait à l'échelle du bassin qui le contient.

Le saut d'échelle, et le pouvoir qui va avec

Il faut mesurer l'écart entre les deux bouts de cette chaîne, car il n'est pas que géographique, il est politique. À un bout, la surface qu'un foyer maîtrise vraiment, sa toiture et son jardin, se compte en centaines de mètres carrés. À l'autre, un grand bassin versant se compte en dizaines, parfois en centaines de milliers de kilomètres carrés. Entre la cuve que l'on installe chez soi et la décision qui engage un bassin tout entier, l'ordre de grandeur des surfaces concernées se compte ainsi en millions. Ce rapport, présenté ici comme une illustration et non comme une mesure, dit l'essentiel : l'efficacité hydrologique d'un geste croît avec l'échelle à laquelle il est décidé, mais le pouvoir d'agir, lui, se raréfie à mesure qu'on monte. L'habitant maîtrise sa parcelle et presque rien au-delà ; les décisions qui pèsent le plus sur le cycle se prennent là où il n'a, le plus souvent, pas voix au chapitre.

C'est ce déséquilibre qui fait de la transcalarité une question de démocratie de l'eau autant que d'hydrologie. Ostrom l'avait posé parmi ses principes de conception des communs : les institutions gagnent à être organisées en niveaux emboîtés, et le droit des communautés à s'organiser à être reconnu par les niveaux supérieurs. Reprendre la main sur le cycle suppose donc des lieux de décision à chaque échelle, articulés par des règles communes, plutôt qu'un pouvoir concentré tout en haut ou dispersé tout en bas.

Aller plus loin

En amont, les limites planétaires et l'eau douce montrent que le seuil global et le geste de bassin sont deux échelles d'un même problème. En aval, découper l'eau examine comment l'on trace les périmètres de décision, et la démocratie de l'eau qui décide à chacune de ces échelles. La notion de bassin versant en fixe le vocabulaire.