Avant de rejoindre une nappe ou de repartir en vapeur, la pluie passe par le sol. C'est lui qui décide de la part qui s'infiltre, de celle qui ruisselle, de celle que la végétation pourra remettre en mouvement. Le sol est le maillon où se joue la répartition entre eau verte et eau bleue. L'imperméabiliser, c'est débrancher une machine qui fonctionnait, gratuitement, sous nos pieds.

Une éponge faite de vivant

Un sol vivant est une architecture biologique d'une complexité que l'on soupçonne mal. Un gramme de sol sain peut contenir jusqu'à un milliard de bactéries, des centaines de mètres de filaments fongiques, des milliers d'espèces de micro-organismes (Bardgett et van der Putten, 2014). Ce réseau, des vers de terre aux champignons mycorhiziens, structure le sol, ouvre des galeries, fabrique des agrégats stables et, ce faisant, de la porosité.

Cette porosité se traduit en capacité d'infiltration, et l'écart est considérable. Un sol forestier ou prairial bien structuré infiltre entre 50 et 200 millimètres par heure. Un sol compacté ou battu n'en infiltre plus que 5 à 10. Un sol imperméabilisé, recouvert d'enrobé ou de béton, zéro (Bardgett et van der Putten, 2014). Le même millimètre de pluie qui s'enfonce dans une prairie ruisselle entièrement sur un parking : ce n'est pas la pluie qui a changé, c'est le sol qu'on a débranché.

Il convient de distinguer le sol du sous-sol. Le sol au sens pédologique, ce sont les trente premiers centimètres environ, la couche vivante qui infiltre, stocke, filtre et nourrit. Le sous-sol est un substrat géologique qui transmet l'eau vers la nappe mais n'a pas cette activité biologique. Quand on parle du rôle du sol dans le cycle, c'est de cette mince couche vivante qu'il s'agit, et c'est précisément elle que l'imperméabilisation détruit en premier.

La matière organique, réservoir invisible

Au-delà de la porosité, le sol stocke l'eau dans sa matière organique. Chaque point de pourcentage de matière organique gagné dans les trente premiers centimètres retient de l'ordre de 1 à 8 litres d'eau supplémentaires par mètre carré, la fourchette dépendant de la texture du sol (Minasny et McBratney, 2017 ; Hudson, 1994). Rapporté à l'hectare, cela représente 10 000 à 80 000 litres de capacité de rétention selon que l'on gagne ou perd ce point de matière organique. Un sol appauvri laisse filer l'eau en surface ; un sol riche la garde, la filtre et la restitue lentement aux plantes et aux nappes.

À cette éponge s'ajoute le travail de la végétation, qui agit sur le cycle par trois fonctions distinctes. Par l'interception, le feuillage retient une part de la pluie avant qu'elle n'atteigne le sol, de l'ordre de 5 à 30 % selon le couvert et l'intensité, eau qui s'évapore sans jamais toucher terre. Par l'infiltration, les racines structurent le sol, ouvrent des galeries et entretiennent l'activité biologique qui améliore la porosité, si bien qu'un sol forestier absorbe l'eau dix à cent fois mieux qu'un sol compacté. Par l'évapotranspiration, enfin, la végétation reprend l'eau du sol et la renvoie à l'atmosphère, alimentant le cycle. Détruire la végétation et sceller le sol casse ces trois fonctions d'un seul geste : l'eau qui devait s'infiltrer et circuler lentement se change en ruissellement rapide, érosif et chargé de polluants.

Où va ce fil

Le sol n'est donc pas un support inerte sur lequel on pose des bâtiments, mais une infrastructure hydraulique vivante, et c'est en cela que toute désimperméabilisation est d'abord une opération hydrologique, pas seulement paysagère. La lecture inverse, l'artificialisation des sols, mesure exactement ce qu'on perd. En aval, c'est ce sol vivant qui rend possible que le vivant fasse la pluie, et c'est sur lui que repose le pivot de toute la démarche, la gestion à la source des eaux pluviales.