L'expression « capital naturel » désigne les stocks de ressources et d'écosystèmes (forêts, sols, nappes, biodiversité) vus comme un capital produisant un flux de services écosystémiques, à la manière d'un capital financier produisant des intérêts. La métaphore a été mobilisée pour rendre visible la valeur économique de la nature et alerter sur son épuisement : détruire le capital naturel, c'est vivre au-dessus de ses moyens écologiques.
Le mot « capital » n'est pas anodin. Il importe dans le vivant le vocabulaire de la comptabilité et de l'accumulation, et il présuppose une commensurabilité : si la nature est un capital, alors une perte quelque part peut être compensée par un gain ailleurs, pourvu que le compte soit équilibré. C'est le premier pas du glissement décrit par Erik Gómez-Baggethun : redéfinir la nature comme un stock de « capital » produisant des « services » est l'étape qui rend possibles l'évaluation monétaire, puis les droits échangeables, puis le marché (Gómez-Baggethun et al., 2010).
Or un écosystème n'est pas un capital fongible. Une nappe polluée pour un siècle, une zone humide ancienne détruite, ne se reconstituent pas comme on recrédite un compte. La métaphore comptable rend invisible ce qui, dans le vivant, est irréversible et non substituable.
Parler de « capital naturel » peut aider à faire entendre l'urgence dans une enceinte économique, mais le cadre est piégé : il installe l'idée que tout se compense et se monnaie. Je lui préfère le registre du commun du vivant, qui pose la question du soin et de la règle collective plutôt que celle du rendement d'un stock.