Publié le 18/07/2026

Il y a un peu plus d'un an, en mai 2025, un arrêté préfectoral restreignait la consommation de l'eau du robinet pour les personnes vulnérables dans l'agglomération de Saint-Louis, après la détection de 0,3407 µg/L de PFAS dans la nappe, plus de trois fois la limite de qualité de 0,1 µg/L fixée par la directive européenne 2020/2184 [1]. J'avais analysé cette crise à l'époque, et j'avais conclu, à tort en partie, qu'aucun euro n'était exigé du pollueur. Un an plus tard, la situation a bougé. Elle mérite d'être reprise, sans triomphalisme et sans effacer le premier billet, parce que c'est précisément ce qu'un carnet permet : dater une position, puis la corriger à sa date.

Ce qui a changé

Depuis le 15 décembre 2025, une unité mobile de traitement au charbon actif fonctionne sur un captage de l'agglomération, exploitée par Veolia, et elle a permis une levée partielle des restrictions pour les personnes vulnérables [2]. Des unités de traitement définitives sont annoncées pour 2027. Le filtre tourne, l'eau redevient buvable pour toutes et tous, et c'est un soulagement réel pour les habitantes et les habitants qui ont vécu des mois avec des bouteilles distribuées au compte-gouttes.

Surtout, l'aéroport binational de Bâle-Mulhouse, dont les mousses anti-incendie sont à l'origine de la contamination, a été mis à contribution. EuroAirport s'engage à verser 10 millions d'euros sur les 20 que coûte l'opération, le reste étant pris en charge par l'État, l'agglomération, la Région Grand Est et l'Agence de l'eau Rhin-Meuse [3][4]. C'est le point sur lequel je m'étais trompé en 2025 : le pollueur ne paie plus zéro. Il paie la moitié.

La moitié, après négociation, appelée marchandage

La moitié, et après négociation. L'Association de défense des riverains de l'aéroport (ADRA), qui suit ce dossier de près depuis le début et le connaît mieux que moi, parle de marchandage [3]. Le mot est juste. Un pollueur clairement identifié, dont la responsabilité n'est pas douteuse, obtient de ne régler que la moitié de la facture de dépollution, et le reste retombe sur la puissance publique, donc sur l'Agence de l'eau, donc sur les usagers. Le principe pollueur-payeur, quand il s'applique enfin, s'applique à moitié et par accord négocié, non comme une obligation.

Ce n'est pas rien d'être passé de zéro à la moitié. Mais reconnaître un progrès n'oblige pas à le confondre avec une réparation juste. Entre le principe, celui qui pollue paie ce qu'il a cassé, et la pratique, celui qui pollue paie ce qu'il accepte de payer, il reste tout l'écart que ce dossier donne à voir.

Le filtre traite le symptôme, pas la cause

Il faut aussi dire ce que le charbon actif fait, et ce qu'il ne fait pas. Il retient bien les PFAS à chaîne longue, comme ceux des mousses anti-incendie. Il est moins efficace sur les chaînes courtes, et quasiment inopérant sur le plus petit et le plus répandu des PFAS, le TFA, que l'ANSES détecte dans la quasi-totalité des eaux potables françaises [5]. Le charbon se sature, doit être régénéré ou incinéré, et son exploitation a un coût qui court dans le temps : pour les unités définitives, la collectivité prévoit un investissement de l'ordre de treize millions et plusieurs centaines de milliers d'euros par an de fonctionnement, pour des décennies [2].

Une machine coûteuse et permanente retire ainsi de l'eau des molécules que l'industrie y a laissées entrer. Elle est nécessaire tant que la pollution est là, et je ne le conteste pas. Mais c'est une réponse en aval, qui ne dit rien de la source. La contamination de Saint-Louis est ponctuelle et son origine est connue ; à l'échelle de la nappe rhénane, le programme ERMES-II a montré que les PFAS sont présents dans plus de 90 % des points de mesure en Alsace [6]. Le charbon de Saint-Louis n'y changera rien.

Ce que ce dossier apprend, un an après

Je reste sur mon terrain, celui de l'hydrologue, et je laisse aux riverains organisés la parole sur ce qu'ils vivent. Ce que je peux dire, de ma place, tient en peu de mots. Une pollution industrielle a rendu l'eau impropre pour des dizaines de milliers de personnes. Il a fallu un an et demi entre les premières alertes et l'arrêté, puis encore des mois pour un filtre, puis une négociation pour que le pollueur paie la moitié. À aucun moment celles et ceux qui boivent cette eau n'ont eu voix au chapitre, ni sur le rythme, ni sur le partage de la facture, ni sur le choix d'une réponse en aval plutôt qu'à la source.

C'est là que je retrouve le fil de tout ce que j'écris ici. L'eau est un commun du vivant, et un commun ne se mesure pas seulement à qui la possède ou à qui la traite, mais à qui décide de son sort. À Saint-Louis, la décision s'est prise ailleurs, entre l'État, la collectivité et un aéroport, dans un rapport de force où les habitantes et les habitants ont surtout été priés d'attendre. Le charbon filtre, l'aéroport paie sa moitié, et la question demeure entière : qui décide, et pour qui ?

Pour suivre ce dossier dans la durée, et de plus près que je ne le peux, c'est vers l'ADRA qu'il faut se tourner. Ce sont les riverains qui le portent, depuis le début.

Sources

  1. Directive (UE) 2020/2184 du Parlement européen et du Conseil du 16 décembre 2020 relative à la qualité des eaux destinées à la consommation humaine (limite de 0,1 µg/L pour la somme de 20 PFAS).
  2. France Bleu Alsace, décembre 2025, mise en service de l'unité mobile de traitement des PFAS à Saint-Louis (Veolia), et dossier de l'agglomération sur les unités de traitement définitives prévues en 2027.
  3. Rue89 Strasbourg, 2026, l'aéroport de Bâle-Mulhouse versera 10 millions d'euros, l'ADRA dénonce un marchandage.
  4. Agence de l'eau Rhin-Meuse, 2025, PFAS à Saint-Louis agglomération, une aide exceptionnelle pour sécuriser l'alimentation en eau potable.
  5. ANSES, 2023, avis relatif à l'évaluation des risques liés aux substances per- et polyfluoroalkylées dans les eaux destinées à la consommation humaine (détection généralisée du TFA dans l'eau potable).
  6. APRONA (coord.), 2026, ERMES-II-Rhin 2022-2025, résultats de la campagne de surveillance de la nappe rhénane (présence des PFAS dans près de 80 % des points en Alsace).