L'Eau Engagée vend une eau « solidaire » à 5 €/litre, prétendument neutre en carbone, dans des emballages végétaux. Derrière les promesses éthiques se cache une absurdité technologique et écologique : purifier de l'eau potable par osmose inverse, méthode énergivore et non dénuée d'impacts environnementaux, pour la reconditionner, la transporter et la vendre. Un choix qui interroge à l'heure des PFAS, mais qui ne trouve que peu de justification face aux solutions publiques existantes.
L'eau vendue par L'Eau Engagée est une eau « osmosée », c'est-à-dire purifiée par un procédé appelé osmose inverse. Il s'agit d'une technologie utilisée pour traiter l'eau salée ou fortement contaminée, comme dans certaines régions désertiques ou après des catastrophes environnementales. Le principe repose sur l'utilisation d'une membrane semi-perméable capable de retenir la quasi-totalité des particules, bactéries, virus, métaux lourds et résidus chimiques.
Cette technologie permet, en théorie, de produire une eau d'une pureté extrême. Mais elle n'est ni anodine ni gratuite : elle nécessite une pression élevée (souvent de l'ordre de 4 à 6 bars), une consommation énergétique importante (entre 3 et 10 kWh/m³), et surtout, elle génère un rejet d'eau concentrée (brine) pouvant représenter jusqu'à 50 % de l'eau traitée.
En France, l'eau du robinet est soumise à des normes sanitaires strictes (Ministère de la Santé, 2022). Y appliquer un procédé lourd, coûteux et énergivore comme l'osmose inverse revient à médicaliser une ressource déjà saine, au nom d'une promesse marketing de « pureté absolue ».
Le recours à l'osmose inverse dans des pays où l'eau est potable et abondante pose un véritable problème écologique. D'abord en termes de consommation énergétique, puisque l'électricité nécessaire à la production augmente le bilan carbone du produit. Ensuite parce que le procédé génère un gaspillage structurel : jusqu'à un litre rejeté pour chaque litre purifié. Cette eau rejetée, hautement minéralisée, doit être évacuée et peut poser des problèmes de pollution locale si elle est mal traitée (Elimelech et al., 2011).
En conditionnant cette eau osmosée dans un emballage jetable, pour la vendre à 1000 fois le prix de l'eau du robinet, L'Eau Engagée transforme une ressource locale, disponible et distribuée collectivement en une marchandise purifiée, emballée et premiumisée, suivant une logique extractiviste et industrielle.
Purifier l'eau potable, l'emballer dans du carton végétal, compenser son transport par des plantations d'arbres, et appeler cela de la solidarité : on tient là une forme aboutie de greenwashing.
Un des arguments implicites pouvant justifier le recours à l'osmose inverse est la présence possible de PFAS dans l'eau du robinet. Ces composés perfluorés, surnommés « polluants éternels », sont utilisés dans l'industrie pour leurs propriétés antiadhésives et imperméabilisantes. Ils sont aujourd'hui détectés à faible dose dans de nombreuses eaux de surface en Europe.
Il est vrai que l'osmose inverse est l'une des rares technologies capables de réduire significativement la présence des PFAS dans l'eau (Appleman et al., 2014). Mais l'argument résiste mal à l'examen, à plusieurs titres.
D'abord, l'exposition aux PFAS dans l'eau potable française reste faible et localisée, bien en deçà des seuils sanitaires dans la majorité des cas (ANSES, 2023). Ensuite, l'usage de cette technologie à l'échelle individuelle ou de niche ne règle pas le problème de fond : c'est aux réseaux publics, par des technologies adaptées, d'assurer la sécurité sanitaire, et non à des start-up par des produits vendus à 5 €/litre.
Recourir à une bouteille osmosée pour éviter les PFAS déplace sur l'individu une responsabilité qui est collective : un luxe technologique qui masque la question des réseaux publics et des pollueurs.
Le modèle économique de L'Eau Engagée repose sur une promesse : à chaque brique achetée, 30 litres d'eau seraient « offerts » dans le Sud global via une ONG partenaire. Mais cette promesse reste floue, peu documentée, et surtout elle installe une forme perverse de solidarité conditionnelle : il faut consommer, acheter, dépenser pour que d'autres aient accès à un bien vital.
Ce modèle, profondément néolibéral dans sa structure, confond don et levier marketing, entraide et stratégie d'acquisition. Il transforme une problématique de justice environnementale en opportunité de branding pour classes moyennes urbaines.
L'Eau Engagée relève d'une génération de produits « à haute teneur éthique », qui mêle récit solidaire, technologie purificatrice et image éco-responsable. L'examen y fait apparaître un non-sens écologique : purifier une eau déjà potable, l'emballer dans du jetable, la vendre à prix prohibitif, conditionner la solidarité à l'achat.
Dans un contexte où les ressources en eau sont menacées d'abord par leur accaparement, plus que par leur rareté, ce type d'initiative détourne l'attention des luttes collectives pour la gestion publique du commun, et entretient l'illusion d'un monde que l'on sauverait à chaque gorgée.