Informé du projet de parc d'excellence industrielle à Hatten et concerné par ses incidences possibles sur l'environnement, l'eau, les paysages et l'organisation du territoire, je souhaite contribuer à la présente enquête publique environnementale. Cette contribution expose les éléments qui, à mon sens, ne permettent pas de considérer le projet comme suffisamment soutenable ou justifié en l'état, et qui me conduisent à me positionner défavorablement par rapport au projet soumis à l'enquête.

Une filière d'ampleur régionale évaluée par fragments

Le projet de ZAC de Hatten est présenté comme un simple aménagement économique, alors qu'il constitue un maillon d'une chaîne industrielle plus vaste incluant géothermie profonde, extraction et purification du lithium, transports spécialisés, réseau de chaleur et implantation d'activités fortement consommatrices d'énergie. D'autres projets connexes existent ou sont annoncés dans la région, notamment une raffinerie de traitement des saumures à Lauterbourg. Cette réalité territoriale étendue n'a jamais été exposée dans un cadre unique au public.

Le morcellement des procédures a pour effet de dissoudre la vision d'ensemble. Les permis miniers, les autorisations de forages, les projets d'extraction, les installations de purification, la ZAC industrielle et le réseau de chaleur relèvent de procédures distinctes, déposées à des moments différents, sans analyse complète des interactions. Un tel choix ne permet pas d'évaluer les effets cumulés sur l'eau, l'énergie, les milieux naturels, les transports et les réseaux.

Les critères de saisine de la Commission nationale du débat public semblent pourtant réunis : envergure régionale, innovations technologiques, impacts significatifs sur les ressources et les paysages, risques industriels, investissement public important, controverse sociétale et transfrontalité. Un débat public régional aurait été justifié pour traiter l'ensemble de la filière, ce qui n'a pas eu lieu.

Le statut PENE et la sobriété foncière mal présentés

Le statut PENE n'est appliqué qu'au projet minier Lithium Nord Alsace et non à la ZAC. Le dossier entretient une confusion en laissant entendre que l'ensemble du périmètre bénéficierait d'un régime particulier vis-à-vis du Zéro Artificialisation Nette. En réalité, la quasi-totalité de la consommation de terres agricoles reste imputée au territoire dans les bilans locaux du ZAN.

Dans ces conditions, l'ouverture immédiate de plus de quarante hectares de terres agricoles, en l'absence de programmation industrielle définie, s'affranchit de la logique même de sobriété foncière. Aucune démonstration n'est apportée sur l'absence d'alternatives, la nécessité réelle des surfaces ou la capacité des zones déjà urbanisées à absorber les besoins. Le projet anticipe une demande industrielle non identifiée plutôt qu'il ne répond à des besoins avérés.

Un pari industriel sans programmation, sans opérateurs et sans données

Le dossier reconnaît explicitement qu'aucun industriel n'est aujourd'hui identifié pour s'implanter dans la ZAC. Cette absence d'opérateurs rend impossible toute programmation réelle : on ne connaît ni la nature des activités, ni les procédés industriels, ni les volumes de matières traitées, ni les besoins en eau ou en énergie. Elle a pour conséquence directe l'impossibilité d'établir un bilan environnemental, hydrologique ou logistique. L'étude d'impact, faute de données, se trouve contrainte à l'abstraction, évoquant des « typologies d'activités possibles » et des « besoins théoriques ». Or une enquête publique environnementale doit reposer sur des éléments concrets, dimensionnés, vérifiables. Ce n'est pas le cas ici.

La dissymétrie est donc totale : les impacts seraient immédiats et certains, avec l'artificialisation de quarante hectares de terres agricoles, la transformation durable d'un corridor écologique en lisière de forêt, la montée en charge des réseaux, la pression supplémentaire sur une ressource en eau déjà sous tension, et des effets irréversibles sur les sols et les zones humides. Les bénéfices, eux, relèvent de projections non étayées, tant en termes d'emplois que de retombées économiques. Le projet avance sur la base d'un pari industriel plutôt que d'une programmation fondée.

Ce pari apparaît d'autant plus fragile que même l'argument de départ, la présence éventuelle d'une unité de purification du lithium, manque de consistance. Aucune technologie n'est présentée. Aucun opérateur n'a confirmé son intention. Aucune stabilité technique n'est démontrée, alors que les installations pilotes comparables dans le Fossé rhénan rencontrent des difficultés répétées. Enfin, la dynamique économique internationale rend la viabilité de cette filière encore plus incertaine : le prix du lithium s'est effondré en cinq ans, passant d'environ 80 000 dollars la tonne à environ 10 000 dollars. Cette baisse structurelle, liée à l'augmentation massive de l'offre mondiale et à l'ouverture de projets européens non géothermiques, remet en cause la rentabilité de procédés coûteux et énergivores comme ceux envisagés en Alsace.

À cette première incertitude s'en ajoute une seconde : même dans l'hypothèse où une unité de purification du lithium verrait le jour, rien ne garantit que les autres parcelles de la ZAC trouveraient des utilisateurs. La promesse d'un réseau de chaleur géothermique, censé attirer des industries « bas carbone », reste hypothétique. Les forages n'existent pas, les températures de saumure ne sont pas connues, les débits ne sont pas garantis, et aucun consommateur n'a été identifié. Un réseau de chaleur n'a de sens que si des industriels confirment leurs besoins, leurs puissances, leurs contraintes thermiques, et leur capacité à supporter les aléas d'une chaleur encore incertaine. Ici, aucune donnée n'est fournie, ni en termes de puissance installée, ni en termes de mix technologique. Le cœur de la justification énergétique repose donc sur un vide.

Le résultat est une juxtaposition de paris successifs : pari sur une filière émergente non stabilisée, pari sur la présence d'un opérateur de purification du lithium, pari sur la disponibilité d'une chaleur géothermique suffisante, pari sur des industriels consommateurs de cette chaleur. Aucun de ces paris n'est fondé sur des engagements, des lettres d'intention ou des analyses techniques complètes. Ils reposent sur des hypothèses, sans planification concrète.

La transformation du territoire, elle, serait bien réelle. La consommation foncière serait massive et irréversible. Les sols agricoles, qui assurent aujourd'hui des fonctions d'infiltration, de régulation hydrique et de continuité écologique, seraient détruits avant même de savoir quelles activités nécessiteraient ces surfaces. L'absence de programmateur industriel signifie que l'on artificialiserait d'abord, dans l'espoir que des activités se présentent ensuite. Cette logique est inverse de celle attendue pour un aménagement stratégique, où l'on évalue les besoins, on confirme les opérateurs, puis on dimensionne les surfaces en conséquence.

Cette incertitude généralisée s'étend aussi aux infrastructures. Le réseau électrique est engagé financièrement sans connaître les puissances nécessaires. Le réseau d'assainissement est déclaré suffisant sans qu'aucune capacité ne soit chiffrée. Les effluents industriels ne sont pas décrits. La logistique n'est pas caractérisée. L'équilibre hydrologique du territoire n'est pas étudié, alors que l'artificialisation massive des surfaces affecterait durablement l'infiltration, les zones humides et la continuité des écoulements. L'absence totale de données industrielles empêche de quantifier les risques liés aux flux de matières, aux pollutions accidentelles, aux rejets ou au trafic généré.

En résumé, le projet de ZAC à Hatten repose sur une projection plus que sur une programmation industrielle, sur une hypothèse de filière plus que sur une stratégie territoriale démontrée, et sur des promesses plus que sur des données vérifiables. Le territoire, lui, serait engagé dans un processus irréversible sans garantie sur les activités réelles qui pourraient s'y implanter. C'est une approche d'autant plus préoccupante qu'elle concerne un secteur agricole vivant, en lisière d'un massif forestier majeur, dans un contexte hydrologique sous tension et dans un territoire déjà fragilisé par les enjeux liés à l'eau, aux milieux naturels et à l'énergie.

Un avis éclairé ne peut être rendu sur la base d'un tel degré d'incertitude. L'engagement du territoire dans une trajectoire industrielle non démontrée, sans opérateurs, sans données et sans programmation, constitue un risque majeur pour l'ensemble de la collectivité et ne peut être validé en l'état.

Retour d'expérience du Fossé rhénan et fragilités technologiques

L'analyse du dossier de la ZAC de Hatten ne permet pas d'apprécier la faisabilité technique des procédés associés à la filière géothermie-lithium. Le porteur de projet ne fournit aucune information sur la stabilité des installations, sur les cycles d'exploitation, sur la concentration des saumures, sur les risques de corrosion, ni sur la gestion des dépôts minéraux ou des sous-produits. Cette absence de données est d'autant plus problématique que des installations pilotes comparables ont déjà fait l'objet d'évaluations détaillées dans le Fossé rhénan supérieur, sur la rive allemande, dans le cadre de procédures administratives strictement encadrées par le droit allemand. Ces retours d'expérience sont précieux, car ils portent précisément sur les technologies que la ZAC de Hatten prétend accueillir sans en décrire les caractéristiques.

Deux types de documents sont particulièrement instructifs. D'une part, les contributions signées par l'experte Ariane Stachowsky et transmises au Regierungspräsidium Karlsruhe dans le cadre de la procédure d'autorisation d'une installation d'extraction de lithium associée à une centrale géothermique. D'autre part, les courriers remis par le collectif BIGG Geinsheim aux autorités locales et régionales dans le cadre d'une autre procédure environnementale concernant un projet similaire. Ces pièces sont publiques en Allemagne et inscrites dans des processus formels ; elles fournissent un retour d'expérience externe qui éclaire les difficultés techniques observées sur plusieurs années d'expérimentation.

Les contributions d'Ariane Stachowsky insistent sur l'instabilité des procédés d'extraction du lithium à partir des saumures profondes. Elles décrivent des installations fortement exposées à la corrosion interne, en raison des caractéristiques chimiques des saumures riches en sels dissous et en éléments traces. Elles relèvent des problèmes récurrents d'encrassement, de dépôts minéraux dans les conduites, de pertes de capacité thermique et de besoins fréquents d'arrêt pour maintenance. Ces observations indiquent que les installations testées ne parviennent pas à maintenir un fonctionnement continu sur de longues périodes, ce qui compromet leur viabilité industrielle réelle. La nature même des fluides géothermaux du Fossé rhénan, dont les caractéristiques évoluent avec le temps et selon la dynamique des réservoirs, constitue un facteur supplémentaire d'incertitude.

Les courriers du collectif BIGG Geinsheim, transmis dans le cadre d'une autre procédure administrative, présentent un constat similaire. Ils évoquent des cycles d'exploitation marqués par une alternance d'arrêts prolongés et de phases de fonctionnement instables. Ils décrivent également des contraintes logistiques importantes découlant de cette instabilité : transport fréquent de pièces de maintenance, variations des flux nécessaires pour stabiliser les installations, gestion délicate des modules techniques, et augmentation des flux de matériaux associés à l'entretien. Les documents signalent que les rétrofits successifs, visant à corriger les phénomènes de corrosion ou d'encrassement, n'ont pas permis d'atteindre une exploitation durable. Ils insistent sur la difficulté à maintenir le niveau de performance annoncé initialement, ce qui rend les projections industrielles hautement spéculatives.

Ces documents allemands, bien que centrés sur des projets situés outre-Rhin, décrivent des risques intrinsèques à la filière. Ils soulignent en particulier un point que le dossier de Hatten ne traite jamais : la gestion des sous-produits issus des procédés d'extraction et de purification. Les retours d'expérience montrent que ces sous-produits sont des résidus concentrés, issus de la composition des saumures profondes, comprenant sels minéraux, silices, métaux et éléments traces. Leur volume dépend des procédés utilisés, mais leur gestion nécessite des filières spécifiques de traitement et d'entreposage, qui doivent être documentées et validées. Ces filières sont essentielles pour éviter la contamination des milieux ou l'accumulation de déchets non maîtrisés. Or le dossier de Hatten ne fournit aucune description de la nature des résidus potentiels, aucun volume prévisionnel, aucune filière de gestion, et aucune analyse d'impact liée à leur stockage, leur transport ou leur traitement.

Le contraste entre la prudence allemande et la légèreté du dossier français est frappant. Dans les deux procédures allemandes citées, les installations font l'objet de contrôles réguliers, de rapports d'évaluation, de suivis hydrogéochimiques et de retours d'expérience techniques détaillés. Les autorités exigent des analyses complètes sur la corrosion, l'encrassement, les effluents, les sous-produits, l'évolution des débits et la stabilité des cycles d'exploitation. À Hatten, aucune de ces exigences n'est satisfaite. Le public se retrouve face à un projet qui promet une industrie fondée sur une technologie que les sites pilotes voisins peinent encore à stabiliser.

Il n'appartient évidemment pas à cette contribution citoyenne de reconstituer toutes les données et analyses présentes dans les documents allemands. Cependant, ces éléments suffisent à montrer que la filière géothermie-lithium ne peut pas être considérée comme une filière mature ou pleinement maîtrisée. Le dossier de Hatten aurait dû démontrer que les difficultés techniques observées dans le Fossé rhénan sont prises en compte, que des solutions existent, que les risques sont maîtrisés et que les installations envisagées seraient compatibles avec une exploitation durable. Rien de tout cela n'est démontré. L'absence de prise en compte du retour d'expérience disponible constitue une faiblesse majeure du dossier et empêche d'apprécier les risques industriels, hydrologiques, environnementaux et logistiques associés au projet.

Cette situation ne peut être ignorée. Si le porteur de projet souhaite affirmer la pertinence de la ZAC pour accueillir une filière innovante et présentée comme stratégique, il lui revient de montrer que les difficultés observées à quelques dizaines de kilomètres, dans un environnement géologique comparable, ne compromettent pas la faisabilité des installations envisagées. Faute de cela, le projet repose sur une série d'hypothèses favorables non démontrées, tandis que les risques technologiques et opérationnels identifiés en Allemagne montrent au contraire une filière fragile, instable et exigeante en maintenance. Cette dissymétrie entre les difficultés constatées et l'absence de traitement de ces difficultés dans le dossier conduit à considérer que le projet de Hatten est, à ce stade, dépourvu de fondation industrielle solide.

Le contexte économique du lithium : abondance mondiale et chute des prix

Depuis le pic observé entre 2020 et 2022, le prix du lithium a connu une chute rapide et durable sur les marchés internationaux. Cette évolution n'est pas conjoncturelle : elle résulte de l'augmentation massive des capacités de production à l'échelle mondiale. L'Australie continue d'ouvrir de nouvelles mines de spodumène, l'Amérique du Sud accroît ses volumes d'exploitation de saumures, la Chine multiplie les capacités de raffinage, et plusieurs projets européens, dont la mine Emili dans l'Allier, démontrent que les gisements continentaux sont significatifs. Dans l'Allier, le volume de roche lithium-porteur prévu dans le cadre du projet Emili, ainsi que les prévisions annuelles de production, établissent clairement que le lithium n'est pas une ressource rare : il s'agit d'un matériau disponible en grandes quantités, dont l'extraction va continuer de s'intensifier.

Ce contexte global a entraîné une division par presque huit du prix du carbonate de lithium en quelques années, passant d'environ 80 000 dollars la tonne à près de 10 000 dollars. Cette chute profonde traduit un rééquilibrage structurel entre l'offre et la demande : l'augmentation de la production mondiale dépasse désormais la croissance des volumes nécessaires pour l'industrie des batteries. Les perspectives de rentabilité pour les procédés les plus coûteux, dont l'extraction à partir de saumures géothermales profondes, sont par conséquent beaucoup moins favorables que ce que laissaient supposer les projections initiales. Une filière fondée sur des technologies encore instables, des cycles de maintenance lourds et une logistique complexe se trouve mécaniquement pénalisée dans un marché devenu très concurrentiel, où seuls les gisements les plus accessibles et les procédés les plus éprouvés restent compétitifs.

L'argument régulièrement avancé selon lequel l'Alsace pourrait devenir un pôle majeur de « lithium local » ou même un segment d'une filière complète des batteries doit être fortement relativisé. La part de lithium qui pourrait être produite ou raffinée en Alsace, même si tous les projets annoncés se concrétisaient, resterait marginale à l'échelle du marché européen. En outre, aucune usine de batteries n'existe aujourd'hui en Alsace, aucun projet de gigafactory n'est identifié sur le territoire, et aucune stratégie industrielle régionale ne prévoit une intégration locale de la chaîne de valeur. Le lithium éventuellement extrait ou purifié en Alsace serait donc destiné à être exporté pour être transformé ailleurs, dans des filières déjà structurées en Allemagne, en Pologne ou dans le nord de la France. La promesse de « batteries locales » relève davantage d'un récit politique que d'une perspective industrielle réaliste.

Cette dissociation entre production et usage final crée une nouvelle fragilité : même si une unité de purification voyait le jour en Alsace, elle dépendrait totalement d'acteurs extérieurs pour débouchés, prix et volumes. Le territoire supporterait les impacts, à savoir la consommation foncière, les pressions hydrologiques et les risques environnementaux, sans capter la valeur ajoutée principale, laquelle se situe en aval, dans la production d'électrodes, de cellules et de batteries finies. Cette architecture industrielle déséquilibrée renforce le caractère spéculatif du projet de ZAC : il ne repose pas sur un écosystème local réellement structuré, mais sur l'hypothèse que des procédés coûteux pourront rester rentables dans un marché devenu très concurrentiel.

En résumé, l'évolution récente du marché du lithium, l'abondance mondiale des ressources, la multiplication des mines non géothermales, l'absence d'industrie de batteries en Alsace et la faible part de lithium qui pourrait être refinée localement affaiblissent considérablement l'argument économique avancé pour justifier la ZAC. Le territoire serait engagé dans un aménagement lourd, irréversible et consommateur de ressources pour accompagner une filière dont la pertinence économique à moyen terme n'est pas démontrée.

Le cas d'Échassières : un exemple instructif de risques sous-estimés

Le projet Emili, porté par Imerys dans l'Allier, constitue un exemple particulièrement éclairant pour l'analyse publique des projets liés au lithium en France. L'article d'enquête publié par Mediapart le 7 octobre 2025, signé par Célia Izoard, a révélé que l'exploitation du granite de Beauvoir génère un concentré métallique comprenant naturellement de l'uranium et du thorium. Les documents de l'enquête publique ont montré que ce concentré dépasse les seuils réglementaires du Code de la santé publique, conduisant à qualifier certaines opérations comme relevant des « activités nucléaires ». Les volumes projetés, selon les données communiquées dans ce cadre, pourraient atteindre ou dépasser le millier de tonnes de matières radioactives par an, avec des implications en matière de transport, de stockage et de protection des travailleurs. Le droit de réponse publié par Imerys le 21 octobre 2025 reconnaît la présence de ces éléments radioactifs d'origine naturelle et confirme que le site relève du régime ICPE 1716-2 soumis au contrôle de la DREAL et de l'Agence de sûreté nucléaire et de radioprotection.

Cet exemple n'est pas transposable géologiquement à Hatten. Le granite enrichi en uranium du Massif central et les mica lithinifères de l'Allier n'ont aucun lien avec les saumures géothermales du fossé rhénan. Les procédés envisagés en Alsace ne comportent donc pas, à ce stade, un risque similaire lié à des concentrés radioactifs. Il serait inapproprié de suggérer une équivalence entre les deux contextes. En revanche, le cas d'Échassières met en lumière deux enseignements essentiels pour toute enquête publique portant sur un projet lithium, quelles que soient les caractéristiques géologiques.

Le premier enseignement concerne l'existence possible de co-produits ou de résidus dont la nature et les impacts peuvent être significatifs. Dans l'Allier, il s'agit de métaux concentrant des radionucléides d'origine naturelle ; ailleurs, il peut s'agir de sels minéraux, de silices, de métaux dissous ou de composés issus des procédés de séparation. Le fil conducteur est que les projets lithium génèrent des matières secondaires qui doivent faire l'objet d'une transparence complète, d'un suivi réglementaire précis et d'une caractérisation détaillée. À Hatten, aucun élément n'est fourni sur la composition, les volumes ou le devenir de ces résidus. Cette lacune est d'autant plus préoccupante que les retours d'expérience allemands ont mis en évidence des sous-produits concentrés issus de l'extraction à partir de saumures géothermales, nécessitant des filières spécialisées.

Le second enseignement concerne les enjeux de transparence et d'information. À Échassières, l'enquête Mediapart a montré que des éléments importants relatifs à la radioactivité naturelle des concentrés n'ont été explicités que tardivement, en grande partie grâce à l'insistance d'acteurs indépendants et de la société civile. Les phases initiales de communication n'avaient pas reflété l'ensemble des problématiques environnementales et sanitaires du projet. Le fait que les communes riveraines, les élus locaux et certaines administrations aient découvert a posteriori l'existence de matières classées au régime nucléaire montre que les projets lithium exigent une vigilance démocratique élevée. La confiance du public dépend de l'exhaustivité et de l'honnêteté des informations transmises en amont.

À Hatten, les incertitudes nombreuses concernant les procédés, les sous-produits, les effluents et les technologies rendues possibles par la ZAC ne permettent pas de garantir que l'ensemble des enjeux a été porté à la connaissance du public. Le cas d'Échassières ne préjuge en rien des risques spécifiques qui pourraient exister ou non dans le contexte alsacien, mais il montre que l'absence de données précises au moment d'une enquête publique fragilise la crédibilité d'un projet et l'acceptabilité de la filière. Dans un domaine aussi sensible, l'existence de précédents nationaux marqués par des informations partielles ou tardives ne peut qu'inviter à une prudence renforcée. La transparence est un préalable indispensable, et elle manque ici de manière manifeste.

Eau potable, hydrologie et zones humides : des incertitudes majeures

La ressource en eau potable est déjà décrite comme fragile dans le secteur de Hatten. Le dossier reconnaît qu'il est impossible de quantifier les besoins futurs en raison de l'absence de programmation. Or certaines technologies liées au lithium peuvent nécessiter des volumes d'eau douce pour les rinçages ou la gestion des circuits. Dans un territoire sous tension hydrique, ces incertitudes auraient dû conduire à des analyses approfondies plutôt qu'à des déclarations générales.

L'artificialisation de plus de quarante hectares en bordure de la forêt réduira les capacités d'infiltration et affectera les zones humides du site. Ces zones assurent des fonctions hydrologiques essentielles pour le stockage, la régulation et l'épuration. Les mesures compensatoires proposées ne peuvent reproduire pleinement ces fonctions. Aucune modélisation hydrologique précise, avant et après projet, n'est fournie.

Milieux naturels, forêt de Haguenau et trame sombre

La forêt de Haguenau constitue un massif de grande valeur écologique. Les terres agricoles qui la bordent servent de zone tampon, d'espace d'alimentation et de corridor pour la faune. Le recul prévu en lisière forestière ne suffit pas à maintenir les conditions écologiques nécessaires au fonctionnement de la lisière. La destruction des habitats agricoles, la fragmentation de la trame sombre et l'introduction d'éclairages industriels entraîneront des perturbations irréversibles pour les espèces nocturnes.

Réseaux, logistique et infrastructures : absence de démonstration technique

Les capacités des réseaux d'eau, d'assainissement, d'électricité et de transport ne sont pas démontrées. Les besoins restent inconnus. Aucune note technique dimensionnée n'est fournie pour la station d'épuration, qui est pourtant décrite comme déjà fragile. Les flux logistiques ne sont pas décrits, alors que ce type d'installations entraîne des transports importants de matières, de pièces, de produits et de déchets.

Sans programmation industrielle, il est impossible d'évaluer les nuisances, les émissions, les risques d'accident, les besoins énergétiques ou la compatibilité avec les infrastructures existantes.

Conclusion : un avis défavorable

L'examen attentif du dossier conduit à un constat cohérent et sans ambiguïté. L'ensemble du projet repose sur une succession d'hypothèses non démontrées, alors que les atteintes au territoire seraient, elles, immédiates, certaines et irréversibles. Les arguments peuvent être gradués selon leur importance et leur niveau d'incertitude.

Le premier élément, le plus déterminant, est l'absence totale de programmation industrielle. Aucun opérateur n'est identifié, aucun procédé n'est décrit, aucun besoin n'est quantifié. Il est donc impossible de connaître les consommations d'eau, d'énergie, la nature des effluents, les flux logistiques ou les rejets potentiels. Une ZAC industrielle dépourvue d'industriels ne peut pas être évaluée sérieusement dans le cadre d'une enquête publique environnementale. Ce point suffit en soi à rendre le dossier inapte à éclairer le public.

Un second élément concerne les incertitudes technologiques de la filière géothermie-lithium. Les installations pilotes du Fossé rhénan restent marquées par des phénomènes de corrosion, d'encrassement, d'arrêts prolongés et de difficultés de stabilisation des procédés. Les documents transmis dans les procédures allemandes montrent une filière encore expérimentale, génératrice de sous-produits concentrés et de contraintes logistiques importantes. Ces retours d'expérience auraient dû servir de fondation à une analyse rigoureuse du projet. Ils ne sont jamais évoqués dans le dossier de Hatten, qui présente la filière comme stabilisée alors que les preuves disponibles indiquent l'inverse.

Un troisième élément réside dans la fragilité économique du projet. Le prix du lithium s'est effondré sur les marchés internationaux du fait de l'abondance mondiale de la ressource et de l'ouverture de mines non géothermales en Europe et ailleurs. Dans ces conditions, des procédés coûteux comme l'extraction à partir de saumures profondes apparaissent d'autant plus risqués. Les projections économiques ou les promesses d'emplois ne sont accompagnées d'aucune donnée vérifiable, tandis que les bénéfices territoriaux demeurent incertains. La promesse d'une filière locale des batteries n'est pas crédible en l'absence d'industrie de transformation en Alsace.

Un quatrième élément touche directement aux ressources du territoire. La zone se situe dans un secteur où l'eau potable est déjà sous tension. Le dossier reconnaît ne pas être en mesure d'estimer les besoins du futur parc industriel. L'urbanisation de plus de quarante hectares de terres agricoles infiltrantes modifierait profondément les dynamiques hydrologiques, affaiblirait la capacité du territoire à absorber les pluies et fragiliserait les zones humides existantes. Ces impacts sont certains, mesurables et irréversibles.

Un cinquième élément concerne les milieux naturels. La destruction d'une zone tampon agricole en contact direct avec la forêt de Haguenau entraîne une perte fonctionnelle d'habitats et une fragmentation écologique majeure. Le recul forestier proposé ne repose sur aucune justification écologique. Les enjeux de trame sombre, de chiroptères, de continuités écologiques et d'effets cumulés sont insuffisamment traités. Là encore, les impacts seraient définitifs alors que les bénéfices attendus restent hypothétiques.

Un sixième élément porte sur la conduite du projet et la transparence. Celui-ci souffre d'un morcellement des procédures qui empêche toute vision d'ensemble de la filière géothermie-lithium. Les projets de forages, de purification, de réseau de chaleur et de ZAC sont présentés séparément, sans analyse cumulative. Pourtant, les effets sur l'eau, les milieux, les réseaux et le foncier sont intrinsèquement liés. Une décision locale ne peut être prise sans un débat à l'échelle régionale, encadré par la Commission nationale du débat public, afin de statuer sur la pertinence collective d'une telle filière.

Enfin, l'expérience d'autres territoires, notamment le cas d'Échassières, rappelle que les projets lithium peuvent comporter des enjeux sensibles insuffisamment explicités en amont. Sans transposer les risques propres à ce site, cet exemple montre que des informations essentielles peuvent être rendues tardivement ou partiellement, ce qui invite à la prudence et à l'exigence démocratique.

Au regard de ces éléments, il apparaît que le dossier de ZAC de Hatten n'est pas en mesure de fournir au public les informations indispensables à une décision éclairée. Il repose sur des paris industriels non démontrés, sur des hypothèses favorables qui ne sont corroborées par aucune donnée, et sur une série de choix d'aménagement dont les impacts seraient irréversibles pour les sols, l'eau, les milieux naturels et la cohérence territoriale.

En conséquence, et au nom du principe de précaution qui doit guider toute décision publique en matière d'environnement, je formule un avis défavorable au projet de parc d'excellence industrielle de Hatten. Je demande qu'un débat public régional soit organisé, intégrant l'ensemble de la filière géothermie-lithium, avant toute décision susceptible d'engager durablement les territoires d'Alsace du Nord.