Le projet de parc d'excellence industrielle de Hatten s'inscrit dans un ensemble de décisions et d'orientations qui dépassent largement le seul périmètre de l'enquête publique actuellement ouverte. Il s'agit d'un projet situé au cœur d'un territoire agricole vivant, en contact direct avec la forêt de Haguenau, et engagé dans un contexte de forte tension sur la ressource en eau. Il mobilise des enjeux industriels majeurs liés à la géothermie profonde, à la récupération de lithium et à l'implantation d'activités énergivores fortement dépendantes de la disponibilité d'une chaleur stable, encore hypothétique.

La présente note constitue une analyse élargie et approfondie, destinée à être publiée sur un espace de réflexion publique. Elle reprend les pièces du dossier de la ZAC, les avis institutionnels déjà rendus, l'avis détaillé de la Mission Régionale d'Autorité Environnementale, les données du PLUi, les éléments environnementaux, les discours tenus lors des réunions publiques, et les documents techniques allemands disponibles dans des procédures officielles concernant des projets similaires dans le Fossé rhénan supérieur.

Ce travail ne se limite pas à la stricte évaluation du dossier mis à l'enquête. Il replace le projet dans son contexte réel : une filière lithium-géothermie présentée comme stratégique, mais encore expérimentale et instable ; une multiplication de projets en Alsace, dont la raffinerie de Lauterbourg destinée à traiter de la saumure importée d'Amérique latine ; un morcellement des procédures qui empêche tout débat public global ; une pression croissante sur l'eau potable, la nappe et les zones humides ; un régime de sobriété foncière qui devrait imposer une rigueur bien plus élevée que celle observée.

L'objectif de cette note est double. D'une part, documenter les incertitudes techniques, environnementales et hydrologiques qui caractérisent le projet de ZAC et la filière dans son ensemble. D'autre part, fournir au public et aux acteurs locaux une grille d'analyse scientifique permettant de comprendre les enjeux réels, leurs interactions et leurs conditions de faisabilité.

Synthèse

Le projet de « parc d'excellence industrielle » de Hatten ne peut être compris isolément. Il s'inscrit dans un système industriel beaucoup plus vaste, composé de plusieurs maillons : géothermie profonde, extraction de lithium, purification des saumures, création d'un réseau de chaleur, implantation d'industries fortes consommatrices d'énergie, et développement en parallèle d'une seconde raffinerie à Lauterbourg destinée à traiter de la saumure importée depuis l'Amérique latine. Loin d'un simple projet local, il marque un changement d'échelle pour l'Alsace du Nord, avec des implications territoriales, environnementales et énergétiques majeures. Or aucune procédure n'a jamais présenté ce tableau d'ensemble au public.

L'enquête publique de la ZAC de Hatten ne porte que sur un fragment de cet ensemble. Les procédures sont morcelées, volontairement ou non, ce qui empêche toute compréhension globale : les forages géothermiques, le réseau de chaleur, les unités de purification et le parc industriel relèvent de dossiers séparés, déposés à des moments différents, sans analyse cumulative. La MRAe avait pourtant explicitement demandé une évaluation de ces interactions. Cette demande n'a pas été suivie. Le public ne peut donc apprécier ni l'opportunité réelle, ni les risques, ni les effets cumulés d'un projet dont les impacts dépassent largement les quarante hectares soumis à enquête.

La filière lithium-géothermie est par ailleurs technologiquement instable. Les documents allemands issus de procédures administratives officielles (Stellungnahmen adressées au Regierungspräsidium Karlsruhe, courriers du BIGG Geinsheim) montrent une réalité complexe : usines pilotes en difficulté, corrosions fréquentes, interruptions prolongées, procédés non stabilisés, sous-produits chargés en sels, métaux lourds et radionucléides, cycles de maintenance lourds et logistique intensive. Ces éléments ne relèvent pas de l'opinion : ce sont des constats établis par des autorités régionales allemandes sur des installations comparables. Ils montrent qu'il ne s'agit pas d'une filière mature, mais d'une technologie encore expérimentale avec des incertitudes majeures.

À Hatten, les incertitudes s'empilent. Aucun industriel n'est identifié, aucun procédé n'est présenté, aucun bilan de flux n'est fourni. Les besoins en eau, en énergie, en chaleur, en assainissement ou en transport ne peuvent être estimés. Le réseau géothermique n'existe pas. Le statut PENE ne s'applique qu'au projet minier et non à la ZAC, ce qui signifie que la quasi-totalité de la consommation foncière sera imputée localement au titre du ZAN. Le dossier entretient pourtant une ambiguïté sur ce point essentiel.

Les effets environnementaux sont, eux, certains : artificialisation irréversible de plus de quarante hectares, destruction d'une zone tampon écologique bordant la forêt de Haguenau, perturbation de la trame sombre, risques accrus pour la faune nocturne, fragmentation des continuités écologiques et perte fonctionnelle de zones humides. Les mesures compensatoires proposées sont insuffisantes, non opposables ou mal cadrées.

Du point de vue hydrologique, et c'est l'un des angles morts du dossier, les vulnérabilités sont majeures. La ressource en eau potable est déjà sous tension. Les besoins industriels sont inconnus. Les eaux pluviales ne font l'objet d'aucune analyse sérieuse : pas de bilan de ruissellement, pas de modélisation, pas d'étude sur les risques de pollution en cas de fuite. L'artificialisation des sols agricoles, qui jouent aujourd'hui un rôle d'infiltration, d'épuration et de régulation, accroîtra mécaniquement la pression sur la nappe. Aucune démonstration hydrologique ne permet d'affirmer que le projet est compatible avec les ressources disponibles.

L'ensemble de ces éléments converge vers une constatation simple : le projet est présenté au public dans un état d'incomplétude incompatible avec une décision éclairée. Les incertitudes industrielles, techniques et environnementales ne sont ni marginales ni secondaires : elles structurent le projet, et aucune n'est résolue dans le dossier. Les bénéfices annoncés sont hypothétiques ; les impacts, eux, sont certains et irréversibles. La logique inversée qui préside au projet, artificialiser d'abord et définir les usages plus tard, place le territoire dans une position de vulnérabilité durable.

En l'état, cette ZAC ne répond ni aux exigences de sobriété foncière, ni aux obligations de transparence, ni aux standards méthodologiques attendus pour un projet d'une telle portée. Elle ne s'inscrit pas dans une vision stratégique cohérente du territoire. Elle impose des risques lourds et des coûts potentiels à la collectivité, sans garantie sur les bénéfices attendus.

C'est pourquoi une réévaluation complète du projet, intégrée à un débat public d'ampleur régionale, apparaît indispensable.

Cadre et positionnement du projet

Le projet de parc d'excellence industrielle de Hatten s'inscrit dans un montage administratif inhabituellement dense : autorisation environnementale, déclaration d'utilité publique, mise en compatibilité du PLUi, articulation avec un projet minier classé PENE, et mobilisation d'une procédure de ZAC. En théorie, ces procédures sont complémentaires ; en pratique, leur juxtaposition impose une vision d'ensemble que le dossier soumis au public ne reconstitue jamais. Le périmètre d'enquête concerne plus de quarante hectares de terres agricoles immédiatement bordées par la forêt de Haguenau, l'un des massifs les plus sensibles d'Alsace. Cette emprise serait aménagée pour accueillir une éventuelle unité de purification du lithium, un réseau de chaleur géothermique hypothétique, et des activités industrielles dépendantes de cette chaleur.

L'avis rendu par la Mission régionale d'autorité environnementale (MRAe) en 2024 avait déjà souligné des insuffisances structurelles : impossibilité d'estimer les besoins en eau potable, fragilité du réseau d'assainissement, recul forestier incohérent avec les enjeux écologiques, engagements non opposables sur la pollution lumineuse, incertitudes sur les flux logistiques, et ambiguïtés persistantes concernant le statut PENE et son articulation avec le ZAN. Le dossier mis à l'enquête a été enrichi, mais ces apports ne traitent pas substantiellement les critiques principales.

Un premier enjeu : la question du PENE, un dispositif mal compris et mal expliqué

Le statut de Projet d'envergure nationale ou européenne (PENE) ne peut s'appliquer que si l'État l'a formellement attribué à un projet précis. Dans l'arrêté du 31 mai 2024, seul le projet Lithium Nord Alsace, c'est-à-dire la partie strictement dédiée à l'extraction et au traitement du lithium géothermal, est classé PENE. La ZAC de Hatten n'a jamais été classée PENE, et l'avis de la MRAe du 16 octobre 2025 rappelle ce point noir sur blanc.

Ce statut a des implications fortes : lorsqu'un projet est PENE, sa consommation foncière est imputée à l'échelle nationale et non au niveau local. Autrement dit, seule la partie du projet directement liée au lithium géothermal pourrait être imputée nationalement, tandis que tout le reste de la ZAC (voiries, parkings, parcelles industrielles non liées au lithium, zones logistiques, bassins, plateformes) doit être compté localement dans le bilan ZAN.

Le dossier entretient pourtant une ambiguïté en laissant entendre que « la ZAC bénéficierait du statut PENE ». Cette formulation est trompeuse. Le public ne peut apprécier correctement la consommation d'espace ni la conformité du projet aux exigences de sobriété foncière si les surfaces PENE et non-PENE ne sont pas clairement distinguées.

Un deuxième enjeu : la sobriété foncière et le ZAN, au cœur de la décision publique

Le Zéro Artificialisation Nette (ZAN), inscrit dans la loi Climat et Résilience, impose une réduction de moitié de la consommation d'espaces naturels, agricoles et forestiers à l'échelle régionale entre 2021 et 2031. Cela implique que chaque projet, et particulièrement un projet de cette ampleur, doit démontrer que sa consommation foncière est strictement nécessaire, qu'aucune alternative moins consommatrice d'espace n'existe, et que les surfaces artificialisées sont limitées aux besoins réels.

Là encore, le dossier n'apporte aucune démonstration. Aucune analyse n'explique pourquoi quarante hectares doivent être immédiatement ouverts à l'urbanisation alors que les activités sont inconnues et non programmées. Aucune comparaison n'est fournie entre les besoins du projet et des alternatives foncières existantes dans d'autres zones industrielles. Aucun tableau ne distingue les surfaces strictement indispensables à l'unité de purification du lithium des surfaces destinées à des activités annexes ou hypothétiques.

Cette absence de démonstration empêche de vérifier si le projet respecte les objectifs de sobriété, ou s'il constitue au contraire une amplification de l'artificialisation non compatible avec les trajectoires du SRADDET Grand Est.

Un troisième enjeu : la mise en compatibilité du PLUi, insuffisamment justifiée

La mise en compatibilité du PLUi doit démontrer, conformément à l'article L.151-20 du Code de l'urbanisme, que les réseaux existants sont en capacité de desservir la future zone, que les voies sont suffisantes, et que les infrastructures sont adaptées aux usages à venir.

Or le dossier reconnaît que les besoins en eau potable ne peuvent pas être estimés, n'apporte aucun document écrit sur la capacité du réseau d'assainissement, ne fournit pas d'étude logistique, ne présente aucune analyse du réseau électrique, et n'identifie pas les flux nécessaires aux activités futures. Autrement dit, les critères légaux de la mise en compatibilité ne sont pas démontrés.

Dans ces conditions, la commission d'enquête comme le public se retrouvent dans une situation paradoxale : on leur demande d'apprécier la conformité d'un projet sans leur fournir les éléments permettant de le faire.

Le positionnement réglementaire du projet est insuffisamment clair sur deux points essentiels : le périmètre réel du statut PENE et la conformité du projet aux exigences du ZAN. La ZAC n'est pas elle-même classée PENE, et la consommation foncière doit donc être comptée localement. Le dossier ne fournit pas l'analyse nécessaire pour démontrer sa légitimité au regard de la sobriété foncière. Par ailleurs, la mise en compatibilité du PLUi n'est pas justifiée : les réseaux ne sont ni décrits ni dimensionnés. Dans ces conditions, le public ne dispose pas des éléments indispensables pour comprendre le cadre réglementaire du projet, ni pour apprécier sa conformité au droit applicable.

Incertitudes majeures et fiabilité industrielle

Absence de programmation industrielle : une ZAC sans industriels, sans procédés, sans données

Le cœur du projet repose sur une promesse, celle de « 1200 emplois », mais aucun élément ne permet d'en vérifier la plausibilité. L'étude d'impact indique explicitement qu'« aucune programmation industrielle précise ne peut être fournie ». Cela signifie qu'aucun besoin en eau, aucune consommation énergétique, aucun effluent, aucun flux logistique, aucune hauteur de bâtiment, aucune surface utile, aucune nuisance sonore ou lumineuse ne peut être estimée. Autrement dit, les éléments indispensables à l'évaluation environnementale sont absents parce que les industriels sont absents.

La réunion publique du 26 novembre l'a confirmé. Le président de la CCOF a déclaré :

« Pour le moment, on ne peut pas dire quel acteur s'implantera. »

Cette phrase laisse peu de place au débat : la ZAC est projetée comme un contenant vide, dont le contenu demeure inconnu. Les impacts, eux, seraient bien réels et irréversibles.

Les Dernières Nouvelles d'Alsace ont résumé l'inquiétude des habitants :

« Plusieurs participants demandent si un industriel a déjà confirmé son implantation. La réponse reste floue. » (DNA, 26/11/2025)

L'absence d'industriel ne relève pas du détail : elle touche au fondement même de la faisabilité du projet.

Filière lithium : technologie instable, risques non documentés et sous-produits occultés

La ZAC est justifiée par la perspective d'accueillir une unité de purification du lithium issu de la géothermie profonde. Mais cette filière est loin d'être mature. Elle repose simultanément sur une ressource incertaine, une technologie non stabilisée, et une série de procédés industriels dont aucun n'est décrit dans le dossier.

Pour objectiver cette instabilité, les documents allemands, tous issus de procédures administratives officielles et portant sur des projets techniquement comparables, apportent un éclairage déterminant.

Dans une Stellungnahme transmise en 2024 au Regierungspräsidium Karlsruhe dans le cadre d'un dossier géothermie-lithium, l'experte Ariane Stachowsky (BBTG) écrit :

« L'extraction du lithium à partir de saumures profondes n'a jamais démontré une stabilité technique et économique durable. Les procédés génèrent des sous-produits contenant radionucléides, métaux lourds et sels minéraux dont la gestion n'est pas maîtrisée. »

Ce courrier ne concerne pas la phase de forage mais la phase industrielle de traitement, c'est-à-dire exactement ce qu'anticiperait la ZAC de Hatten.

Le courrier du collectif BIGG Geinsheim (2023), transmis officiellement à la mairie de Geinsheim, indique :

« Depuis vingt ans, aucun des forages réalisés par certains opérateurs n'a conduit à une exploitation stable. Corrosion, chute de débit et arrêts prolongés sont fréquents. »

Il s'agit d'un retour d'expérience sur des installations du Fossé rhénan, dans le même contexte géologique que Hatten.

Ces documents, issus de procédures réglementaires allemandes, montrent une filière fragile, peu fiable, et génératrice de résidus dont la gestion est problématique. À aucun moment le dossier français n'aborde ces aspects. Aucun sous-produit n'est décrit. Aucun volume n'est estimé. Aucune filière de traitement n'est prévue.

La logique du projet est inversée : au lieu de construire une ZAC pour des besoins avérés, on construit une ZAC pour accueillir une industrie qui n'existe pas encore, dont la technologie n'est pas stabilisée, et dont la ressource n'est pas garantie. Le dossier reconnaît ne pas connaître le procédé, ni la technologie, ni les rejets, ni les cycles industriels. Pourtant, il propose d'artificialiser immédiatement quarante hectares de terres agricoles. Les impacts seraient certains ; les bénéfices, eux, sont hypothétiques.

Le cas de Lauterbourg, où une autre raffinerie est envisagée pour traiter de la saumure importée depuis l'Amérique latine, montre que la logique économique réelle n'est pas liée à la géothermie locale. Cela affaiblit encore l'argumentaire territorial autour d'un « parc d'excellence » dédié à une filière régionale. Ce morcellement industriel révèle une absence de stratégie cohérente et un risque majeur de surestimation des perspectives locales.

Morcellement des procédures : un choix qui prive le public d'un vrai débat

Lors de la réunion publique du 26 novembre, le président de la CCOF a déclaré :

« Ces enquêtes ne sont pas interconnectées, je n'en sais rien. »

Cette phrase résume l'un des problèmes les plus graves : la séparation artificielle des projets empêche un débat global sur la filière géothermie-lithium. Les procédures sont isolées les unes des autres : permis exclusifs de recherche, autorisations de forages, dossiers géothermie profonde, purification du lithium, ZAC, réseau de chaleur, projets voisins, initiatives privées, projets transfrontaliers. Chacun est présenté comme un dossier indépendant. Aucun n'est débattu à l'échelle pertinente : celle du département, voire de l'Alsace entière.

Pourtant, la loi prévoit un dispositif destiné précisément à éviter ces dérives : la Commission nationale du débat public (CNDP). Le projet dépasse largement l'échelle intercommunale. Il modifie un secteur agricole majeur, s'inscrit dans une filière industrielle transfrontalière, dépend de forages profonds dont les impacts peuvent être régionaux, concerne plusieurs communes et plusieurs collectivités, est directement lié à la stratégie nationale de souveraineté minérale, entraîne des dépenses publiques importantes, artificialise massivement des terres, pose des enjeux environnementaux de niveau régional et implique une filière émergente, risquée et controversée. Tout cela justifie une concertation préalable de grande ampleur, sous l'égide de la CNDP. Rien n'a été organisé.

En segmentant les projets, chaque morceau semble raisonnable. La somme de ces morceaux constitue pourtant un changement industriel d'ampleur, dont les implications dépassent largement le périmètre de Hatten. Ce procédé administratif est connu : présenter chaque élément isolément pour éviter un débat global qui pourrait remettre en cause l'ensemble. Le public se trouve alors invité à se prononcer sur un fragment de projet dont les éléments essentiels, géothermie profonde, extraction du lithium, purification, logistique, réseau de chaleur, impacts cumulatifs, ne sont jamais mis en discussion. Cela s'écarte de l'esprit de la démocratie environnementale : un territoire ne devrait pas être engagé dans une filière industrielle nouvelle sans que ses habitants soient informés de l'ensemble des implications.

Les 1200 emplois, le réseau de chaleur, l'industrie circulaire, la sobriété carbone, la filière locale, la stabilité technologique, les bénéfices territoriaux : chaque promesse repose sur une hypothèse non vérifiée, souvent non vérifiable, qu'aucun élément factuel ne vient confirmer. Les incertitudes industrielles ne sont pas de simples zones grises : elles sont la matière même du projet. Aucune programmation, aucune technologie stabilisée, aucun industriel engagé, aucun bilan environnemental possible, aucun effluent décrit, aucun flux logistique estimable, aucun sous-produit identifié. Les retours d'expérience allemands démontrent une filière fragile, instable et génératrice de résidus problématiques. Le morcellement volontaire des procédures empêche un débat public global, pourtant indispensable. Le projet repose sur une succession d'hypothèses alors que les impacts seraient immédiats, définitifs et irréversibles.

Environnement et milieux naturels

Biodiversité, lisière forestière et artefacts d'évaluation

L'étude d'impact repose sur des inventaires naturalistes conduits selon des protocoles courants, mais dont la portée est insuffisante au regard de la sensibilité du site. La proximité immédiate de la forêt de Haguenau, massif de grande valeur écologique et réservoir biologique structurant à l'échelle régionale, impose une analyse approfondie de la faune forestière, des interfaces écotoniques et des continuités écologiques. Or l'étude ne fournit qu'une vision fragmentaire de ces enjeux.

La MRAe recommandait explicitement un recul d'au moins deux cents mètres entre la ZAC et la forêt, rappelant l'importance de préserver les gradients naturels de luminosité, d'humidité et de quiétude qui structurent la faisabilité écologique des lisières. Le dossier en retient trente, en s'appuyant sur une mention isolée du SCOTAN indiquant que trente mètres constitue une largeur « généralement efficace ». Aucune justification écologique propre n'est apportée. Aucun argument n'est fourni sur la capacité réelle d'un recul réduit à maintenir la fonctionnalité des habitats et la stabilité des communautés animales. L'étude ne tient pas compte des hauteurs de bâtiments prévues, des flux logistiques, des niveaux d'éclairement nocturne ou de la fragmentation induite par les infrastructures internes.

Les milieux agricoles jouant aujourd'hui le rôle de zone tampon entre le massif forestier et les surfaces anthropisées seraient intégralement supprimés. Ces milieux, bien qu'agricoles, contribuent aux continuités écologiques : zones d'alimentation pour les chiroptères, couloirs d'échanges pour l'entomofaune, habitats de substitution pour l'avifaune des lisières. Leur destruction brutale entraîne une perte fonctionnelle immédiate, impossible à compenser par de simples mesures de gestion ou de végétalisation artificielle.

Zones humides et compensation insuffisante

Les zones humides identifiées dans l'étude d'impact occupent une fonction essentielle dans l'équilibre hydrologique local. Elles agissent comme éponges naturelles en période de pluie, stockent temporairement l'eau, régulent les débits sortants, filtrent les nutriments et offrent des habitats d'une grande importance écologique. L'étude MNFZH sur les fonctions des zones humides rappelle clairement que leur efficacité repose sur une combinaison d'éléments indissociables : structure des sols, capacité de rétention, dynamique de submersion, continuités hydriques, végétation spécifique, microtopographies, réseaux trophiques et connectivité écologique. Ces éléments constituent un ensemble fonctionnel cohérent, non reproductible par de simples aménagements artificiels.

Le dossier n'intègre pas cette dimension fonctionnelle. Il propose un reclassement de certains secteurs en zone ND sans utiliser les outils protecteurs pertinents du Code de l'urbanisme, notamment l'article L.151-23 permettant de sanctuariser les zones écologiquement sensibles. Le choix de ne pas mobiliser ce régime ouvre la possibilité d'interventions ultérieures, y compris l'installation de « constructions légères », notion absente du droit et pouvant autoriser des altérations incompatibles avec les exigences hydrologiques et écologiques de ces milieux.

L'étude MNFZH, dont plusieurs extraits ont été analysés dans la préparation de cette note, insiste sur l'impossibilité de compenser pleinement la perte fonctionnelle d'une zone humide, même lorsque des surfaces équivalentes sont restaurées ailleurs. La compensation porte sur des surfaces, non sur des fonctions. Les zones humides détruites ne peuvent être remplacées par des aménagements artificiels reproduisant uniquement une partie de leurs fonctionnalités. Le dossier de Hatten ignore ce principe pourtant fondamental, reconnu par la doctrine scientifique et rappelé par les services de l'État. De ce fait, il minimise l'ampleur de la perte écologique réelle.

Pollution lumineuse, sonore et impacts non quantifiables

Le dossier évoque des engagements généraux en matière d'éclairage, en indiquant qu'il sera « modéré », que les UV seront « évités » et qu'une « baisse de tension » sera « possible » la nuit. Ces formulations ne constituent ni des engagements opposables, ni des standards mesurables. Elles ne sont assorties d'aucun seuil, d'aucune norme, d'aucun plan de mise en œuvre et d'aucune méthode de contrôle. Pour un projet en lisière forestière, cette absence de précision constitue une lacune majeure.

La trame sombre en bordure de la forêt de Haguenau revêt une importance cruciale pour les chiroptères, les espèces nocturnes, les insectes lumineux et l'ensemble de la faune dépendante des cycles lumineux naturels. L'introduction d'un pôle industriel, avec des éclairages de sécurité, des flux logistiques nocturnes et des infrastructures techniques, perturbera ces continuités. Le dossier ne les analyse pas. Aucune étude cumulative n'est proposée, alors même que la MRAe demandait explicitement d'évaluer les effets conjoints des différentes sources lumineuses et sonores, ainsi que les effets combinés avec les projets géothermiques environnants.

Au plan sonore, l'impossibilité d'identifier les futures activités rend tout dimensionnement impossible. Le dossier se limite à des hypothèses théoriques déconnectées des réalités industrielles. Les impacts potentiels sur les espèces sensibles au bruit, notamment en période de reproduction, ne sont pas étudiés.

L'étude d'impact sous-évalue largement la sensibilité écologique du site et ne traite pas la forêt de Haguenau, les zones humides, la trame sombre et les continuités écologiques avec la rigueur attendue. Le recul forestier proposé est injustifié, la perte fonctionnelle des zones humides est ignorée, les nuisances lumineuses et sonores ne sont pas quantifiées et les impacts cumulés ne sont jamais analysés. Les mesures annoncées ne permettent ni d'éviter ni de réduire les atteintes.

Eau, ressources, pluie, nappe et risques hydrologiques

Eau potable : ressource sous tension et besoins inconnus

Le projet est implanté dans un secteur où la ressource en eau potable est déjà identifiée comme fragile. La notice AEP du PLUi du Hattgau indique que les besoins globaux du Syndicat des eaux du canton de Seltz dépasseront la capacité de production annuelle disponible. Cette tension structurelle impose, pour tout projet industriel d'envergure, une quantification rigoureuse de ses besoins. Or le dossier reconnaît explicitement qu'il est impossible d'estimer les consommations futures tant que les activités industrielles ne sont pas définies.

Cette impossibilité est d'autant plus problématique que certaines technologies de purification du lithium décrites dans les documents allemands exigent des volumes complémentaires d'eau douce pour les rinçages des colonnes, le nettoyage des circuits et la gestion des purges industrielles. Ces besoins additionnels peuvent représenter une consommation significative, indépendante des usages courants. Le dossier ne présente aucun scénario de consommation, aucune estimation haute ou basse, et aucune analyse de compatibilité avec la ressource potable locale. Dans ces conditions, la soutenabilité hydrique du projet ne peut être démontrée.

Nappe et dynamique hydrologique : un milieu sensible, non étudié

Le secteur se situe dans une zone de transition hydrologique marquée par des sols agricoles présentant un bon fonctionnement infiltrant, des zones humides connectées et une capacité naturelle d'échanges entre eaux de surface et eaux du sous-sol peu profond. L'artificialisation de plus de quarante hectares réduit mécaniquement cette capacité d'infiltration et modifie les trajectoires hydriques locales.

Aujourd'hui, les sols agricoles, et plus encore les sols cultivés en agriculture biologique, assurent une infiltration diffuse, une filtration naturelle des polluants, une alimentation régulière des zones humides adjacentes et un lissage des débits en période de pluie. Leur imperméabilisation partielle ou totale perturbe ces fonctions essentielles. Le dossier ne fournit aucun diagnostic hydrologique du site actuel, aucune cartographie des perméabilités, aucune analyse des flux infiltrés avant projet, ni aucune modélisation des modifications induites par l'urbanisation projetée. La disparition de ces sols affaiblira durablement les capacités du territoire à absorber les épisodes pluvieux, à maintenir l'humidité des milieux et à réguler les flux hydriques.

Eaux pluviales : un point aveugle méthodologique

La gestion des eaux pluviales dans le dossier se limite à l'évocation de bassins de compensation. Cette approche ne répond pas aux exigences contemporaines de gestion intégrée et ne respecte pas la séquence éviter-réduire-compenser. Le projet ne démontre pas la possibilité d'infiltration, ne justifie pas les débits de fuite, ne caractérise pas les pollutions potentielles associées aux futures activités industrielles, et ne traite pas les risques de ruissellement contaminé en cas d'incident.

Les bassins de rétention seuls ne garantissent ni la gestion qualitative, ni la gestion quantitative des eaux pluviales. Ils créent des points de collecte centralisés, susceptibles de concentrer des pollutions provenant d'activités industrielles dont la nature et les procédés ne sont toujours pas définis. L'absence d'une stratégie globale de gestion à la source, par toitures végétalisées, noues, tranchées infiltrantes, gestion diffuse et sols perméables, prive le projet de toute cohérence hydrologique. En l'état, la conception repose sur une logique de drainage et de stockage ponctuel, inadaptée à un territoire agricole, en lisière de forêt, déjà soumis à des tensions hydriques.

En tant qu'hydrologue, il m'apparaît que cette lacune est l'une des plus critiques du dossier : sans quantification fine des débits de pointe, sans analyse volumétrique saisonnière et sans prise en compte du comportement actuel des sols, aucune conclusion fiable ne peut être apportée quant à la compatibilité du projet avec les dynamiques hydriques du site.

Risques hydrologiques et cumul des pressions

Les effets hydrologiques doivent être envisagés de manière cumulative. L'artificialisation réduit l'infiltration et augmente le ruissellement. La suppression des sols agricoles diminue la capacité du territoire à stocker naturellement l'eau. Les zones humides, déjà fragilisées, perdent une partie de leur alimentation. La modification des pentes locales peut changer les trajectoires de ruissellement en direction des zones sensibles. Le risque de transfert de polluants vers les milieux naturels accroît mécaniquement la vulnérabilité du territoire.

Ces phénomènes sont largement documentés dans la littérature scientifique sur l'hydrologie urbaine et périurbaine. Ils sont également reconnus par les services de l'État dans les documents méthodologiques relatifs aux projets soumis à évaluation environnementale. Pourtant, aucun de ces éléments n'apparaît dans le dossier. L'étude d'impact ne fournit ni bilans hydrologiques comparatifs avant/après projet, ni modélisation, ni analyse de sensibilité, ni quantification des volumes dérivés. En l'absence d'une telle évaluation, les risques induits ne peuvent être compris, ni anticipés, ni traités.

Les enjeux hydrologiques du projet de ZAC sont traités de manière incomplète et non conforme aux bonnes pratiques. La ressource en eau potable est sous tension, les besoins futurs sont inconnus, les sols agricoles infiltrants seraient détruits, la dynamique hydrique locale serait profondément modifiée et la gestion des eaux pluviales est réduite à une approche minimaliste et insuffisante. L'absence d'analyse cumulative des pressions hydrologiques constitue une faiblesse méthodologique majeure. Le projet, en l'état, ne démontre aucune compatibilité avec les ressources en eau ni avec une gestion durable du cycle hydrologique.

Aménagements, réseaux et cohérence technique

Eau potable et assainissement

Le dossier reconnaît explicitement qu'il n'est pas possible d'estimer les besoins en eau potable tant que les activités industrielles destinées à s'implanter dans la ZAC ne sont pas identifiées. Cette impossibilité crée un vide méthodologique majeur, car la conformité réglementaire des réseaux d'eau potable et d'assainissement dépend directement de valeurs prévisionnelles qui n'existent pas. La notice AEP du PLUi du Hattgau indique pourtant que la ressource en eau potable du territoire est déjà sous tension, avec des besoins dépassant la capacité annuelle du syndicat du canton de Seltz.

En parallèle, le dossier affirme que la station d'épuration de Buhl serait en mesure d'absorber les besoins induits par la création de 1200 emplois. Cette affirmation n'est accompagnée d'aucun document écrit, d'aucune note technique ni d'aucun dimensionnement actualisé. Elle repose uniquement sur un échange oral rapporté par le maître d'ouvrage. Le même dossier ajoute cependant que certaines activités industrielles devront nécessairement prétraiter leurs effluents avant rejet, ce qui indique implicitement que la station d'épuration n'est pas en capacité de traiter des effluents industriels non caractérisés.

La contradiction est donc manifeste : la station serait à la fois « suffisante » et « incapable de recevoir des effluents industriels ». Sans connaître la nature des activités futures, ni leurs procédés, ni leurs rejets, il est impossible d'évaluer la charge réelle, la variabilité temporelle des effluents ou les risques liés aux résidus potentiellement salins, métalliques ou chimiques d'une éventuelle unité de purification du lithium. Ce manque de données fragilise toute l'analyse sanitaire et environnementale.

Énergie et réseau électrique

Le projet prévoit un raccordement électrique de grande ampleur, déjà acté financièrement par la collectivité. Pourtant, aucune information ne permet de connaître les puissances nécessaires pour alimenter les installations qui pourraient s'implanter dans la ZAC. Les documents allemands concernant des unités pilotes de purification du lithium signalent que ces installations présentent des besoins en énergie très variables selon les cycles de régénération, les phases d'arrêt, les opérations de maintenance ou les fluctuations du débit thermique disponible. Ces variations peuvent entraîner des pics de consommation qu'un réseau électrique mal dimensionné ne pourrait pas accompagner. Le dossier français n'aborde aucun de ces aspects, alors qu'ils conditionnent la faisabilité même d'un projet industriel de ce type. En l'absence de programmation industrielle, il n'est pas possible de vérifier la compatibilité entre les besoins futurs et les capacités du réseau électrique local.

Transport et logistique

Les flux logistiques constituent l'un des principaux vecteurs d'impact d'un parc industriel. Pourtant, le dossier de la ZAC de Hatten ne fournit aucune estimation des flux de camions, des distances parcourues, des fréquences ou des types de transport nécessaires. Cette absence d'information empêche toute évaluation des nuisances sonores, de la pollution atmosphérique, des risques routiers, de l'usure des voiries, ou de l'impact sur la vie locale.

Les documents allemands relatifs à des installations industrielles de purification du lithium indiquent que ces unités nécessitent des transports réguliers de réactifs chimiques, de modules techniques, de pièces de maintenance et de résidus industriels. Ils montrent également que les dysfonctionnements techniques peuvent générer des flux supplémentaires. Ces observations, issues de procédures formelles en Allemagne, éclairent la réalité logistique de ce type d'installations. À Hatten, aucune donnée ne permet d'anticiper ni la nature, ni le volume, ni la temporalité des flux. Dans ces conditions, l'impact logistique du projet ne peut être évalué, et la cohérence des aménagements routiers reste indémontrée.

Cohérence bas carbone

Le projet affirme se fonder sur une logique bas carbone grâce à un réseau de chaleur géothermique. Cependant, ce réseau n'existe pas encore, sa localisation n'est pas définie, sa faisabilité n'est pas démontrée et aucune technologie n'est arrêtée. Le dossier n'apporte aucune donnée relative à un éventuel bilan carbone. Les émissions liées aux chantiers, aux infrastructures, aux matériaux, aux transports et aux procédés industriels ne sont pas estimées. Un argument bas carbone sans quantification ne constitue pas un élément d'analyse.

La Mission Régionale d'Autorité Environnementale a explicitement indiqué que la compensation carbone des émissions du projet serait économiquement irréalisable. Le dossier ne répond pas à cet élément fondamental. La Stratégie Nationale Bas Carbone impose pourtant une anticipation rigoureuse des trajectoires d'émission, notamment pour les projets industriels. L'absence de démonstration constitue une lacune majeure. Les documents allemands montrent par ailleurs que les unités pilotes de purification du lithium peuvent présenter une empreinte carbone élevée si les cycles de régénération sont fréquents, si les transports sont nombreux ou si la chaleur disponible n'est pas stable. Rien dans le dossier français ne permet de vérifier ces conditions.

Les aménagements et réseaux proposés ne reposent sur aucune démonstration technique solide. Les besoins en eau potable ne sont pas estimés, l'assainissement repose sur des affirmations non documentées, les effluents industriels ne sont pas caractérisés, le réseau électrique est engagé avant même la définition des usages, les flux logistiques sont totalement inconnus et l'argument bas carbone ne repose sur aucune analyse. L'ensemble du projet manque des éléments nécessaires pour garantir sa faisabilité technique et son adéquation avec les ressources et infrastructures locales.

Lecture critique des réponses apportées à la MRAe

L'avis de la Mission Régionale d'Autorité Environnementale de 2024 avait déjà relevé des lacunes majeures dans l'étude d'impact : programmation industrielle inexistante, impossibilité d'estimer les besoins en eau potable, fragilité de l'analyse des rejets, recul forestier insuffisant, analyse cumulative absente, faiblesse des mesures sur la trame sombre, ambiguïtés sur le statut PENE, absence de bilan carbone, manque de justification réglementaire et insuffisance des protections des zones humides. Le dossier mis à l'enquête publique était censé répondre point par point à ces observations. Ce n'est pas le cas.

Les réponses fournies prennent souvent la forme de reformulations, d'affirmations générales ou d'aveux d'incertitude, sans apport d'éléments techniques nouveaux. Lorsque la MRAe demande une estimation des besoins en eau potable, la réponse se limite à indiquer qu'aucune estimation n'est possible tant que les activités industrielles ne sont pas connues. Lorsque la MRAe demande de démontrer la capacité de la station d'épuration de Buhl, le porteur de projet évoque une « information orale » du syndicat gestionnaire mais n'apporte aucun document écrit, aucune valeur, aucun scénario compatible avec les exigences du Code de l'environnement. Lorsque la MRAe pointe la nécessité d'une analyse cumulative, la réponse reconnaît que cette analyse n'a pas été réalisée, faute de connaître les projets voisins, alors même que plusieurs projets liés à la filière géothermie-lithium sont déjà engagés en Alsace et en Allemagne.

Sur les zones humides, la réponse du porteur de projet ne reprend pas les recommandations pourtant claires du CDPENAF et refuse de mobiliser l'article L.151-23 du Code de l'urbanisme, pourtant explicitement adapté aux sites écologiques sensibles. Sur la lisière forestière, le porteur de projet substitue à l'analyse écologique demandée une simple référence au SCOTAN, sans démonstration scientifique propre et sans justification environnementale adaptée à un parc industriel de quarante hectares. Sur les rejets industriels, aucune caractérisation n'est fournie alors que des effluents potentiellement chargés en sels, métaux lourds ou résidus chimiques pourraient être générés par une éventuelle unité de purification du lithium. Sur la pollution lumineuse, les engagements demeurent non opposables, fondés sur des formulations vagues telles que éclairage modéré ou baisse de tension possible, qui ne permettent ni évaluation, ni suivi, ni contrôle.

L'absence de bilan carbone est également problématique. La MRAe a explicitement rappelé que la compensation carbone serait économiquement irréalisable. Le porteur de projet n'apporte aucune réponse à cet élément central. Le réseau de chaleur, présenté comme le pivot de l'argument bas carbone, n'existe pas encore. Aucune technologie n'est définie. Aucun dimensionnement n'est présenté. Aucune démonstration de compatibilité avec la Stratégie Nationale Bas Carbone n'est proposée. L'invocation d'un parc industriel bas carbone est donc dépourvue de fondement technique.

La réponse du porteur de projet se caractérise par un double mouvement : reconnaître les incertitudes majeures qui entourent le projet, tout en considérant que ces incertitudes n'empêchent pas d'engager l'artificialisation des sols, la consommation d'espace et les travaux d'aménagement. Cette posture confère à la réponse un caractère essentiellement déclaratif, qui ne remédie ni aux manques de données, ni aux insuffisances de l'étude d'impact, ni aux exigences posées par le Code de l'environnement.

La MRAe avait souligné la nécessité d'un examen rigoureux avant toute décision engageant durablement le territoire. Les réponses fournies ne consolident pas le dossier et ne permettent pas d'éclairer correctement le public sur les enjeux essentiels du projet. Elles confirment au contraire que les bases de l'évaluation environnementale demeurent fragiles, incomplètes et incertaines, alors même que les impacts potentiels sur les milieux, les sols, l'eau et les réseaux seraient immédiats et irréversibles. Les recommandations centrales de l'autorité environnementale restent sans réelle réponse, ce qui confirme que le dossier demeure insuffisant pour éclairer le public et pour justifier une décision engageant durablement le territoire de Hatten.

Synthèse globale et position

Le projet de ZAC industrielle de Hatten n'est pas un accident isolé : il est l'un des symptômes d'une dérive structurelle que j'ai examinée dans mes travaux antérieurs sur la filière lithium-géothermie en Alsace. À mesure que l'on relie les pièces du puzzle (ZAC, géothermie profonde, purification du lithium, réseau de chaleur, raffinerie de Lauterbourg, importations sud-américaines, pressions sur l'eau potable, artificialisation et fragmentation écologique), le tableau qui se dessine n'a rien d'un « parc d'excellence ». Il ressemble plutôt à une politique d'aménagement guidée par une promesse industrielle instable, masquée derrière un récit technologique séduisant mais largement déconnecté des réalités territoriales.

Ce constat général est documenté en profondeur dans mes travaux sur la chaîne du lithium, l'extraction à partir des saumures géothermales et l'extraction du lithium en général. La situation de Hatten apparaît alors comme l'un des points de manifestation les plus visibles de l'ensemble des failles déjà identifiées : absence de maturation technologique, incertitudes sur les températures de saumure, variabilité des débits, sous-produits complexes à gérer, dépendance au transport routier de réactifs et de résidus, instabilité économique, et opacité dans la stratégie industrielle réelle.

Les documents allemands issus de procédures administratives officielles (notes de terrain et courriers échangés avec les autorités du Bade-Wurtemberg) montrent ce que personne ne dit publiquement en France : les installations pilotes du Fossé rhénan connaissent des difficultés chroniques, alternant corrosion, arrêts prolongés, baisse de productivité, et logistique lourde liée aux cycles de régénération. On ne parle pas ici d'un soupçon militant, mais de constats administratifs consignés dans des avis transmis au Regierungspräsidium Karlsruhe et aux communes de Bade-Wurtemberg. Ignorer ces retours d'expérience revient à avancer sciemment sans boussole.

À Hatten, ces incertitudes industrielles sont combinées à une inconnue encore plus grave : la pression sur l'eau. L'analyse des enjeux liés à l'eau et les éléments rassemblés sur l'eau potable du secteur montrent que la ressource du nord-est alsacien est déjà sous tension structurelle. Le dossier de la ZAC reconnaît ne pas pouvoir estimer les besoins, au moment même où la filière lithium-géothermie pourrait exiger, selon les procédés, des volumes complémentaires d'eau douce pour rincer, régénérer, refroidir ou purger les circuits. Autrement dit, le projet avance dans une zone hydrologique fragile en choisissant de ne pas voir ce qu'il pourrait déstabiliser. En matière d'eau, une incertitude de cette ampleur n'a rien d'anodin : elle expose le territoire à un risque réel.

Les enjeux énergétiques sont du même ordre. L'analyse de la chaleur urbaine montre que la promesse d'un réseau de chaleur géothermique stable est aujourd'hui un pari, pas une certitude. Dans le dossier, ce réseau n'existe pas, n'est pas dimensionné, n'est pas localisé, n'est pas financé. L'argument bas carbone s'effondre immédiatement quand on le relie aux enjeux liés à l'électricité décarbonée : sans chaleur garantie, les futurs industriels devront compenser avec de l'électricité décarbonée dont la disponibilité est déjà insuffisante à l'échelle nationale. L'équation énergétique ne tient pas debout.

Du côté environnemental, les constats sont sans appel : l'analyse des enjeux environnementaux montre qu'une artificialisation de quarante hectares au contact direct d'un massif forestier majeur, la forêt de Haguenau, ne peut être compensée à fonctionnalités équivalentes. Les zones humides identifiées remplissent des fonctions hydrologiques, biogéochimiques et écologiques que les mesures proposées (reclassement en ND, « constructions légères », végétalisation d'accompagnement) ne peuvent ni restaurer, ni remplacer. La fragmentation de la trame sombre, les effets sur les chiroptères, l'augmentation des nuisances lumineuses et sonores, la disparition d'une zone tampon agricole active, tout cela forme un faisceau d'impacts cumulés que le dossier ne traite jamais.

Ces impacts sont d'autant plus graves que les bénéfices annoncés relèvent, eux, de promesses. Sur le plan des enjeux sociaux et économiques, j'analyse la mécanique récurrente d'annonces d'emplois sans fondement, que l'on retrouve ici : 1200 emplois projetés sans industrialité identifiée, sans filière stabilisée, sans opérateur engagé. Dans les réunions publiques, le porteur de projet reconnaît lui-même qu'aucun industriel n'est connu. La ZAC de Hatten est conçue comme une « zone vide » censée attirer des activités dont personne n'est en mesure de dire si elles existeront un jour. C'est ce que l'on nomme, en urbanisme, une planification spéculative, et qui s'apparente à une décision publique prise sans visibilité.

À cette instabilité technologique s'ajoute une dynamique économique défavorable, que personne ne présente publiquement : le prix du lithium s'est effondré de manière spectaculaire entre 2020 et 2025, passant d'environ 80 000 dollars la tonne à près de 10 000 dollars. La tendance résulte de la multiplication des projets miniers dans le monde, de l'augmentation rapide des capacités d'extraction en Amérique du Sud, en Australie et en Chine, ainsi que de l'ouverture programmée de plusieurs projets européens hors géothermie. Contrairement au récit entretenu localement, le lithium n'est pas une ressource rare : il est abondant, et le marché réagit déjà à cette abondance par une chute durable des prix. Cette réalité remet en cause la viabilité économique des procédés les plus coûteux, dont ceux fondés sur l'extraction à partir des saumures géothermales. L'équation industrielle devient alors extrêmement fragile : coûts élevés, technologie instable, prix en chute, concurrence internationale forte. Le risque est bien réel de voir le territoire supporter les impacts environnementaux, hydrologiques et fonciers d'une filière dont la rentabilité économique pourrait s'avérer structurellement déficitaire.

La sobriété foncière, elle, devient un faux décor. Les règles du ZAN s'appliquent bel et bien à la quasi-totalité de la ZAC, comme rappelé dans l'analyse des enjeux environnementaux et sociaux. Mais le dossier entretient une confusion volontaire autour du statut PENE, présenté comme s'il s'étendait par magie à quarante hectares d'emprises industrielles. Il n'en est rien. Seule une fraction du projet minier relève du PENE ; tout le reste doit être imputé au bilan local de consommation d'espace. Cet élément central n'est jamais exposé clairement au public.

Enfin, il y a ce que j'appelle depuis plusieurs années le grand angle mort démocratique. La filière lithium-géothermie aurait dû être soumise à un débat public CNDP à l'échelle régionale. Les projets sont éparpillés entre plusieurs procédures, chacun présenté comme autonome, alors qu'ils forment une chaîne industrielle cohérente, lourde, consommatrice d'espace, d'eau, d'énergie, de sols, et génératrice de risques. La fragmentation administrative, qui se retrouve dans l'ensemble des projets géothermiques et d'extraction de lithium, est une stratégie bien connue pour éviter une mise en débat globale. Hatten en est un exemple emblématique : on découpe pour ne pas assumer la totalité.

Au total, le projet de ZAC à Hatten ne peut être soutenu ni techniquement, ni hydrologiquement, ni énergétiquement, ni territorialement, ni démocratiquement. Cette appréciation ne tient pas d'un jugement moral, mais d'un faisceau d'analyses concordantes, issues du dossier lui-même, des lacunes identifiées par la MRAe, des retours d'expérience allemands, des notes techniques thématisées produites ces derniers mois, de la science hydrologique, du droit de l'eau, du droit de l'urbanisme, et du simple raisonnement systémique.

La filière lithium-géothermie n'est pas prête. Le territoire n'est pas dimensionné pour l'accueillir. Les impacts seraient irréversibles, les bénéfices incertains, et les charges publiques potentiellement lourdes pour les habitants.

En l'état, la seule position scientifique, démocratique et territoriale cohérente est de demander une réévaluation complète du projet et l'organisation d'un débat public régional intégrant Hatten, Lauterbourg, les projets transfrontaliers et l'ensemble de la chaîne du lithium. C'est la condition minimale pour éviter qu'une erreur industrielle ne devienne une erreur territoriale irréversible.