En mai 2026, le programme ERMES-ii-Rhin a rendu publics les résultats de la plus vaste campagne de surveillance jamais menée sur la nappe phréatique du Rhin supérieur. 450 000 analyses, 1 500 points de mesure, trois pays. Le constat est sans appel : 96 % des points sont contaminés par au moins un micropolluant. Cet article résume les résultats, les met en perspective, et pose la question que le rapport ne tranche pas : que fait-on maintenant ?
ERMES-ii-Rhin (Évolution de la Ressource et Monitoring des Eaux de Surface et Souterraines du Rhin supérieur avec Instrumentation Innovante) est un programme de surveillance transfrontalière de la qualité des eaux souterraines du fossé rhénan. Financé par le FEDER via Interreg VI Rhin Supérieur (budget total : 4,2 millions d'euros), il est piloté par l'APRONA (Colmar) et associe quinze institutions de France, d'Allemagne et de Suisse. La campagne de mesures s'est étalée de 2022 à 2025, et les résultats ont été présentés le 7 mai 2026 au Parlement européen de Strasbourg, devant plus de 200 participants.
Le programme s'inscrit dans une continuité de plus de trente ans : les premiers inventaires de qualité des eaux souterraines du Rhin supérieur remontent à 1973, avec une coopération transnationale depuis 1991. Mais ERMES-II innove par trois aspects : l'élargissement du spectre d'analyse aux polluants émergents (PFAS, métabolites de pesticides, résidus pharmaceutiques, plastifiants), l'étude des interactions entre nappes d'accompagnement et cours d'eau recevant les rejets de stations d'épuration, et l'utilisation de techniques analytiques de pointe (analyse non ciblée par LC-HRMS, échantillonnage passif POCIS).
La nappe phréatique du Rhin supérieur est la plus grande réserve d'eau douce d'Europe occidentale. Elle s'étend sur plus de 300 km, de Bâle à Mayence, et alimente environ 5 millions d'habitants en eau potable. Voici ce qu'ERMES-II a trouvé :
| Indicateur | Résultat |
|---|---|
| Points contaminés (au moins 1 micropolluant) | 96 % |
| Points avec pesticides ou métabolites | 90 % |
| Points avec PFAS | 69 % |
| Points dépassant au moins un seuil de potabilité UE | 59 % |
| Nombre maximal de substances par point | jusqu'à 40 |
| Substances détectées au moins une fois | 131 sur 181 paramètres analysés |
Le rapport qualifie la situation de « pollution diffuse et chronique sur l'ensemble de la nappe rhénane ». Le problème ne tient pas à quelques points chauds localisés : c'est l'ensemble du fossé rhénan qui est touché.
« Les pesticides et leurs métabolites engendrent une pollution diffuse et chronique sur l'ensemble de la nappe rhénane et ont été identifiés sur 90 % des points de mesures. Dans plus d'une mesure sur deux, la concentration de ces polluants dépasse même les valeurs de référence pour la potabilité de l'eau utilisées dans l'Union européenne. » (ERMES-ii, via Carenews, 13 mai 2026)
Ce verbatim justifie l'emploi du terme « généralisée » : ce ne sont pas des traces résiduelles, ce sont des concentrations qui dépassent les seuils de potabilité sur plus de la moitié des points.
90 % des points de mesure présentent des pesticides ou leurs produits de dégradation. Parmi eux, l'atrazine (interdite en 2003, décision de retrait de 2001) et ses métabolites (DEA, DIA) restent détectés vingt ans après l'interdiction, la nappe mettant des décennies à se renouveler. Le S-métolachlore (interdit en 2023-2024) et ses métabolites ESA et OXA constituent la contamination la plus récente et la plus préoccupante. Pour un traitement détaillé de ces substances, voir la note Comprendre les métabolites de pesticides.
69 % des points présentent au moins un des 20 PFAS réglementés par la directive 2020/2184. Le TFA (acide trifluoroacétique), un PFAS « ultra-court » produit de dégradation de gaz réfrigérants et de pesticides fluorés, est détecté dans 96 % des mesures à l'échelle transfrontalière (97,5 % sur la seule nappe d'Alsace). Le TFA n'est pas inclus dans les 20 PFAS réglementés : il échappe donc à la surveillance officielle alors qu'il est le plus omniprésent.
« Les PFAS, dits polluants éternels, ont été détectés dans 69 % des points de mesure. » (ERMES-ii, via Carenews, 13 mai 2026)
La note PFAS : comprendre les polluants éternels développe les enjeux sanitaires, réglementaires et financiers de cette contamination.
Les nitrates sont le contaminant historique de la nappe rhénane. En Alsace, 12,2 % des points dépassent la limite de potabilité (50 mg/L) et 33,2 % dépassent la valeur guide (25 mg/L). En vingt-six ans, le taux de points au-dessus de la valeur guide a baissé de 45,7 % à 33,2 %. C'est une amélioration, mais elle est lente et inégale : depuis 2009, le taux de points dépassant la limite de potabilité est en légère hausse. Les zones les plus vulnérables restent le piémont vosgien et le sud du Pliocène de Haguenau, les grandes zones de maïsiculture intensive.
L'analyse non ciblée (LC-HRMS), une des innovations d'ERMES-II, a révélé la présence de substances indétectables par les méthodes standard : benzodiazépines (alprazolam, lorazépam, bromazépam), diurétiques (furosémide), édulcorants et produits alimentaires. Ces substances ne sont pas recherchées dans les contrôles réglementaires. Leur présence dans la nappe confirme le rôle des rejets de stations d'épuration comme vecteur de contamination.
Le résultat le plus inquiétant est peut-être celui-ci : un même point de mesure peut être exposé à jusqu'à 40 substances simultanément (9 en moyenne). Or aucune réglementation ne prend en compte les effets combinés de ces mélanges. Les seuils de potabilité sont fixés substance par substance. Un point peut être « conforme » pour chaque substance prise isolément et présenter un cocktail dont les effets sanitaires sont inconnus.
ERMES-II permet une comparaison avec la campagne précédente (ERMES-Rhin 2016). Le bilan est contrasté.
Pour les pesticides en nappe d'Alsace, le nombre de points dépassant la limite de potabilité a diminué de 18,5 % entre 2016 et 2023. C'est un progrès réel, probablement lié aux interdictions successives (atrazine en 2003, S-métolachlore en 2023-2024). Mais dans les aquifères du Sundgau, il n'y a pas d'amélioration : le nombre de points dégradés reste stable, et la situation se détériore localement.
« Entre 2016 et 2023, une amélioration de la qualité de la nappe d'Alsace est constatée, avec une diminution de 18,5 % du nombre de points dépassant la limite de qualité pour l'eau potable. » (APRONA, brochure ERMES-ii Alsace, 2024)
Pour les PFAS, aucune évolution : le nombre de points contaminés et les secteurs à concentrations élevées sont identiques à ceux de 2016. Ce résultat est cohérent avec la nature même des PFAS : ils ne se dégradent pas. Tant que de nouvelles émissions ne sont pas stoppées, le stock ne diminue pas.
« Les résultats 2023 sont très similaires à ceux du premier état des lieux réalisé en 2016. Le nombre de points contaminés reste du même ordre de grandeur, ainsi que les secteurs à concentrations élevées. » (APRONA, brochure ERMES-ii Alsace, 2024, à propos des PFAS)
Une précision importante : les résultats d'ERMES-II portent sur l'eau brute des masses d'eau, pas sur l'eau distribuée au robinet. L'eau potable subit des traitements qui réduisent les concentrations. Mais l'eau brute est la matière première : si elle se dégrade, le coût du traitement augmente, et la marge de sécurité diminue.
ERMES-II est un programme de surveillance, pas un programme d'action. Son mérite est considérable : il fournit le diagnostic le plus complet jamais réalisé sur cette nappe. Mais il ne tranche pas les questions politiques que ses résultats posent.
La question des sources. Le rapport identifie les familles de polluants, pas les responsables. Les pesticides viennent de l'agriculture (maïsiculture intensive du fossé rhénan). Les PFAS viennent de l'industrie (sites chimiques, aéroports, mousses anti-incendie). Les résidus pharmaceutiques viennent des rejets de stations d'épuration. Mais le rapport ne pointe pas de sites ni d'acteurs spécifiques. C'est cohérent avec sa vocation scientifique ; c'est insuffisant pour l'action publique.
La question de la prise en charge de la nappe. La nappe ne connaît pas les frontières. Les outils français de gestion (le SAGE Ill-Nappe-Rhin) ne couvrent que la partie française. Les outils allemands et suisses sont différents. ERMES-II démontre qu'un diagnostic transfrontalier est possible. Reste à construire une instance transfrontalière capable de décider, pas seulement de mesurer.
« La nappe phréatique du Rhin supérieur ne connaît pas les frontières, et comprendre ce qui s'y passe exige une surveillance commune. » (Baptiste Rey, coordinateur ERMES-ii, APRONA, 7 mai 2026)
Cette citation appelle la suite logique que le rapport ne formule pas explicitement : si la surveillance doit être commune, la décision doit l'être aussi.
La question du traitement. 59 % des points dépassent au moins un seuil de potabilité. Cela signifie que sans traitement, l'eau de la nappe est impropre à la consommation sur plus de la moitié du territoire. Les stations d'épuration actuelles ne sont pas conçues pour éliminer les micropolluants :
« Les stations d'épuration actuelles ne permettent pas encore d'éliminer [les micropolluants issus des activités quotidiennes], qui s'infiltrent ensuite dans les eaux souterraines via les rejets traités. » (ERMES-ii, via Carenews, 13 mai 2026)
Cette citation est importante parce qu'elle pointe un cercle vicieux : les STEP rejettent dans les cours d'eau, les cours d'eau alimentent la nappe par infiltration, la nappe alimente l'eau potable. Le cycle de l'eau est un, et la contamination circule avec lui. C'est exactement le problème décrit dans Un seul cycle de l'eau.
Trois constats se dégagent.
Le premier est que la contamination de la nappe rhénane n'est pas un accident : c'est le résultat cumulé de décennies de choix industriels et agricoles dont les bénéfices ont été privés et les coûts sont publics. Le principe pollueur-payeur est inscrit dans la loi mais reste inappliqué dans les faits. Ce sont les collectivités et les habitantes et habitants qui financent la surveillance, le traitement et la dépollution.
Le deuxième est que les outils réglementaires actuels sont structurellement en retard. Seuls 20 PFAS sur plus de 10 000 existants sont réglementés. Le TFA, omniprésent, échappe à toute norme. Les seuils sont fixés par substance individuelle alors que l'exposition réelle est un cocktail. Les délais entre l'interdiction d'une substance et la disparition de ses résidus dans la nappe se comptent en décennies.
Le troisième est que la protection des eaux souterraines exige une gouvernance à la hauteur de l'enjeu. Une nappe transfrontalière de 300 km ne peut pas être gérée par des outils nationaux cloisonnés. ERMES-II a prouvé que le diagnostic commun est possible. L'étape suivante est la décision commune.