Deux familles de pensée travaillent aujourd'hui la même intuition : l'eau ne se conduit bien qu'à l'échelle où elle circule, le bassin versant, et par celles et ceux qui vivent avec elle. D'un côté, une proposition politique qui veut refonder les institutions de l'eau en assemblées de bassin délibératives. De l'autre, un courant de pensée, le biorégionalisme, qui rêve de parlements de rivières et de fleuves. Comme hydrologue, je veux montrer ce que ces deux chemins ont en commun, et ce qui les sépare.
On les croise rarement dans la même phrase. D'un côté, des assemblées de bassin versant, la conformité ascendante, le tirage au sort : le vocabulaire d'une réforme institutionnelle. De l'autre, des parlements de rivières, la voix du fleuve, l'art d'habiter un territoire : le vocabulaire d'un mouvement culturel et écologique. Le premier registre veut changer la loi ; le second veut changer le regard.
Pourtant les deux partent du même geste. Ils refusent de découper l'eau selon les limites administratives héritées, et ils proposent de la rendre à celles et ceux qui en dépendent. L'un et l'autre prennent le bassin versant comme unité de vie et de décision. Les rapprocher n'est pas un exercice de style : c'est comprendre qu'une proposition politique trouve, dans une pensée plus ancienne et plus large, une profondeur qui lui manque, et qu'une pensée parfois jugée poétique trouve, dans la proposition politique, une traduction concrète qui lui manque aussi.
La biorégion procède moins d'une science de l'eau que d'un projet de société. L'idée naît dans l'écologie nord-américaine des années 1970, avec Peter Berg et Raymond Dasmann, qui proposent de réhabiter (reinhabit) un territoire à partir de ses limites écologiques plutôt que de ses limites politiques (Berg et Dasmann, 1977). Souvent, ce territoire est le bassin versant lui-même : ils parlent de « conscience du bassin versant », watershed consciousness. Habiter en conscience, c'est savoir d'où vient son eau, où elle va, ce qu'elle traverse.
En France, l'idée a été reprise et discutée récemment, notamment par Marin Schaffner et Mathias Rollot (Qu'est-ce qu'une biorégion ?, Wildproject, 2024), et portée dans le débat public par le collectif Hydromondes et par le mouvement des parlements de rivières et de fleuves. Ce dernier propose des assemblées délibératives organisées à l'échelle d'un cours d'eau, où s'expriment non seulement les habitants humains mais, par la voix de porte-parole, les milieux et le vivant non humain eux-mêmes.
Une précision d'honnêteté. Le biorégionalisme est un courant divers, parcouru de débats internes, et certaines de ses propositions (donner une voix au fleuve, reconnaître une personnalité juridique aux cours d'eau) restent discutées, y compris à l'intérieur du mouvement. Je le présente ici comme un horizon de pensée, pas comme une doctrine close.
Une autre famille de propositions, du côté de la gauche écologiste et de la France insoumise, travaille la même échelle, mais par le levier institutionnel. Son socle public est inscrit dans le programme l'Avenir en commun, qui pose au chapitre consacré à la planification écologique le principe de « redécouper les Régions à partir des bassins versants et leur confier l'eau comme première responsabilité ».
Autour de ce socle, un travail programmatique en cours propose une architecture plus précise : refonder les agences de l'eau en Agences du Cycle de l'Eau réunissant toutes les missions aujourd'hui dispersées ; instituer des assemblées de bassin versant délibératives, à plusieurs niveaux emboîtés du sous-bassin au grand bassin, composées d'habitantes et d'habitants tirés au sort ; et verrouiller le tout par la conformité ascendante, ce principe selon lequel aucun échelon supérieur ne peut défaire une protection décidée localement.
Une précision d'honnêteté, capitale. Une seule de ces formules est officielle et publique : « redécouper les Régions à partir des bassins versants », au titre de l'organisation de l'État. Les expressions « Agence du Cycle de l'Eau », « hydro-écorégion » ou « bio-région » ne figurent dans aucun texte public de la France insoumise : ce sont des apports de travail, des propositions de militants et de spécialistes, pas des engagements adoptés. Je les présente comme tels. Le couplage de l'échelle déjà décidée (le bassin versant) et d'une démocratie délibérative à instituer est précisément l'objet de ce chantier, pas un acquis.
Au-delà des vocabulaires, quatre convergences profondes apparaissent.
L'échelle de l'eau plutôt que l'échelle de l'administration. Les deux refusent de gérer l'eau par communes et par tuyaux. Ils prennent le bassin versant comme l'unité où l'eau circule vraiment, de la ligne de crête à l'exutoire. C'est l'intuition que je défends ailleurs sur ce site : penser l'eau comme un seul cycle, et la conduire à l'échelle de ce cycle. La distinction des découpages possibles (bassin versant, hydro-écorégion, grand bassin, biorégion) est détaillée dans l'article Découper l'eau.
La délibération plutôt que la consultation. Parlement de rivière comme assemblée de bassin partagent une exigence : que la décision émerge du dialogue, et non d'un avis qu'on demande pour la forme. C'est le cœur de la démocratie délibérative : une décision est légitime parce qu'elle a été précédée d'une discussion libre entre égaux, pas parce qu'elle a été validée par un guichet. Les deux veulent un pouvoir réel rendu aux habitants, pas une participation de façade.
Le savoir situé compté comme une vraie connaissance. Les deux familles partent du principe que celles et ceux qui vivent avec l'eau la connaissent : le riverain sait où le ruisseau déborde, l'habitant connaît la qualité de son eau. Le biorégionalisme en fait une condition de l'habiter ; la proposition politique en fait la matière première de la délibération. Dans les deux cas, le savoir local cesse d'être un folklore pour devenir une ressource de décision.
Le vivant non humain comme acteur. Les parlements de rivières veulent donner une voix au fleuve et aux milieux. La proposition politique, plus prudente, n'attribue pas la parole au cours d'eau, mais inscrit les milieux dans l'ordre de priorité des usages (les besoins vitaux humains d'abord, puis les écosystèmes, enfin les usages économiques) et lie explicitement la protection de l'eau à celle de la biodiversité. Les deux refusent que l'eau soit administrée comme une simple ressource pour des usages humains exclusifs.
Les rapprocher ne veut pas dire les confondre. Trois différences comptent, et chacune éclaire l'autre chemin.
Le registre. Le biorégionalisme est d'abord une pensée de l'habiter : il transforme le regard, la culture, le rapport au lieu. La proposition politique est d'abord une ingénierie institutionnelle : elle transforme la loi, les compétences, les budgets. L'un peut paraître flou aux yeux du juriste ; l'autre peut paraître froid aux yeux du poète. Mais l'un arme l'autre : sans imaginaire, une réforme n'est qu'un organigramme ; sans institution, un imaginaire reste un vœu.
Le statut du vivant. Donner au fleuve une personnalité juridique, comme le Whanganui en Nouvelle-Zélande en 2017, est un geste fort que le biorégionalisme assume volontiers. La proposition politique, elle, reste sur le terrain de la protection et de la priorité accordée aux milieux, sans personnification. C'est une différence de moyens, pas forcément de fin : protéger un cours d'eau par un avis conforme d'assemblée ou par un statut de sujet de droit sont deux manières de le soustraire à la pure logique de l'usage.
Le rapport à l'État. C'est sans doute la différence la plus utile à creuser. Le biorégionalisme a parfois une méfiance de principe envers l'échelon national, qu'il soupçonne d'écraser le local. La proposition politique, au contraire, tient les deux bouts : elle décentralise la décision d'usage au bassin, mais elle garde un cap national qui fixe un plancher d'ambition. C'est tout le sens de la conformité ascendante : le bassin peut protéger plus que le national, jamais moins. Le local ne s'oppose pas au national, il le dépasse par le haut.
S'il fallait nommer le lieu exact où les deux chemins se rejoignent, ce serait celui-ci. La conformité ascendante est le mécanisme qui rend opérationnel ce que le biorégionalisme appelle, dans son langage, l'autonomie du territoire vécu.
Aujourd'hui, la logique de prise en charge de l'eau est descendante : l'État fixe des objectifs, les agences les déclinent, les communes les appliquent, ou pas. Ce que protège un territoire reste à la merci d'une décision prise plus haut. La conformité ascendante inverse ce rapport : une protection décidée à l'échelle du bassin (une zone humide sanctuarisée, un débit réservé, un prélèvement interdit) ne peut plus être défaite par un échelon supérieur, dès lors qu'elle va dans le sens de l'ambition nationale.
C'est, sans le dire, une traduction juridique de la « conscience du bassin versant » des biorégionalistes : ce que les habitants d'un bassin ont compris et protégé fait loi pour les autres. Et c'est aussi la déclinaison d'un principe que je détaille ailleurs, le septième principe d'Elinor Ostrom sur les communs : la reconnaissance, par les autorités supérieures, du droit des communautés à s'auto-organiser. La gestion polycentrée d'Ostrom, le parlement de rivière des biorégionalistes et l'assemblée de bassin de la proposition politique disent, chacun dans sa langue, la même chose : le pouvoir de protéger doit remonter du lieu, pas descendre du sommet.
Je tire de ce rapprochement une conviction de praticien.
La proposition politique gagne à s'adosser au biorégionalisme parce que celui-ci lui donne ce qui manque toujours aux réformes institutionnelles : un imaginaire, une raison de désirer le changement, un récit de l'habiter qui dépasse l'organigramme. Une assemblée de bassin n'est pas qu'une chambre de plus ; c'est, potentiellement, le lieu où une population réapprend à connaître son eau.
Et le biorégionalisme gagne à s'adosser à la proposition politique parce que celle-ci lui donne ce qui lui manque souvent : des leviers concrets, du droit, du budget, une architecture qui résiste à l'épreuve du pouvoir. Un parlement de rivière sans avis conforme ni conformité ascendante reste une belle assemblée sans force. Avec ces mécanismes, il devient une institution qui protège vraiment.
Reste le travail le plus difficile, qui n'est ni dans le récit ni dans le droit, mais dans la matière : sur quel découpage exact fonder ces bassins de décision, à l'heure où le climat déplace les lignes de l'eau ? C'est l'objet de l'article Découper l'eau. Des assemblées de bassin aux parlements de rivières, la démocratie du vivant ne sera solide que si elle épouse l'eau de demain, et non celle d'hier.
| Parlements de rivières (biorégionalisme) | Assemblées de bassin (proposition politique) | |
|---|---|---|
| Registre | Culturel, écologique, « habiter » | Institutionnel, juridique, « administrer » |
| Échelle | Le cours d'eau, le bassin versant | Le bassin versant, du sous-bassin au national |
| Décision | Délibération, voix du vivant | Délibération, tirage au sort, avis conforme |
| Vivant non humain | Voix, parfois personnalité juridique | Priorité aux milieux, lien à la biodiversité |
| Rapport au national | Méfiance, autonomie du local | Cap national plancher, conformité ascendante |
| Apport propre | L'imaginaire, le récit | Le droit, le budget, l'architecture |