Les substances per- et polyfluoroalkylées (PFAS) forment une famille de composés chimiques synthétiques, utilisés pour leurs propriétés antiadhésives, imperméabilisantes et résistantes à la chaleur. On les retrouve dans une multitude de produits du quotidien : emballages alimentaires, textiles, revêtements industriels, cosmétiques, mousses anti-incendie. Leur structure fluorée les rend très persistantes dans l'environnement, d'où leur surnom de polluants éternels.
Aujourd'hui, les PFAS sont détectés dans tous les compartiments environnementaux (eau, air, sols, sédiments) ainsi que dans le sang de la quasi-totalité de la population mondiale. Leur présence dans l'eau potable est devenue un enjeu sanitaire majeur, d'autant que leur toxicité est suspectée à faibles doses et sur le long terme (effets immunotoxiques, perturbateurs endocriniens, cancérogènes probables). Le sujet ne se limite donc pas à une pollution ponctuelle, mais interroge la capacité de nos sociétés à réguler des substances invisibles, persistantes, et déjà massivement disséminées.
En mai 2025, les autorités sanitaires informent les habitants de l'agglomération de Saint-Louis (Haut-Rhin) que leur eau du robinet dépasse la valeur sanitaire maximale recommandée pour les PFAS. Le pic mesuré atteint 0,3407 µg/L, soit plus de trois fois la valeur de 0,1 µg/L proposée pour la somme de 20 PFAS prioritaires par l'ANSES. Cette contamination est attribuée aux usages intensifs de mousses anti-incendie sur le site de l'aéroport de Bâle-Mulhouse. Elle touche directement onze communes, soit plusieurs milliers d'habitants.
La réponse institutionnelle reste partielle : des recommandations de précaution pour les populations sensibles, des achats massifs d'eau en bouteille, et un projet de traitement par charbon actif granulaire prévu pour fin 2025. Mais aucune mesure immédiate d'assainissement, aucun arrêt des activités responsables, et aucun remboursement des surcoûts pour les habitantes et habitants. Cette gestion différée et partielle est révélatrice d'un double problème : l'incapacité à agir vite sur une pollution connue depuis des années, et le déséquilibre de responsabilité entre pollueurs industriels et collectivités exposées.
Face à la présence de PFAS dans l'eau potable, plusieurs technologies existent : charbon actif, résines échangeuses d'ions, nanofiltration, osmose inverse, et plus récemment, ultrafiltration sur membranes spécifiques. Mais ces technologies ont un coût énergétique, financier et environnemental élevé. Elles produisent des résidus hautement concentrés en PFAS (brine), difficiles à traiter et à éliminer. Elles nécessitent des unités de traitement à grande échelle, inenvisageables sur tous les petits réseaux. Surtout, elles ne traitent que les symptômes, jamais les causes.
Certaines entreprises comme L'Eau Engagée misent sur cette angoisse en proposant une eau « purifiée » par osmose inverse, conditionnée dans des briques végétales, à 5 €/litre. Le procédé est efficace pour réduire les PFAS, mais à quel prix ? Entre 5 et 10 kWh/m³, jusqu'à 50 % de pertes en eau, et des déchets concentrés à gérer.
Une telle logique entretient un individualisme technologique, qui renvoie la protection à la capacité de consommer. Elle installe un système à deux vitesses : une eau filtrée pour celles et ceux qui peuvent payer, et une eau du robinet contaminée mais « légale » pour les autres. Cette marchandisation de la sécurité sanitaire est contraire au principe d'un service public de l'eau garant d'une eau de qualité pour tous, par des moyens publics et préventifs.
La seule réponse durable est l'interdiction progressive de l'usage des PFAS à la source, sauf exception médicale. L'Union européenne a entamé une procédure de restriction globale (dossier REACH, 2023), qui pourrait aboutir à une interdiction d'ici 2026 pour des milliers de composés. Mais cette décision fait déjà l'objet d'un lobbying intense de la part des industriels, qui demandent des dérogations par secteur, menaçant d'un surcoût ou d'un chaos technique en cas d'interdiction générale.
Dans ce contexte, le traitement généralisé de l'eau contaminée n'est ni réaliste ni équitable. Il ne doit être qu'une réponse transitoire, ciblée, pour les cas les plus critiques. L'objectif reste l'arrêt des rejets à la source, la réparation des dommages environnementaux et sanitaires, et la reconnaissance du principe pollueur-payeur.
Les PFAS révèlent une faille structurelle dans la gestion de l'eau potable : trop de substances ne sont pas réglementées ; les seuils sanitaires restent indicatifs ; les pollutions diffuses échappent à la responsabilité juridique. Il faut refonder le système autour de trois principes :
Cela implique une réorientation stratégique : sortir de la logique d'adaptation technologique, et s'engager dans un désarmement chimique des milieux. Car ce n'est pas l'eau qu'il faut filtrer à tout prix, mais la politique industrielle qu'il faut transformer à la racine.
Le programme ERMES-ii-Rhin a rendu publics en mai 2026 les résultats de la plus vaste campagne de surveillance jamais menée sur la nappe rhénane. Sur les 1 500 points de mesure transfrontaliers, 69 % présentent des PFAS. Le TFA (acide trifluoroacétique), non réglementé, est détecté dans 96 % des mesures. La note ERMES-II : la nappe rhénane sous diagnostic analyse ces résultats en détail.