Ce que nous laissons entrer dans le cycle de l'eau, nous le retrouvons dans les corps. Polluants éternels, métabolites de pesticides, contaminations industrielles : l'eau est l'un des premiers déterminants de la santé environnementale, parce qu'elle traverse les territoires, les organismes et les générations. Cette page ne refait pas le détail des dossiers déjà traités sur le site ; elle les relie autour d'un fil unique, qui me paraît le bon : protéger l'eau à la source, c'est protéger la santé.
La santé environnementale ne se décrète pas dans les cabinets médicaux. Elle se joue en amont, dans la qualité de l'air, des sols et de l'eau que nous partageons. L'eau y tient une place particulière, puisqu'elle est à la fois ressource vitale, vecteur d'exposition et mémoire des pollutions. Un contaminant rejeté dans une nappe ne reste pas confiné au site émetteur : il migre, il se dilue, il se concentre dans la chaîne alimentaire, et il finit par circuler dans les corps de populations qui n'ont jamais consenti à cette exposition.
C'est ce que rappelle le principe directeur du site : il n'existe qu'un seul cycle de l'eau. Les eaux de surface, les nappes, l'eau du robinet, l'eau de pluie et l'eau des organismes vivants ne forment pas des compartiments étanches ; ce qui entre quelque part ressort ailleurs. Cette continuité physique est aussi une continuité sanitaire, et la pollution diffuse d'aujourd'hui devient l'exposition chronique de demain.
Deux familles de contaminants illustrent ce fil avec une netteté particulière : les substances per- et polyfluoroalkylées (PFAS) et les métabolites de pesticides. Toutes deux partagent trois traits qui en font des enjeux de santé publique de premier plan, la persistance, la diffusion généralisée, et le caractère chronique et à faible dose de l'exposition.
Les PFAS sont présents dans le sang de plus de 95 % des personnes testées en Europe et en Amérique du Nord (Sunderland et al., 2019). Le guide complet sur les PFAS détaille leur chimie, leurs usages et leur contamination des eaux ; la note Toxicité des PFAS en développe les mécanismes. L'essentiel, du point de vue de la santé, tient en quelques constats établis avec prudence.
Les effets documentés ou suspectés des PFAS sont systémiques. Ils touchent le foie (perturbation du métabolisme lipidique, élévation des enzymes hépatiques, association à la stéatose), la thyroïde et les hormones sexuelles (effets de perturbation endocrinienne), le système immunitaire (réduction de la réponse vaccinale, observée notamment chez l'enfant par Grandjean et al., 2012) et la fertilité (diminution du poids de naissance, atteintes de la fonction reproductive). Sur le plan cancérogène, le Centre international de recherche sur le cancer a classé en 2023 le PFOA cancérogène pour l'homme (groupe 1) et le PFOS cancérogène possible (groupe 2B), les cancers du rein et du testicule étant les mieux documentés (CIRC, 2023).
Un point me paraît décisif pour comprendre le risque. En 2020, l'Autorité européenne de sécurité des aliments a fondé sa dose hebdomadaire tolérable pour la somme de quatre PFAS sur l'immunotoxicité, c'est-à-dire la baisse de la réponse immunitaire, et non sur le cancer (EFSA, 2020). La valeur retenue, 4,4 nanogrammes par kilogramme de poids corporel et par semaine, est si basse qu'une part importante de la population européenne la dépasse déjà. Autrement dit, le critère sanitaire le plus contraignant n'est pas la maladie spectaculaire, mais l'affaiblissement silencieux des défenses immunitaires d'une population entière.
Ces effets restent étudiés, avec des incertitudes réelles sur les seuils exacts, les effets de mélange et les composés les moins documentés. Mais cette incertitude ne joue pas dans le sens de la tranquillité : les PFAS présentent des effets à faible dose, parfois non monotones, et le décalage entre l'accumulation des preuves et la réponse réglementaire est lui-même un facteur d'exposition. La page PFAS et principe de précaution montre que ce retard, de quinze à vingt-cinq ans, a exposé des millions de personnes à des doses supérieures à celles que la science a finalement jugées acceptables.
Le sud de Lyon abrite l'une des contaminations aux PFAS les plus emblématiques de France. Dans ce que l'on appelle la vallée de la chimie, autour de Pierre-Bénite, des décennies de production industrielle ont laissé une empreinte massive dans les sols, les nappes et les eaux distribuées aux alentours. Des habitantes et des habitants se battent depuis des années pour faire reconnaître l'ampleur de la pollution, obtenir des analyses, et faire appliquer une responsabilité.
Ce cas n'est pas isolé. En Alsace, la contamination de l'eau à Saint-Louis, liée aux mousses anti-incendie de l'aéroport de Bâle-Mulhouse, répond à la même logique de pollution ponctuelle intense, tandis que le programme ERMES-II a confirmé que la contamination diffuse, elle, est généralisée à l'échelle de la nappe rhénane. Pierre-Bénite a valeur d'archétype : une source industrielle identifiée produit, en aval, une exposition sanitaire collective et durable, que personne n'a choisie et que les traitements de potabilisation classiques ne corrigent pas.
Aux PFAS s'ajoute une seconde contamination chronique, plus ancienne et plus diffuse encore, celle des métabolites de pesticides, ces produits de dégradation des substances actives agricoles. La page Les métabolites, empreinte durable d'un modèle agricole en montre la portée : certains dérivent de molécules interdites depuis vingt ou vingt-cinq ans, et continuent pourtant de circuler dans les nappes, donc dans l'eau distribuée.
L'enjeu sanitaire tient à l'échelle. En 2022, la Direction générale de la santé recensait plus de 300 métabolites détectés dans les eaux brutes françaises, dont une fraction seulement est réglementée (DGS, 2022). Ces molécules sont retrouvées fréquemment dans les eaux de surface, les nappes et parfois l'eau du robinet, surtout dans les régions de grandes cultures. Des millions de personnes boivent ainsi, sans le savoir, une eau marquée par des résidus dont l'exposition chronique à faible dose reste mal caractérisée, faute d'études épidémiologiques solides. L'incertitude est ici un argument de prudence, pas de relâchement.
Comme pour les PFAS, le problème est aggravé par la logique substance par substance de la réglementation, qui évalue chaque molécule isolément alors qu'elles coexistent dans l'eau avec d'autres métabolites, des nitrates, des résidus médicamenteux et les PFAS eux-mêmes. Ces effets cocktail, à faible dose et sur le long terme, sont très mal connus, et c'est précisément ce qui rend la situation préoccupante du point de vue sanitaire.
Dire qu'une eau est potable ne signifie pas qu'elle est pure. Cela signifie qu'elle respecte des seuils de qualité fixés par le droit. Or ces seuils, comme le rappelle la page Ce que les seuils révèlent du pouvoir sur l'eau, ne sont pas de pures vérités biologiques : ils résultent d'un arbitrage entre l'état des connaissances, les capacités techniques de traitement, le coût de la mise en conformité et les rapports de force.
La conséquence sanitaire est directe. Le seuil le plus protecteur est souvent le moins contraignant, puisqu'une valeur sanitaire indicative produite par l'ANSES alerte sans imposer de restriction, contrairement à une limite réglementaire. Pour les PFAS, l'EFSA considère que des effets sont possibles à des doses correspondant à des concentrations sanguines obtenues bien en dessous du seuil réglementaire de l'eau potable. La norme protège, mais elle ne garantit pas l'innocuité, et lire une analyse d'eau comme une simple ligne de conformité revient à confondre légalité et sécurité sanitaire.
Le fil sanitaire conduit à une conclusion structurelle : face à ces contaminations, traiter l'eau en aval ne suffit pas. Pour les PFAS comme pour les métabolites, les traitements conventionnels de potabilisation sont inefficaces, et les procédés spécifiques (charbon actif, membranes, résines) sont coûteux, énergivores et incomplets, notamment sur les molécules à chaîne courte. Surtout, ils traitent le symptôme en ignorant la cause : dépenser des millions pour retirer de l'eau des molécules qu'on y a mises en amont relève d'une course sans fin tant que les rejets se poursuivent à la source.
La réponse durable, à mon sens, est la gestion à la source, qui consiste à empêcher les polluants d'entrer dans le cycle plutôt qu'à les en extraire ensuite. En matière industrielle, cela suppose l'interdiction des usages non essentiels et l'application effective du principe pollueur-payeur, pour que le coût de la dépollution pèse sur celui qui pollue, et non sur l'habitant. En matière agricole, cela passe par la réduction des intrants et la protection des aires d'alimentation des captages. En matière d'aménagement, l'urbanisme de l'eau inscrit cette logique dans le territoire, en partant du cycle de l'eau pour organiser la ville et en préservant les sols vivants qui filtrent naturellement la ressource.
Cette logique de prévention rejoint la définition même de la santé environnementale. Protéger l'eau à la source, c'est agir avant l'hôpital, sur le milieu plutôt que sur le malade. C'est aussi une question de justice, car celles et ceux qui supportent le coût sanitaire et financier de la pollution ne sont presque jamais celles et ceux qui en ont tiré le bénéfice. Faire de l'eau un déterminant central de la santé revient à reconnaître que la qualité de la ressource n'est pas un sujet technique parmi d'autres, mais une condition de l'intégrité des corps.
EFSA PANEL ON CONTAMINANTS IN THE FOOD CHAIN, 2020. Risk to human health related to the presence of perfluoroalkyl substances in food. EFSA Journal, vol. 18, n. 9, 6223. (Dose hebdomadaire tolérable de 4,4 ng/kg de poids corporel pour la somme de quatre PFAS, fondée sur l'immunotoxicité.)
CENTRE INTERNATIONAL DE RECHERCHE SUR LE CANCER (CIRC/IARC), 2023. Perfluorooctanoic acid (PFOA) and perfluorooctanesulfonic acid (PFOS). IARC Monographs on the Identification of Carcinogenic Hazards to Humans, vol. 135. Lyon : CIRC. (PFOA classé groupe 1, PFOS groupe 2B ; résumé publié dans The Lancet Oncology, 30 novembre 2023.)
FRANCE. Direction générale de la santé, 2022. Bilan des contrôles sanitaires de la qualité de l'eau potable. Paris : Ministère de la santé. (Plus de 300 métabolites de pesticides détectés dans les eaux brutes françaises.)
ANSES, 2023. PFAS dans l'eau potable : avis scientifique et valeurs sanitaires. Maisons-Alfort : ANSES. Disponible sur : https://www.anses.fr
Directive (UE) 2020/2184 du Parlement européen et du Conseil du 16 décembre 2020 relative à la qualité des eaux destinées à la consommation humaine. JOUE, L 435/1. (Somme de 20 PFAS : 0,1 microgramme par litre.)
SUNDERLAND, E.M. et al., 2019. A review of the pathways of human exposure to poly- and perfluoroalkyl substances (PFASs) and present understanding of health effects. Journal of Exposure Science and Environmental Epidemiology, vol. 29, p. 131-147. (Présence des PFAS dans le sang de la quasi-totalité des personnes testées.)
GRANDJEAN, P. et al., 2012. Serum vaccine antibody concentrations in children exposed to perfluorinated compounds. JAMA, vol. 307, n. 4, p. 391-397.
APRONA (coord.), 2024. ERMES-ii-Rhin 2022-2025 : état des lieux de la nappe rhénane. Colmar : APRONA.