Depuis le 5 mai 2025, onze communes de l'agglomération de Saint-Louis, dans le Haut-Rhin, vivent une crise sanitaire aussi discrète que grave. Un arrêté préfectoral interdit la consommation de l'eau du robinet pour les personnes dites « vulnérables », les enfants, les femmes enceintes et les personnes immunodéprimées, après la détection de 0,3407 µg/L de PFAS dans la nappe phréatique. Ce niveau dépasse plus de trois fois la valeur sanitaire maximale recommandée par l'ANSES pour la somme de 20 PFAS prioritaires (ANSES, 2023). Le responsable est clairement identifié : l'aéroport binational de Bâle-Mulhouse, dont les mousses anti-incendie ont contaminé les sols pendant des décennies.

Un seuil dépassé, un risque réel, une réponse insuffisante

Cette concentration ne correspond pas à une toxicité aiguë immédiate, mais elle représente un risque sanitaire chronique pour les personnes les plus sensibles. Les PFAS sont soupçonnés d'agir à faibles doses sur le système hormonal, immunitaire, reproductif, et d'augmenter les risques de certaines maladies métaboliques ou cancéreuses. Une telle exposition sur le long terme, surtout pendant la grossesse ou la petite enfance, justifie pleinement une action précoce.

Pourtant, les premières alertes datent d'octobre 2023. Des concentrations élevées sont alors relevées sur plusieurs captages, notamment à Blotzheim. L'ARS était informée, la collectivité aussi. Rien n'a été fait. Ce n'est qu'en avril 2025, soit un an et demi plus tard, qu'un arrêté préfectoral restreint les usages de l'eau. Pourquoi ce délai ? Parce qu'aucune limite de qualité contraignante n'existe encore pour les PFAS : leur intégration au Code de la santé publique n'interviendra qu'en 2026 (Directive 2020/2184). En attendant, les autorités se retranchent derrière des valeurs sanitaires maximales indicatives, juridiquement non opposables.

Ce vide juridique n'empêchait pas d'agir. Le principe de précaution, inscrit dans la Constitution française, autorise et même oblige les pouvoirs publics à intervenir en cas de risque avéré, même sans certitude absolue. À Saint-Louis, ils ont choisi de ne pas voir et de ne pas contraindre. L'aéroport a continué d'utiliser ses installations, les élu·es ont temporisé, l'État a laissé faire. Le retard administratif tient ici à une forme de démission politique.

Pendant ce temps, plus de 45 000 habitant·es sont concerné·es directement par des restrictions qui touchent leur quotidien. La communauté d'agglomération en compte 65 000, écoles, crèches et hôpitaux compris. La réponse de la collectivité, deux litres d'eau embouteillée par personne et par jour, reste un bricolage logistique bien loin de garantir le droit à l'eau dans des conditions dignes.

Quand les pollueurs ne paient pas

Les travaux de dépollution annoncés, via deux unités de traitement au charbon actif, ne seront opérationnels qu'en décembre 2025. Coût estimé : 20 millions d'euros, financés en partie par l'Agence de l'eau, donc par les usagers. Pas un euro n'est exigé en priorité à l'aéroport. Aucune sanction immédiate, aucune mesure de réparation forcée, aucune réduction de la pollution à la source.

C'est un renversement inacceptable des responsabilités : les habitant·es paient pour une pollution industrielle, pendant que les industriels poursuivent leurs activités comme si de rien n'était. Et le pire : cette gestion n'est ni exceptionnelle, ni isolée. Elle illustre un modèle global, où les pollueurs sont protégés, les normes sont retardées, et les solutions renvoyées à demain.

La solution proposée repose sur une logique purement technicienne : installer des filtres pour contenir la pollution existante, sans jamais remettre en cause les pratiques qui l'ont provoquée. Le charbon actif permet de piéger une partie des PFAS, mais pas tous. Il nécessite un entretien régulier, produit des déchets à retraiter, et son efficacité décroît rapidement.

D'autres technologies, comme l'osmose inverse, sont encore plus coûteuses, énergivores et inadaptées à une gestion collective. Pire : elles alimentent un marché de l'angoisse, où des entreprises vendent de l'eau « purifiée » à 5 €/litre, réservée aux ménages les plus aisés. Loin d'être une solution durable, cette fuite en avant technologique alimente une double injustice : sanitaire et sociale.

Une réponse politique est possible

Interdire les PFAS, sauf cas exceptionnels, dès maintenant : le Danemark l'a fait pour les emballages alimentaires dès 2020, la France gagnerait à suivre. Il s'agit moins d'un luxe écologique que d'une mesure de salubrité publique.

Le programme L'Avenir en commun propose une stratégie cohérente : interdiction, renforcement des normes, transparence des données, assemblée de l'eau. Il pose l'eau comme un commun, qui ne devrait jamais être soumis aux logiques de marché ni aux intérêts industriels.

Et pour les habitant·es de Saint-Louis ?

Interdire les PFAS ne réglera pas, à court terme, la situation de Saint-Louis. Il faut une réponse immédiate et réparatrice :

  • un accès gratuit à une eau potable de qualité, sans quota artificiel ;
  • une prise en charge intégrale des coûts par les responsables de la pollution ;
  • une enquête sanitaire indépendante, incluant les habitant·es ;
  • des moyens publics pour analyser, surveiller et anticiper, sur l'ensemble du territoire.

Il faut rompre avec la résignation. Ce que vivent les habitant·es de Saint-Louis, d'autres le vivront demain. Dans les Vosges, dans la Vallée de la Chimie, dans les Landes, les PFAS sont partout. Ne rien faire, c'est accepter leur banalisation.

Une nappe polluée peut se traiter. Le droit à l'eau, lui, ne se rétablit pas par un filtre : il se rétablit par une décision politique.

Bibliographie

  • ANSES. (2023). Avis sur les PFAS dans l'eau potable. Disponible sur : https://www.anses.fr/fr/content/pfas-eau-potable
  • Directive (UE) 2020/2184 du Parlement européen et du Conseil du 16 décembre 2020 relative à la qualité des eaux destinées à la consommation humaine.
  • Kwiatkowski, C.F. et al. (2020). Scientific basis for managing PFAS as a chemical class. Environmental Science & Technology Letters, 7(8), 532-543.
  • Rue89 Strasbourg. (2025a). Pollution aux PFAS : l'eau impropre à la consommation dans 11 communes de Saint-Louis.
  • Rue89 Strasbourg. (2025b). Saint-Louis : 20 millions pour filtrer les PFAS d'ici fin 2025.